Poutine a-t-il perdu la guerre économique ?

Mardi 20 Janvier 2015

Sur fond de krach du rouble et de fonte de la rente du pétrole et du gaz, l'ours russe blessé va connaître la récession. Menacé par les sanctions internationales consécutives à l'annexion de la Crimée, le pays va chercher à sortir de son isolement pour trouver de nouvelles sources de financement.


Poutine a-t-il perdu la guerre économique ?
Lorsque Vladimir Poutine a été nommé Premier ministre de la Fédération de Russie, en août 1999, le pays était plongé dans une crise économique sans précédent, dont le point culminant avait été le défaut et la dévaluation du rouble en août 1998. Grâce à la remontée des cours du pétrole et des matières premières, Vladimir Poutine a pu se présenter aux yeux des Russes et de la communauté internationale comme l'homme qui a ramené la prospérité en Russie et fait de ce pays une puissance économique et financière montante au cours de ces quinze dernières années. Il a ainsi consolidé sa légitimité à la tête du pays, écarté tous les opposants les plus crédibles et acquis une popularité record auprès de ses compatriotes.

Le désastre de la chute du prix du pétrole

Ces acquis sont-ils sur le point de disparaître ? La Russie est-elle au bord de sa plus grave crise économique et financière depuis celle de 1998 ? Voici presque un an, alors que s'ouvraient les Jeux olympiques de Sotchi, ces questions auraient résonné comme des provocations. Pourtant, en ce début de 2015, elles se posent avec une acuité certaine. Quel scénario noir s'est donc mis en place pour qu'en une dizaine de mois, l'ours russe ait perdu de sa superbe et ressemble aujourd'hui à un animal blessé ? Comment le gouvernement russe va-t-il se sortir du piège dans lequel il s'est enfermé ?
 
Parmi les raisons qui expliquent la crise à laquelle doit faire face Moscou depuis quelques mois, certaines sont le produit de circonstances bien connues, sur lesquelles il est inutile de revenir : la baisse du cours du pétrole (les exportations de pétrole et gaz représentent 50,2 % des recettes budgétaires) qui provoque une diminution des ressources de l'État et met en difficulté des groupes publics comme Rosneft, très endettés en devises ; la crise ukrainienne qui a déclenché une série de sanctions internationales, dont les plus pénalisantes empêchent les groupes financiers et industriels publics d'avoir accès aux marchés financiers et bancaires américains et européens, au moment où ils en auraient le plus besoin pour refinancer une partie de leurs emprunts en devises que la chute du rouble rend hors de prix. Alors que Vladimir Poutine, lors de sa conférence de presse du 18 décembre, a indiqué que les sanctions étaient responsables à hauteur de 25 à 30 % de la chute du rouble, son ancien ministre des Finances, Alexei Kudrin (que certains voient en successeur potentiel de Dimitri Medvedev au poste de Premier ministre), évoque plutôt une proportion de 40 %. Les deux hommes s'accordent néanmoins sur le fait qu'à leurs yeux, c'est bien majoritairement la baisse des cours du brut qui plonge la Russie dans la récession.
Mais il existe d'autres explications, qui tiennent à la nature même du fonctionnement de l'économie russe : une trop grande dépendance vis-à-vis du pétrole et du gaz (ces activités comptent pour plus de 20 % dans le PIB) ; une concentration du pouvoir économique et politique par un petit nombre d'acteurs, dont les intérêts sont confondus, ce qui fausse les décisions d'investissement et de financement ; un manque de confiance des agents économiques dans leur propre pays : entre 2010 et 2013, les sorties nettes de capitaux ont atteint 232 milliards de dollars (20 fois plus qu'entre 2004 et 2008), elles ont atteint près de 130 milliards en 2014 et probablement autant cette année si aucune mesure de contrôle n'est prise ; une médiocre efficacité de la dépense publique, qui a pourtant explosé ces dernières années. Tout cela fabrique un système bancal, manquant de transparence, de fluidité, de concurrence, ce qui créé, comme disent les économistes, des externalités négatives coûteuses, qui vont encore aggraver les effets de la crise. Certes, la Russie de 2015 n'est pas celle de 1998, tant s'en faut. À cette époque, la dette publique atteignait 50 % du PIB et ses réserves de change étaient presque épuisées. Aujourd'hui, la dette souveraine de la Russie est inférieure à 60 milliards de dollars et ses réserves sont évaluées à 370 milliards de dollars (elles ont fondu de 200 milliards de dollars au cours de ces trois dernières années), même si certains économistes russes estiment que ce montant est surévalué d'une centaine de milliards.

