La « malédiction énergétique » de l'Afrique est un choix politique

Jeudi 6 Août 2026

L’Afrique est confrontée à l’une des plus grandes aubaines énergétiques au monde. Le continent recèle environ 125 milliards de barils de réserves de pétrole confirmées et plus de 620 000 milliards de pieds cubes de gaz naturel, ce qui laisse supposer l’existence de vastes gisements supplémentaires qui restent encore à découvrir.


Dans le même temps, quelque 600 millions  d’Africains n’ont pas l’électricité chez eux, et ce chiffre n’a pas baissé depuis la pandémie de COVID-19. Si la tendance actuelle se poursuit, ce chiffre dépassera encore le demi-milliard en 2030.

Le problème n’est pas géologique, mais politique. Chaque baril de pétrole expédié depuis un port africain vers un terminal européen ou chinois est un baril qui n’est pas transformé en kilowatts pour un foyer africain. Chaque contrat à long terme de gaz naturel liquéfié (GNL) signé avec un fournisseur étranger mobilise du gaz qui pourrait alimenter un hôpital, une école ou une usine africaine. Le choix entre l’exportation d’hydrocarbures et leur utilisation pour électrifier le continent a des conséquences considérables, mais n’est presque jamais débattu ouvertement. Cela doit changer.

Les arguments en faveur des exportations d’énergie sont suffisamment clairs. Le continent dépend fortement des importations de denrées alimentaires, de médicaments, de biens d’équipement et de produits manufacturés qu’il ne produit pas encore à grande échelle. Pour de nombreux pays producteurs, les exportations de pétrole et de gaz constituent la seule source fiable de devises étrangères, sans laquelle ils ne peuvent pas payer ces importations, assurer le service de leur dette souveraine ou conserver une marge de manœuvre budgétaire suffisante pour fonctionner.

Mais les arguments en faveur de l’utilisation nationale sont tout aussi convaincants. Le Nigeria dispose de suffisamment de gaz naturel pour parvenir à une électrification à 100 %  sur son territoire, et les projets de conversion du gaz en électricité à travers le continent ont depuis longtemps démontré leur viabilité technique.

L’Agence internationale de l’énergie estime que la réalisation de l’accès universel à l’électricité en Afrique nécessiterait des investissements annuels de 15 milliards de dollars  pendant dix ans, et bien que seuls 2,5 milliards de dollars soient actuellement engagés chaque année, les hydrocarbures utilisés sur le marché intérieur pourraient contribuer à combler ce déficit.

En théorie, ces deux options sont équivalentes sur le plan économique. Un gouvernement pourrait exporter du pétrole, investir judicieusement les recettes et utiliser les bénéfices pour financer les infrastructures électriques. Un baril exporté aux prix mondiaux et un baril transformé en électricité devraient générer la même richesse nationale si la gouvernance est saine et si les prix sont libres.

En réalité, aucune de ces deux conditions n’est remplie. La corruption constitue l’une des principales distorsions. Plutôt que d’être investis dans l’électrification, les revenus issus des hydrocarbures sont régulièrement détournés dans la plupart des pays producteurs africains. Le Nigeria a généré plus de 600 milliards de dollars  de recettes pétrolières depuis les années 1960, tout en affichant l’un des taux d’extrême pauvreté les plus élevés au monde. Pendant les années de boom pétrolier, la Guinée équatoriale a atteint le PIB par habitant le plus élevé du continent, alors même que plus de la moitié de sa population vit en dessous du seuil de pauvreté.

Au total, des études portant sur les comptes bancaires offshore ont révélé qu’environ 15 % des gains exceptionnels  dont bénéficient les pays producteurs de pétrole dotés de faibles garanties institutionnelles finissent dans les poches des dirigeants. Cet argent facile se transforme alors en dépenses faciles  — mais pour la consommation de luxe des élites, et non pour l’investissement public.

