Scott Bessent a été nommé Secrétaire d'état au Trésor américain, vendredi 22 novembre. Middle East Images via AFP
Or, loin de convaincre les autres nations de se joindre aux efforts américains visant à isoler la République islamique, les faux pas de plus en plus nombreux de l’administration Trump accélèrent la transition vers un ordre mondial post-américain.
Il n’est pas surprenant que les « alliés » des États-Unis se refusent à participer à la guerre de choix coûteuse et irréfléchie que le président Donald Trump a choisi de mener. Ces pays n’ont en effet pas été consultés au préalable, et ne souhaitent naturellement pas s’impliquer maintenant que les États-Unis ont échoué à renverser le régime iranien, sans avoir élaboré de plan alternatif. Pourquoi d’ailleurs viendraient-ils en aide à une administration qui ne cesse de malmener ses amis et partenaires, de menacer d’annexion leurs territoires (Groenland, Canada), et de leur imposer des droits de douane punitifs ?
Deux approches peuvent vous permettre d’amener les autres à vous suivre : la persuasion et l’intimidation. Dans le cas de Trump, aucune des deux ne fonctionne. Aaron David Miller, de la Fondation Carnegie pour la paix internationale, a raison lorsqu’il affirme que le « D-Day » signifie dans ce contexte le « jour du désespoir ».
La persuasion exige de la crédibilité. Les autres États doivent être convaincus que l’administration américaine poursuit des objectifs réalisables, qu’elle a les moyens d’atteindre. Or, la réputation de menteur de Donald Trump n’étant plus à faire, et amplement méritée, plus personne ne croit désormais le président américain. En juin 2025, Trump déclarait avoir « entièrement anéanti » les capacités nucléaires de l’Iran. Au mois de mars 2026, il prétendait que les États-Unis avaient « littéralement écrasé » l’armée iranienne. Une guerre qui devait durer quatre semaines, ou un peu plus, en est désormais à son septième mois. Par ailleurs, de l’Iran jusqu’au Canada, le monde entier sait pertinemment que tout accord signé par Trump ne sera guère plus solide qu’un mouchoir en papier.
Bessent était censé se démarquer comme le plus crédible des membres de l’administration américaine. Cette crédibilité a volé en éclats depuis les récentes tentatives infructueuses du secrétaire au Trésor visant à influencer le marché obligataire et celui des changes. Sans doute entendait-il prouver à son patron ses capacités d’action. Pourquoi cependant rendre service à un président Trump susceptible de se retourner contre vous le lendemain même, comme il l’a fait avec presque tous ceux qui ont travaillé pour lui ?
La persuasion n’étant plus une option, l’autre méthode s’offre à Trump, qui la préfère d’ailleurs : l’intimidation et les démonstrations de virilité. Un problème intervient néanmoins. Trump et Bessent ne semblent pas réaliser que les États-Unis ne sont plus en capacité de dicter leur loi aux autres, comme ils le faisaient autrefois. Trump ne comprend pas non plus la nature changeante de la guerre moderne, ni l’évolution du rôle des États-Unis dans l’économie mondiale. Éternellement tourné vers le passé, il est incapable de saisir que la part des États-Unis dans le PIB mondial (en parité de pouvoir d’achat) a diminué de moitié depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, passant d’environ 30 % à un peu moins de 15 % en 2025.
Plus important encore, les États-Unis ont perdu le contrôle de goulots d’étranglement stratégiques essentiels. Les puces électroniques de pointe utilisées dans la plupart des technologies avancées sont produites à Taïwan, tandis que la Chine domine la production ainsi que la transformation des aimants et des terres rares. Dans ces domaines, Trump lui-même a compris que les États-Unis ne détenaient plus toutes les cartes. Le président américain pourrait choisir de mettre à mal les revenus pétroliers de la République islamique en s’en prenant aux acheteurs de l’Iran. Seulement voilà, la Chine achète 90 % des exportations de pétrole iraniennes, et détient toujours l’atout des terres rares.
