SENEGAL- FINANCEMENT SOPHISTIQUE : Le Sénégal lève plus de 426 milliards sous le manteau

Mardi 24 Mars 2026

C’est une information de Financial Times. Le Sénégal a « secrètement » emprunté 650 millions d'euros auprès de l'Africa Finance Corporation (AFC) et de First Abu Dhabi Bank (FAB) sans les divulguer publiquement. Cette levée s’est faite via des mécanismes financiers complexes appelés « total return swaps ».


Cheikh DIBA , Ministre des Finances et du Budget
Cheikh DIBA , Ministre des Finances et du Budget
La révélation de Financial Times (quotidien économique et financier britannique de référence) arrive au pire moment. Elle fragilise considérablement la position de Dakar dans ses négociations avec le FMI. C'est une violation frontale des obligations de transparence qui conditionnent tout programme avec le Fonds.

Selon le quotidien britannique, citant une enquête basée sur des documents confidentiels, le Sénégal a « secrètement » emprunté 650 millions d'euros auprès de l'Africa Finance Corporation (AFC) et de First Abu Dhabi Bank (FAB) « sans les divulguer publiquement ». Ce qui rend cette révélation particulièrement grave, c'est la nature même de l'instrument utilisé, soit des mécanismes financiers complexes appelés total return swaps… Des produits dérivés permettant d’obtenir de la liquidité.

Normalement, lorsqu’un État emprunte de l'argent à plusieurs banques ou pays, tous les prêteurs sont sur un pied d'égalité (c'est la clause Pari Passu). Or, ces montages « opaques » donnent aux prêteurs la priorité sur les autres créanciers. Le swap de l'AFC exigeait du Sénégal qu'il place 55 millions d'euros (36 milliards de Fcfa) en compte pour acheter des actions de l'AFC et financer une centrale électrique à Dakar. En donnant une priorité à un prêteur, l'État perd une partie de sa liberté de gérer son budget comme il l'entend en cas de crise.

Le Sénégal devait ainsi reconnaître formellement le prêteur comme créancier privilégié (et garder confidentielle l'existence du prêt), y compris si possible en avertissant à l'avance s'il en informe le FMI. En clair : le Sénégal a emprunté en s'engageant contractuellement à cacher l'emprunt au FMI et aux marchés.

Baroud d’honneur

Pour comprendre pourquoi le Sénégal en est arrivé là, il faut remonter à l'échéance critique du 13 mars 2026. Le 13 mars 2026, le Sénégal devait honorer 333,3 millions d'euros (soit 219 milliards de FCFA) au titre des eurobonds émis en mars 2018. Principal et intérêts confondus, le montant total dû s'élevait à 485 millions de dollars. L’agence Bloomberg soutient que ce remboursement a été financé en partie par les 650 millions d’euros en question.

Les eurobonds sénégalais avaient perdu environ 20% de leur valeur en trois mois fin 2025, certains s'échangeant à près de 51 % pour 1 euro de nominal (niveau typique des situations où un défaut ou une restructuration semblent probables).

Cette chute s'est accélérée après l'échec d'un accord avec décaissement du FMI début novembre 2025, ainsi que la déclaration du Premier ministre rejetant explicitement l'idée d'une restructuration. Les investisseurs régionaux s'arrachaient les bons du Trésor sénégalais depuis le début de 2026, et le Trésor avait mobilisé 510 milliards de FCFA sur le marché régional UEMOA depuis le début de l'année. Mais cela ne suffisait pas.

Entre 2026 et 2028, le pays devra payer 14 870 milliards de FCFA au titre du service de la dette totale. Pour tenir la trajectoire annoncée, des coupes de 280,5 milliards de FCFA ont été effectuées sur le budget de fonctionnement 2026. Cette austérité a plongé plusieurs secteurs de l'économie dans la morosité.

Le paradoxe cruel

Le paradoxe est saisissant et douloureux. Le gouvernement Faye-Sonko est arrivé au pouvoir en dénonçant précisément les dettes cachées et l'opacité financière de ses prédécesseurs. La Cour des Comptes qu'il a mandaté a révélé 7 milliards de dollars de dettes dissimulées sous Macky Sall. Et voilà que le même gouvernement, acculé par l'urgence, reproduit (sous une forme différente mais tout aussi opaque) le comportement qu'il dénonçait.

Le Premier ministre Ousmane Sonko s'est engagé à tout mettre en œuvre pour éviter un défaut de paiement, tout en excluant explicitement la restructuration. Le constat c’est que, ces deux engagements simultanés (pas de défaut, pas de restructuration) se révèlent d'une compatibilité très difficile à maintenir face à un mur de dette de cette ampleur.

Selon des estimations d’analystes de Bank of America en décembre 2025 et reprises par Reuters, le Sénégal avait mobilisé entre 750 millions et 1 milliard de dollars à travers des instruments financiers de type total return swaps, une pratique qui illustre à la fois les tensions de financement actuelles et le recours croissant à des mécanismes de dette plus sophistiqués et plus risqués. Car, ces mécanismes incluent des clauses de déclenchement automatique en cas de dégradation de notation (avec des garanties (collatéral) supérieures au montant emprunté (1,3 à 1,5 fois)).

Ce qui rendrait une restructuration de la dette externe "de plus en plus probable" au second semestre 2026.

Brouillage à l’horizon 

Le Jeudi 22 Janvier 2026, Lejecos tiré la sonnette d’alarme dans une publication électronique   intitulée « RESTRUCTURATION DE LA DETTE DU SENEGAL : La version « sophistiquée » du gouvernement », nous écrivions : « À force de vouloir éviter le mot tabou du « défaut », l’État a choisi une autre voie : celle de l’ingénierie financière sophistiquée. Swaps de taux, couvertures de change, Total Return Swaps… Des outils présentés comme modernes, rationnels, presque vertueux. Mais derrière cette technicité rassurante se cache une réalité plus inquiétante : la transformation progressive de la dette publique en une série de paris financiers ».
 
C’est dire que, si ces instruments permettent d'alléger artificiellement le service de la dette à court terme, ils exposent dangereusement le pays, d’abord à travers le risque de marché car, un swap de taux est un pari : quand les taux mondiaux remontent brutalement, le gain espéré de 1,2 point (de 4,7% à 3,5%) peut se transformer en perte abyssale (RESTRUCTURATION DE LA DETTE DU SENEGAL : La version « sophistiquée » du gouvernement).

Toujours est-il que le Sénégal cherche à renégocier un programme de soutien avec le FMI. Or, avoir contracté des dettes secrètes avec clause de confidentialité envers le Fonds est exactement le type de comportement qui bloque les négociations ; sur les marchés, un investisseur cité par le FT a déclaré : "Rien de tout cela n'est rendu public ou communiqué au marché" ; les investisseurs régionaux qui ont massivement souscrit aux bons du Trésor sénégalais depuis le début 2026 (contribuant à éviter le défaut) découvrent qu'ils n'ont pas une vision complète de l'endettement réel du Sénégal. Les total return swaps donnant une priorité aux prêteurs AFC et FAB, leur propre créance est potentiellement subordonnée à ces emprunts secrets. C'est le type de révélation qui peut déclencher une crise de confiance sur le marché régional.
Malick NDAW
 
 
 
 
 
 
Actu-Economie

La rédaction

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