Les paradigmes d'une récession annoncée

Toujours lors de sa conférence de presse, Vladimir Poutine s'est voulu rassurant, indiquant que les réserves financières du pays lui permettent de tenir le choc pour au moins les deux années à venir, si les cours du pétrole restent aux niveaux actuels.
Mais la dette des entreprises est supérieure à 500 milliards de dollars (lire l'encadré cicontre). Et le système bancaire est fragile. Les grandes banques publiques comme VTB ou la Sberbank ont financé largement des groupes privés proches du pouvoir, notamment pour la construction des infrastructures touristiques et olympiques de Sotchi, et un doute existe chez les économistes russes quant au remboursement de ces emprunts, dont une partie est probablement partie vers l'étranger, ce qui a contribué à accentuer la pression sur le rouble.
Une chose est sûre : pour la première fois depuis 2000, la Russie va connaître, en 2015, une sévère récession. Selon les estimations, la baisse du PIB devrait aller de 4 à 5 % et le taux d'inflation dépasser les 10 %. C'est une situation nouvelle pour les Russes qui suscite beaucoup d'inquiétudes. La décision de la Banque centrale de relever son taux directeur à 17 % pour enrayer la chute du rouble, renchérit considérablement le coût de l'endettement des particuliers et des entreprises. La crainte d'un effondrement de la monnaie est réelle : entre le 15 et le 17 décembre dernier, lorsque la devise russe a dévissé, plus de 700 milliards de roubles (l'équivalent de 9 milliards d'euros aux cours actuels) ont été retirés des comptes bancaires. Le gouvernement va donc devoir mettre en oeuvre un plan d'ajustement sévère pour les deux ans qui viennent, afin d'adapter ses dépenses aux niveaux actuels des cours du pétrole. Dans sa dernière ébauche, le budget 2015 reposait sur des hypothèses très optimistes : 2,5 % de croissance du PIB, 5,5 % de taux d'inflation, un baril à 96 dollars. Anton Siluanov, le ministre des Finances, va devoir revoir complètement sa copie. Mais il devra aussi se montrer prudent dans la gestion des réserves financières du pays, afin qu'elles ne soient pas uniquement dirigées vers les grands groupes publics ou proches du Kremlin, privant ainsi le tissu de petites et moyennes entreprises de sources de financement. Or les premières décisions annoncées ne vont pas tout à fait dans ce sens-là.
Pour stabiliser le niveau du rouble et enrayer la fuite des capitaux, le gouvernement va-t-il devoir mettre en place des mesures de restriction ? Pour l'heure, il semble l'exclure. Vladimir Poutine compte sur sa force de conviction et a évoqué, lors de sa conférence de presse, des conversations téléphoniques avec les patrons d'un certain nombre de groupes industriels, pour les rappeler à l'ordre. Obligation a été faite aux groupes exportateurs publics de convertir leurs recettes en devises en monnaie nationale. Mais si les résultats ne suivent pas, le président russe pourrait être tenté d'aller plus loin. En tout état de cause, limiter les exportations de capitaux n'est pas la panacée pour traiter la crise actuelle. Une telle mesure devrait s'accompagner d'un effort substantiel pour substituer des produits locaux aux produits importés, un processus de longue haleine dans un pays où les importations sont passées de 45 à 340 milliards de dollars, entre 2000 et 2013...