Les réactions face à l’agressivité de Trump illustrent ces réalités économiques de plus en plus défavorables. Constatant l’érosion rapide de la puissance américaine sous la présidence Trump, le Premier ministre canadien Mark Carney a estimé que la coupe était pleine. Carney refuse de céder la souveraineté économique de son pays au roi fou des États-Unis, qui n’est pas même capable de l’emporter sur l’Iran.
Le reste du monde tire probablement le même enseignement. Personne n’a à tolérer de telles intimidations. Personne n’a à capituler devant les États-Unis, ni à rester dépendant d’eux. Un paysage économique mondial en pleine mutation offre de nombreuses opportunités nouvelles de diversification. Plus tôt Bessent et Trump prendront conscience de la faiblesse de leur position, mieux ce sera pour les États-Unis et le monde.
Si la Chine et d’autres pays résistent aux dernières exigences de Trump – ce qui semble probable – ils ne s’effondreront pas, et ne subiront pas les coûts que les États-Unis entendent leur infliger. La guerre économique mondiale annoncée par Bessent aboutirait ainsi à une impasse, à l’image de celle qui règne dans le détroit d’Ormuz. Une fois de plus, les États-Unis en paieront le prix fort, et les coûts qu’ils imposent aux autres pays du monde nuiront encore davantage à leur réputation et à leur soft power.
Les États-Unis étaient autrefois un modèle. Ils incarnaient la démocratie, les opportunités économiques et d’autres valeurs qui séduisaient de nombreux pays. Aujourd’hui, ils constituent précisément l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire. Cela doit tous nous mettre en garde contre les inégalités extrêmes, l’érosion de la démocratie, la corruption et les divisions sociales. Le reste du monde doit prendre conscience de la valeur de la coopération et de l’État de droit, tant au niveau national qu’international. Un monde qui se détourne du leadership américain, du moins pour l’heure, promet davantage de stabilité, de sécurité et de prospérité pour tous.
Joseph E. Stiglitz, lauréat du prix Nobel d’économie, ancien économiste en chef de la Banque mondiale, et ancien président du Comité des conseillers économiques du président des États-Unis, est professeur à l’Université de Columbia. Son ouvrage le plus récent s’intitule The Road to Freedom: Economics and the Good Society (W. W. Norton & Company , Allen Lane , 2024).
Il n’est pas surprenant que les « alliés » des États-Unis se refusent à participer à la guerre de choix coûteuse et irréfléchie que le président Donald Trump a choisi de mener. Ces pays n’ont en effet pas été consultés au préalable, et ne souhaitent naturellement pas s’impliquer maintenant que les États-Unis ont échoué à renverser le régime iranien, sans avoir élaboré de plan alternatif. Pourquoi d’ailleurs viendraient-ils en aide à une administration qui ne cesse de malmener ses amis et partenaires, de menacer d’annexion leurs territoires (Groenland, Canada), et de leur imposer des droits de douane punitifs ?
Deux approches peuvent vous permettre d’amener les autres à vous suivre : la persuasion et l’intimidation. Dans le cas de Trump, aucune des deux ne fonctionne. Aaron David Miller, de la Fondation Carnegie pour la paix internationale, a raison lorsqu’il affirme que le « D-Day » signifie dans ce contexte le « jour du désespoir ».
La persuasion exige de la crédibilité. Les autres États doivent être convaincus que l’administration américaine poursuit des objectifs réalisables, qu’elle a les moyens d’atteindre. Or, la réputation de menteur de Donald Trump n’étant plus à faire, et amplement méritée, plus personne ne croit désormais le président américain. En juin 2025, Trump déclarait avoir « entièrement anéanti » les capacités nucléaires de l’Iran. Au mois de mars 2026, il prétendait que les États-Unis avaient « littéralement écrasé » l’armée iranienne. Une guerre qui devait durer quatre semaines, ou un peu plus, en est désormais à son septième mois. Par ailleurs, de l’Iran jusqu’au Canada, le monde entier sait pertinemment que tout accord signé par Trump ne sera guère plus solide qu’un mouchoir en papier.