Les subventions énergétiques nationales constituent une deuxième distorsion. Dans de nombreux États producteurs africains, les consommateurs paient le carburant et l’électricité bien en dessous de leur coût réel. L’Angola affiche le quatrième prix de détail de l’essence  le plus bas au monde. Au Nigeria, les prix intérieurs du gaz ont toujours été maintenus à un niveau si bas que la construction d’une centrale électrique au gaz  n’a aucun intérêt commercial.

Ces subventions ne sont pas le fruit du hasard. Elles constituent des instruments essentiels de l’économie politique des États pétroliers : un avantage diffus accordé à des populations qui, sans cela, ne verraient guère la richesse nominalement extraite en leur nom. Mais les subventions envoient également un faux signal aux investisseurs et aux gouvernements, faisant apparaître les exportations d’énergie comme économiquement plus avantageuses que la consommation nationale, même lorsque les calculs de bien-être indiquent le contraire.

Les récents chocs géopolitiques constituent un troisième facteur. L’invasion de l’Ukraine par la Russie a interrompu  quelque 80 milliards de mètres cubes d’approvisionnement annuel en gaz vers l’Europe, et la guerre au Moyen-Orient de cette année a encore resserré les marchés du GNL. Du jour au lendemain, les gouvernements européens se sont rendus à Alger, Dakar et Maputo pour plaider en faveur d’un accroissement de l’offre. 

L’Algérie  est devenue le deuxième fournisseur de gaz par gazoduc de l’Union européenne en 2023, assurant 20 % des importations par gazoduc, derrière la Norvège (54 %) et devant la Russie (17 %). L’Angola a réorienté ses cargaisons de GNL vers l’ouest. Et un nouveau projet  au large de la Mauritanie et du Sénégal a expédié sa première cargaison vers les marchés de l’Atlantique en 2025.

Pour les producteurs africains, cette manne s’est traduite à la fois par des recettes et par une couverture politique. Les gouvernements disposent désormais de raisons légitimées au niveau international pour renforcer leur orientation vers l’exportation. S’engager à fournir du gaz à l’Europe pendant 20 ans peut être présenté comme un acte de solidarité et de diplomatie, plutôt que comme un choix fait au détriment de l’électrification nationale.

Il y a là une ironie amère. Non seulement les gouvernements européens ont dépensé  plus de 640 milliards de dollars pour protéger leurs citoyens des conséquences de la crise ukrainienne sur les prix, mais une partie de ces dépenses a également gonflé les recettes des gouvernements des pays producteurs africains, où les fonds remontent vers les élites plutôt que d’être redistribués aux ménages privés d’électricité.

Mais l’heure des comptes approche. La population totale de l’Afrique atteindra 2,5 milliards d’habitants  d’ici 2050, et la demande énergétique intérieure augmente si rapidement que l’Afrique devrait passer du statut d’exportateur net d’énergie à celui d’importateur net dès le début des années 2030. Il n’est pas politiquement tenable qu’une population jeune, urbaine et dépendante de l’électricité soit confrontée à des coupures de courant persistantes dans des pays visiblement riches en ressources. De plus, la transition énergétique mondiale réduit la marge de manœuvre permettant d’exporter du pétrole et du gaz à des prix élevés vers des acheteurs internationaux disposés à les acquérir.

Il faudra bien que quelque chose change. La question est de savoir si cela se fera par le biais d’une réforme délibérée – des institutions limitant la captation des rentes, des prix de l’énergie reflétant les coûts d’opportunité nationaux et des recettes affectées à l’électrification – ou par le biais de la mauvaise gestion et de l’instabilité qui ont historiquement miné le secteur des ressources naturelles du continent.

On ne demande pas aux Africains s’ils préfèrent les devises étrangères ou l’électricité, et on ne leur explique pas non plus quels choix sont pris en leur nom, par qui et au profit de qui. Ce silence est un choix politique, et c’est par sa rupture que toute réforme sérieuse doit commencer.

Rabah Arezki, ancien vice-président et économiste en chef de la Banque africaine de développement, est directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et chercheur associé à la Harvard Kennedy School. Michael L. Ross est professeur au département de sciences politiques et à l’Institut de l’environnement et du développement durable de l’UCLA.
 
Actu-Economie

La rédaction

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