Publicité

lejecos



Publicité

L’indécente croisade de l’Amérique contre la Chine

Mercredi 12 Août 2020

De nombreux chrétiens évangéliques aux États-Unis pensent depuis longtemps que l’Amérique a pour mission divine de sauver le monde. Sous l’influence de cette mentalité de croisade, la politique étrangère américaine a souvent dévié de la diplomatie vers la guerre. Et elle risque aujourd’hui de le faire à nouveau.


Le mois dernier, le secrétaire d’État Mike Pompeo a lancé une nouvelle croisade évangélique, cette fois-ci contre la Chine. Son discours  était en effet extrémiste, simpliste, dangereux – et pourrait bien orienter les États-Unis sur une trajectoire de conflit avec la Chine.

Selon Pompeo, le président chinois Xi Jinping et le Parti communiste chinois (PCC) nourriraient un « désir d’hégémonie mondiale depuis plusieurs décennies ». Quelle ironie. Car s’il est un pays qui applique une stratégie de défense     fondée sur le statut de « première puissance militaire de la planète », c’est bien les États-Unis, qui œuvrent pour des « équilibres régionaux favorables dans la région indopacifique, en Europe, au Moyen-Orient, et dans l’hémisphère nord ». Par opposition, le livre blanc de la défense  chinoise soutient que « la Chine ne suivra jamais le chemin des grandes puissances en quête d’hégémonie », et qu’« à l’heure où la mondialisation, la société de l’information, et la diversité culturelle se développent au sein d’un monde de plus en plus multipolaire, la paix, le développement et la coopération gagnant-gagnant constituent les tendances irréversibles de notre époque ».

Ce n’est pas sans rappeler les paroles de Jésus lui-même : « Hypocrite, enlève d’abord la poutre de ton œil, et alors tu verras clair pour retirer la paille de l’œil de ton frère » (Matthieu 7.5). Les dépenses militaires des États-Unis ont atteint 732 milliards $ en 2019, soit près de trois fois plus  que les 261 milliards $ dépensés par la Chine.

De même, les États-Unis possèdent près de 800 bases militaires à l’étranger, contre une seule  pour la Chine (une petite base navale à Djibouti), dont un grand nombre se situent à proximité de la Chine, qui n’en dispose d’aucune à proximité de États-Unis. L’Amérique possède par ailleurs 5 800 têtes nucléaires, contre environ 320 pour la Chine, ainsi que 11 porte-avions, contre un seul pour la Chine. L’Amérique a déclaré de nombreuses guerres à l’étrangers ces 40 dernières années ; la Chine n’en a déclenchée aucune (plusieurs accrochages ont certes eu lieu aux frontières, dernièrement contre l’Inde, qui ont frôlé la déclaration de guerre).

Régulièrement depuis quelques années, les États-Unis rejettent ou se retirent de traités des Nations Unies et d’organes de l’ONU, dont l’UNESCO, l’accord climatique de Paris, et plus récemment l’Organisation mondiale de la santé, tandis que la Chine soutient les démarches et agences de l’ONU. Le président américain Donald Trump a dernièrement menacé de sanctions  la Cour pénale internationale. Pompeo condamne la répression de la Chine contre les musulmans ouïghours, alors même que l’ancien conseiller à la sécurité nationale de Trump, John Bolton, explique que Trump  aurait en privé donné carte blanche à la Chine, voire l’aurait encouragée.

Le monde a relativement peu relevé les propos de Pompeo, qui ne contenaient d’ailleurs aucune preuve à l’appui de l’affirmation selon laquelle la Chine viserait l’hégémonie. Le fait que la Chine s’oppose à l’hégémonie américaine ne signifie pas qu’elle aspire elle-même à la toute-puissance. En dehors d’Amérique, peu considèrent d’ailleurs que la Chine aurait pour ambition la domination du monde.

Parmi ses objectifs nationaux explicitement formulés, la Chine entend devenir une « société relativement prospère » d’ici 2021 (centenaire du PCC), et un « pays pleinement développé » d’ici 2049 (centenaire de la République populaire).

On estime par ailleurs qu’en 2019, le PIB par habitant de la Chine  (10 098 $) représentait moins d’un sixième de son équivalent américain (65 112 $) – ce qui ne plaide pas en faveur d’une suprématie mondiale. La Chine a encore beaucoup de retard à rattraper pour atteindre ses objectifs de développement même les plus basiques.

Si Trump échoue à l’élection présidentielle de novembre, le discours de Pompeo tombera probablement dans l’oubli. Les Démocrates continueront certainement de critiquer la Chine, mais sans les exagérations éhontées de Pompeo. En revanche, si Trump l’emporte, le discours de Pompeo pourrait bien être un signe avant-coureur de chaos. L’évangélisme du secrétaire d’État est réel, et les évangéliques constituent aujourd’hui la base politique du Parti républicain.