Bessent était censé se démarquer comme le plus crédible des membres de l’administration américaine. Cette crédibilité a volé en éclats depuis les récentes tentatives infructueuses du secrétaire au Trésor visant à influencer le marché obligataire et celui des changes. Sans doute entendait-il prouver à son patron ses capacités d’action. Pourquoi cependant rendre service à un président Trump susceptible de se retourner contre vous le lendemain même, comme il l’a fait avec presque tous ceux qui ont travaillé pour lui ?
La persuasion n’étant plus une option, l’autre méthode s’offre à Trump, qui la préfère d’ailleurs : l’intimidation et les démonstrations de virilité. Un problème intervient néanmoins. Trump et Bessent ne semblent pas réaliser que les États-Unis ne sont plus en capacité de dicter leur loi aux autres, comme ils le faisaient autrefois. Trump ne comprend pas non plus la nature changeante de la guerre moderne, ni l’évolution du rôle des États-Unis dans l’économie mondiale. Éternellement tourné vers le passé, il est incapable de saisir que la part des États-Unis dans le PIB mondial (en parité de pouvoir d’achat) a diminué de moitié depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, passant d’environ 30 % à un peu moins de 15 % en 2025.
Plus important encore, les États-Unis ont perdu le contrôle de goulots d’étranglement stratégiques essentiels. Les puces électroniques de pointe utilisées dans la plupart des technologies avancées sont produites à Taïwan, tandis que la Chine domine la production ainsi que la transformation des aimants et des terres rares. Dans ces domaines, Trump lui-même a compris que les États-Unis ne détenaient plus toutes les cartes. Le président américain pourrait choisir de mettre à mal les revenus pétroliers de la République islamique en s’en prenant aux acheteurs de l’Iran. Seulement voilà, la Chine achète 90 % des exportations de pétrole iraniennes, et détient toujours l’atout des terres rares.
Les réactions face à l’agressivité de Trump illustrent ces réalités économiques de plus en plus défavorables. Constatant l’érosion rapide de la puissance américaine sous la présidence Trump, le Premier ministre canadien Mark Carney a estimé que la coupe était pleine. Carney refuse de céder la souveraineté économique de son pays au roi fou des États-Unis, qui n’est pas même capable de l’emporter sur l’Iran.
Le reste du monde tire probablement le même enseignement. Personne n’a à tolérer de telles intimidations. Personne n’a à capituler devant les États-Unis, ni à rester dépendant d’eux. Un paysage économique mondial en pleine mutation offre de nombreuses opportunités nouvelles de diversification. Plus tôt Bessent et Trump prendront conscience de la faiblesse de leur position, mieux ce sera pour les États-Unis et le monde.
Si la Chine et d’autres pays résistent aux dernières exigences de Trump – ce qui semble probable – ils ne s’effondreront pas, et ne subiront pas les coûts que les États-Unis entendent leur infliger. La guerre économique mondiale annoncée par Bessent aboutirait ainsi à une impasse, à l’image de celle qui règne dans le détroit d’Ormuz. Une fois de plus, les États-Unis en paieront le prix fort, et les coûts qu’ils imposent aux autres pays du monde nuiront encore davantage à leur réputation et à leur soft power.
Les États-Unis étaient autrefois un modèle. Ils incarnaient la démocratie, les opportunités économiques et d’autres valeurs qui séduisaient de nombreux pays. Aujourd’hui, ils constituent précisément l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire. Cela doit tous nous mettre en garde contre les inégalités extrêmes, l’érosion de la démocratie, la corruption et les divisions sociales. Le reste du monde doit prendre conscience de la valeur de la coopération et de l’État de droit, tant au niveau national qu’international. Un monde qui se détourne du leadership américain, du moins pour l’heure, promet davantage de stabilité, de sécurité et de prospérité pour tous.
Joseph E. Stiglitz, lauréat du prix Nobel d’économie, ancien économiste en chef de la Banque mondiale, et ancien président du Comité des conseillers économiques du président des États-Unis, est professeur à l’Université de Columbia. Son ouvrage le plus récent s’intitule The Road to Freedom: Economics and the Good Society (W. W. Norton & Company , Allen Lane , 2024).

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