Sortir du piège... avec l'Europe ou avec la Chine ?

Enfin, reste la question politique. En 1998, la Russie cumulait deux crises : un grand désordre politique avec un Eltsine au bout du rouleau, la suprématie des oligarques, une succession de Premiers ministres, jusqu'à ce que l'entourage du vieux chef porte son choix sur Vladimir Poutine. Et une crise financière particulièrement grave. Le contexte d'aujourd'hui est différent : l'affaire de Crimée a conforté la popularité de Vladimir Poutine auprès d'une grande majorité de Russes. Le réflexe patriotique a gommé jusqu'à présent les effets politiques de la crise économique. Le chef du Kremlin ne redoute pour l'instant aucune opposition organisée. Lors de sa rencontre avec les journalistes, il a souligné l'étroitesse de la ligne séparant l'opposition et la « cinquième colonne », comme pour rappeler à ceux qui voudraient le contester qu'ils s'exposent à être considérés comme des « traîtres à la patrie ». Mais qu'adviendrait-il si la situation économique devait s'aggraver et se traduire par des fermetures d'entreprises, des licenciements, et une dégradation du niveau de vie dans les classes moyennes ? C'est tout l'enjeu des douze à dix-huit mois qui viennent. Le risque pour Vladimir Poutine n'est d'ailleurs pas tant dans la rue que dans les cercles du pouvoir. Le président russe a fait de ses alliés et amis (beaucoup l'entouraient déjà à Saint-Pétersbourg, au début des années 1990, lorsqu'il était maire adjoint de la capitale du nord) des hommes riches et influents. Ils n'ont probablement pas envie de perdre leur argent et leur pouvoir.
Comment sortir du piège ? Contre la baisse des cours du pétrole, la Russie ne peut pas faire grand-chose. C'est au gouvernement de travailler sur un plan d'ajustement économique qui permette au pays de traverser au mieux cette période, avec le moins de casse possible. Contre les sanctions, la Russie peut faire beaucoup. Il n'est d'ailleurs pas anodin qu'Alexei Kudrin ait appelé ces jours-ci la Russie à se rapprocher des pays occidentaux pour trouver une solution à la crise ukrainienne. C'est aussi le souhait de la France et de l'Allemagne. Le vice-chancelier allemand Sigmar Gabriel a indiqué le 4 janvier dans un entretien avec le journal Bild am Sonntag qu'il n'était pas question de « mettre la Russie à genoux », ni de la pousser « vers le chaos politique et économique ». Lors de son intervention sur France Inter, le 5 janvier, François Hollande a adopté la même ligne. Certes, la présidence lettone de l'Union européenne n'est pas, à proprement parler, une bonne nouvelle pour les relations entre l'Europe et la Russie, puisque la Première ministre de Lettonie, Laimdota Straujuma, a appelé à la « vigilance » vis-à-vis de Moscou. Le Kremlin est donc face à un choix crucial : saisir l'opportunité de débloquer le dossier ukrainien pour atténuer les effets du contre-choc pétrolier ; ou faire le pari que la Russie est assez forte pour faire face, sans craindre les effets négatifs de son isolement international. Elle devrait alors se tourner vers la Chine, dont les dirigeants ont assuré qu'ils étaient en mesure d'aider financièrement la Russie. Mais c'est une nouvelle trajectoire du destin russe qui s'inscrirait alors, sans que ses bénéfices à long terme soient encore très clairs.
Pour une semaine encore les Russes sont en vacances. Beaucoup ont renoncé aux destinations exotiques ou prestigieuses (l'Océan indien, les Alpes suisses, françaises et autrichiennes) pour redécouvrir les charmes de l'hiver dans la mère patrie. Ils sont partis relativement rassurés par les propos de Vladimir Poutine lors de sa conférence de presse. Mais à compter du 12 janvier, la réalité reprendra ses droits et elle risque d'être cruelle
Latribune.fr
 
 
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