Les excès de zèle de Pompeo trouvent leurs profondes racines dans l’histoire américaine. Comme je le raconte dans mon récent livre intitulé A New Foreign Policy, les colons protestants anglais pensaient créer un nouvel Israël sur cette nouvelle Terre promise, avec la bénédiction providentielle de Dieu lui-même. En 1845, John O’Sullivan parle de « destinée manifeste  » pour justifier et célébrer l’annexion américaine violente du nord du continent. «    Tout ceci formera notre histoire future », écrit-il  en 1839, « l’établissement sur Terre de la dignité morale et du salut de l’homme – vérité et bénédiction immuable de Dieu. Car dans cette mission bénie pour les nations du monde, qui sont privée d’une lumière de vérité fertile, c’est l’Amérique qui a été choisie… ».

Sur la base de cette vision exaltée de sa propre bienfaisance, l’Amérique appliquera un esclavage de masse jusqu’à la guerre de Sécession, puis un apartheid de masse. Elle massacrera les Amérindiens tout au long du XIXe siècle, puis les soumettra. Une fois l’installation des colons achevée, elle commencera à propager sa destinée manifeste à l’étranger. Plus tard, avec l’apparition de la guerre froide, la ferveur anti-communiste conduira les États-Unis à mener des guerres désastreuses en Asie du Sud-Est (Viêtnam, Laos et Cambodge) dans les années 1960 et 1970, puis des guerres particulièrement brutales en Amérique centrale dans les années 1980.
Après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, cette ardeur évangélique prendra pour cible « l’islam radical », ou « fascisme islamique », à travers quatre guerre américaines qui seront le fruit d’un choix – Afghanistan, Irak, Syrie et Lybie – et qui toutes demeurent à ce jour des échecs lamentables. Voici aujourd’hui que la prétendue menace existentielle incarnée par l’islam radical est soudainement oubliée, la nouvelle croisade prenant pour cible le PCC.

Pompeo interprète à la lettre les textes bibliques, et considère que la fin des temps, l’heure du combat apocalyptique entre le bien et le mal, est imminente. Dans un discours de 2015, époque à laquelle il est parlementaire du Kansas, Pompeo décrit ses convictions personnelles : l’Amérique est une nation judéo-chrétienne, la plus grande de l’histoire, qui a pour mission de mener le combat de Dieu jusqu’à la béatitude, jusqu’à ce jour du jugement dernier auquel les chrétiens ressuscités, Pompeo inclus, rejoindront le paradis.

Si les évangéliques blancs composent seulement environ 17 % de la population américaine adulte, ils représentent 26 % de l’électorat. Et ils votent massivement Républicain (à 81 % en 2016  d’après les estimations), ce qui fait d’eux le plus important bloc électoral du parti. Ceci leur confère également une puissante influence sur la politique républicaine, en particulier sur la politique étrangère lorsque les Républicains contrôlent la Maison-Blanche ainsi que le Sénat (et ses pouvoirs de ratification des traités). Pas moins de 99 %  des membres républicains du Congrès sont chrétiens, dont environ 70 % de protestants, avec une part significative  et indéterminée d’évangéliques.

Bien entendu, les rangs démocrates abritent eux aussi certains responsables politiques partisans de l’exceptionnalisme américain et des guerres de croisade (telles que les interventions du président Barak Obama en Syrie et en Lybie). Pour autant, le Parti démocrate se montre dans l’ensemble moins profondément attaché à l’hégémonie américaine que la base évangélique du Parti républicain.
Le discours incendiaire de Pompeo à l’encontre de la Chine pourrait devenir encore plus apocalyptique dans les prochaines semaines, ne serait-ce que pour galvaniser la base républicaine à l’approche de l’élection. Si Trump échoue, ce qui semble probable, le risque de confrontation entre les États-Unis et la Chine devrait reculer. En revanche, s’il remporte un second mandat, que ce soit après une victoire électorale légitime ou par fraude électorale, voire par un coup de force (tout est possible), la croisade de Pompeo aura peut-être bel et bien lieu, et pourrait alors pousser le monde entier vers cette guerre qu’annonce le secrétaire d’État, et qu’il souhaite peut-être.
Traduit de l’anglais par Martin Morel
Jeffrey D. Sachs est professeur de développement durable, ainsi que professeur en politique et gestion de la santé à l'Université de Columbia. Il est également directeur du Centre de Columbia pour le développement durable, et directeur du Réseau des solutions pour le développement durable auprès des Nations Unies.
© Project Syndicate 1995–2020
 
La rédaction
chroniques


Dans la même rubrique :
< >

chroniques | Editos | Analyses



Publicité














Inscription à la newsletter