Le jazz résonne quelque part dans les ruelles de l'île. Ici, sur le quai de Guet-Ndar, on n'entend que les mouettes, le clapotis des vagues et le raclement des caisses de poissons sur le béton.
En ce mois de mai 2026, la 34ème édition du Festival international de Jazz de Saint-Louis qui se déroule du 13 au 17, draine des milliers de visiteurs vers l'ancienne capitale du Sénégal. Hôtels complets, restaurants bondés, rues animées jusqu'à l'aube. Mais au quai de pêche, à peine à quelques kilomètres de scène, le décor est radicalement autre.
Des pirogues rentrent de la mer pendant que d'autres se préparent à repartir. Des hommes déchargent les caisses en silence ou en fredonnant des chants, raccommodent les filets, préparent le prochain voyage. Des femmes arrivent avec leurs seaux ou leurs récipients sur la tête pour emporter les prises du jour. Des enfants jouent dans l'eau, lavent des moutons à quelques semaines de la Tabaski, ou manœuvrent de petites pirogues, imitant déjà leurs aînés.
Sous des tentes de fortune (des bâches usées tendues sur des morceaux de bois), les pêcheurs poursuivent leur quotidien. Fatigués, mais présents. Le festival ? Ils l'observent de loin, avec un regard qui mêle indifférence et quelque chose de plus difficile à nommer.
« Avant, avec 800 000 francs, on pouvait s'en sortir. Aujourd'hui, il faut au moins 1,5 million par voyage. »
Le Festival vu d’ici
Mbaye Sène Fall est ancien pêcheur. Il est aujourd'hui porte-parole d'un regroupement de pêcheurs de Guet-Ndar. Posté au bord du quai, il observe les allées et venues avec le calme de quelqu'un qui a depuis longtemps tiré ses conclusions.
« Les femmes profitent un peu plus du festival parce qu'elles vendent leurs produits plus facilement. Mais nous, les pêcheurs, nous ne sentons pas le festival. »
- Mbaye Sène Fall, porte-parole d'un regroupement de pêcheurs
La formule est mesurée mais le constat est net : malgré l'affluence dans les établissements hôteliers et les restaurants de la ville, les produits de la pêche locale bénéficient très peu de l'économie du festival.
« Les poissons servis dans les hôtels ne sont pas ceux que nous pêchons toujours. »
- Mbaye Sène Fall
Il précise que la période est surtout marquée par une forte présence de sardines (des espèces peu prisées par la restauration haut de gamme qui accueille les festivaliers). Entre l'offre du quai et la demande des hôtels, le fossé est réel. Et les pêcheurs ne sont pas du bon côté.
La mer se vide, les charges explosent
Mais le festival n'est qu'un symptôme parmi d'autres d'un malaise plus profond. Car au-delà de cet événement annuel, c'est l'activité elle-même qui est devenue, selon les pêcheurs, extrêmement difficile à rentabiliser.
La hausse du prix du carburant, le coût de la glace, de la nourriture à emporter en mer, et l'incertitude croissante des captures ont transformé ce qui était un métier difficile en une activité à haut risque financier.
« Avant, avec 800 000 francs CFA, on pouvait s'en sortir en mer. Aujourd'hui, il faut au moins 1,5 million par voyage. Et même après plusieurs jours passés en mer, les résultats ne suivent pas toujours. Tu peux dépenser 3 millions et revenir avec des produits qui valent à peine 250 000 francs CFA. »
- Mbaye Sène Fall
Pour compenser la raréfaction des ressources dans les eaux sénégalaises, les pêcheurs saint-louisiens ont été contraints de repousser toujours plus loin leurs zones de pêche. Aujourd'hui, certains vont jusqu'aux eaux mauritaniennes.
« Maintenant, il faut aller à Nouakchott pour espérer trouver un bon produit. »
- Babacar Fall, pêcheur
Cette incursion en territoire étranger a un prix. Les pêcheurs doivent acquérir des licences pour accéder aux eaux mauritaniennes, au coût de 600 000 francs CFA tous les six mois. Mais la licence n'achète pas la tranquillité.
« Il suffit d'une petite erreur pour se faire arrêter. Parfois, on subit des tracasseries administratives. »
- Mbaye Sène Fall
Des plaintes ont été adressées à l'inspection des pêches. Sans résultat probant, selon les pêcheurs. « L'inspection des pêches ne travaille pas pour nous », lâche-t-il, avec une franchise qui dit l’intensité de la déception.
Les prédateurs de la mer
Derrière la raréfaction des ressources, les pêcheurs de Guet-Ndar pointent une cause principale : la présence massive de navires industriels étrangers dans leurs zones de pêche traditionnelles. Et parmi eux, les chalutiers asiatiques sont désignés comme les plus destructeurs.
« Les bateaux chinois sont pires que les Européens. Ils détruisent la mer parce qu'ils ne laissent rien derrière eux. »
- Mbaye Sène Fall
Selon lui, certains chalutiers opèrent jusque dans les zones proches des côtes, parfois de nuit, en dépit des réglementations et de la présence d'observateurs sénégalais à bord censés contrôler les pratiques de pêche. Des accusations qui rejoignent celles documentées par plusieurs organisations de défense des ressources halieutiques en Afrique de l'Ouest.
À cette pression venue du large s'ajoute celle, plus récente, des infrastructures offshores. Les plateformes pétrolières et gazières installées en mer ont, selon les pêcheurs, empiété sur des zones traditionnellement riches en produits de mer.
« Là où ils ont installé la plateforme, c'est là-bas qu'on trouvait beaucoup de poissons. »
- Mbaye Sène Fall
Le porte-parole des pêcheurs de Guet Ndar dénonce aussi le manque de résultats des concertations menées autour de l'exploitation du pétrole et du gaz offshore. À ses yeux, les pêcheurs, malgré leur connaissance intime du terrain maritime, ne sont pas suffisamment intégrés aux décisions concernant la préservation des ressources halieutiques (notamment sur la question des récifs artificiels, qu'ils réclament depuis belle lurette).
Dialogue de sourds
La liste des griefs est longue. L'embouchure de Saint-Louis, réputée parmi les plus dangereuses de la côte ouest-africaine, continue de faire des victimes chaque saison. La suppression de certaines subventions sur les moteurs hors-bord a alourdi des charges déjà insoutenables.
Mbaye Sène Fall pose les chiffres sur la table pour illustrer le décalage entre la valeur des investissements engagés et la faiblesse des filets de sécurité.
« Une pirogue peut avoir une valeur de 40 millions de francs CFA à bord en allant pêcher, si on considère les filets qui valent parfois plus de 15 millions, les moteurs entre 3 et 4 millions, le carburant... Et malgré cela, les aides restent très faibles. »
- Mbaye Sène Fall
Face à l'État, les pêcheurs ne se présentent pourtant pas en front uni. Mbaye Sène Fall le reconnaît lui-même, avec une lucidité qui tranche avec le reste de son discours revendicatif.
« Nous avons trop d'organisations et nous ne parlons pas d'une seule voix. Tant qu'on ne sera pas unis, nos problèmes seront difficiles à régler. »
- Mbaye Sène Fall
C'est peut-être là le nœud du problème. Un secteur qui pèse lourd dans l'économie saint-louisienne et dans la sécurité alimentaire du pays, mais qui se présente aux négociations divisé, affaibli par des querelles internes que ses interlocuteurs institutionnels n'ont aucun intérêt à résoudre.
Ce soir, les notes d'un saxophone monteront encore depuis les scènes du festival. Les touristes applaudiront, les restaurants afficheront complet, l'île brillera de toutes ses lumières coloniales restaurées.
Au quai de Guet-Ndar, les pêcheurs rentreront chez eux après une longue journée. Certains repartiront demain à l'aube, vers des eaux de plus en plus lointaines, avec des charges de plus en plus lourdes, et la même question sans réponse : jusqu'à quand ?
Le jazz et la mer coexistent à Saint-Louis depuis des décennies. Mais ils n'ont jamais vraiment joué les mêmes notes.
Bassirou MBAYE

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