Au Mali, le coton est partout, sauf là où sa valeur se multiplie. Il fait vivre entre quatre et cinq millions de personnes, alimente les transporteurs, les banques, les assureurs et les distributeurs de carburant. Le pays figure depuis des années parmi les premiers producteurs africains. Pourtant, selon Mossadeck Bally, près de 98 % de la fibre produite quitte encore le territoire sans passer par une filature malienne.
À première vue, c’est le récit d’un échec industriel. Bally propose une lecture plus dérangeante — et plus utile. La filière nʼa pas échoué : elle a parfaitement accompli la mission pour laquelle elle avait été conçue, produire du coton-fibre, l’égrener et l’exporter. Le problème est que le Mali demande aujourd’hui à cette architecture d’accomplir une mission nouvelle sans avoir encore construit l’écosystème correspondant.
« Nous avons réussi la vision Mali, premier producteur de coton-fibre en Afrique. Maintenant, il faut passer à la vision d’un Mali industrialisé dans le textile »
À première vue, c’est le récit d’un échec industriel. Bally propose une lecture plus dérangeante — et plus utile. La filière nʼa pas échoué : elle a parfaitement accompli la mission pour laquelle elle avait été conçue, produire du coton-fibre, l’égrener et l’exporter. Le problème est que le Mali demande aujourd’hui à cette architecture d’accomplir une mission nouvelle sans avoir encore construit l’écosystème correspondant.
« Nous avons réussi la vision Mali, premier producteur de coton-fibre en Afrique. Maintenant, il faut passer à la vision d’un Mali industrialisé dans le textile »
Une réussite agricole, une chaîne de valeur inachevée
Président du Conseil national du patronat du Mali et fondateur du groupe Azalaï Hotels, Mossadeck Bally parle avec le recul dʼun entrepreneur qui investit depuis près de quatre décennies en Afrique de l’Ouest. Son diagnostic commence par l’histoire. La filière cotonnière malienne a été organisée autour de l’encadrement des producteurs et de l’exportation de fibre. Après l’indépendance, cette orientation a été consolidée avec succès.
Mais produire la fibre ne conduit pas automatiquement à fabriquer le fil, le tissu puis le vêtement. Les expériences de la COMATEX, de FITINA et dʼITEMA rappellent qu’une usine isolée ne suffit pas. Entre la balle de coton et la chemise, il faut une électricité disponible et compétitive, des routes fiables, des compétences techniques, des marchés, des garanties et surtout des financements dont la durée correspond à celle de lʼactif industriel.
Commencer par le fil
Bally ne propose pas de construire du jour au lendemain une industrie intégrée capable de rivaliser avec l’Asie sur tous les maillons. Pour un pays enclavé, situé à environ 1 200 kilomètres de certains ports, la séquence compte. Sa priorité est la filature : transformer d’abord la fibre en fil, même si ce fil doit encore être exporté.
La fibre est volumineuse et inflammable. Le fil est un produit plus avancé dans la chaîne de valeur, plus facile à transporter et susceptible d’attirer, dans un second temps, les fabricants de textile. Une fois la filature maîtrisée, le Mali pourrait développer progressivement le tissage, puis la confection. La commande publique peut fournir le premier marché : uniformes de l’armée, tenues scolaires et autres besoins de l’État.
« Au lieu d’exporter le coton-fibre, exportons déjà du fil. Ensuite, le fil attirera les industries textiles »
Quand la maturité du prêt programme l’échec
Le principal mur n’est pas seulement le montant du capital. C’est sa forme. Une filature s’amortit sur dix à quinze ans, alors que les banques commerciales proposent rarement des maturités supérieures à cinq ou sept ans. Quand le remboursement commence au moment même où l’usine apprend encore à produire, le financement ne réduit pas le risque : il l’organise.
Président du Conseil national du patronat du Mali et fondateur du groupe Azalaï Hotels, Mossadeck Bally parle avec le recul dʼun entrepreneur qui investit depuis près de quatre décennies en Afrique de l’Ouest. Son diagnostic commence par l’histoire. La filière cotonnière malienne a été organisée autour de l’encadrement des producteurs et de l’exportation de fibre. Après l’indépendance, cette orientation a été consolidée avec succès.
Mais produire la fibre ne conduit pas automatiquement à fabriquer le fil, le tissu puis le vêtement. Les expériences de la COMATEX, de FITINA et dʼITEMA rappellent qu’une usine isolée ne suffit pas. Entre la balle de coton et la chemise, il faut une électricité disponible et compétitive, des routes fiables, des compétences techniques, des marchés, des garanties et surtout des financements dont la durée correspond à celle de lʼactif industriel.
Commencer par le fil
Bally ne propose pas de construire du jour au lendemain une industrie intégrée capable de rivaliser avec l’Asie sur tous les maillons. Pour un pays enclavé, situé à environ 1 200 kilomètres de certains ports, la séquence compte. Sa priorité est la filature : transformer d’abord la fibre en fil, même si ce fil doit encore être exporté.
La fibre est volumineuse et inflammable. Le fil est un produit plus avancé dans la chaîne de valeur, plus facile à transporter et susceptible d’attirer, dans un second temps, les fabricants de textile. Une fois la filature maîtrisée, le Mali pourrait développer progressivement le tissage, puis la confection. La commande publique peut fournir le premier marché : uniformes de l’armée, tenues scolaires et autres besoins de l’État.
« Au lieu d’exporter le coton-fibre, exportons déjà du fil. Ensuite, le fil attirera les industries textiles »
Quand la maturité du prêt programme l’échec
Le principal mur n’est pas seulement le montant du capital. C’est sa forme. Une filature s’amortit sur dix à quinze ans, alors que les banques commerciales proposent rarement des maturités supérieures à cinq ou sept ans. Quand le remboursement commence au moment même où l’usine apprend encore à produire, le financement ne réduit pas le risque : il l’organise.
Financer le projet, pas seulement le patrimoine
Bally identifie quatre déconnexions entre prêteurs et industriels : des maturités trop courtes, des garanties fondées sur le patrimoine plutôt que sur les flux futurs de l’usine, des délais d’étude excessifs et un coût du crédit incompatible avec les marges de la transformation.
La réponse passe par une ingénierie financière plus fine : garanties de première perte, mécanismes de couverture du risque politique, prises de participation et ressources semi concessionnelles. La Caisse des dépôts et consignations malienne et les fonds de pension peuvent également devenir des réservoirs de capitaux longs, précisément l’horizon dont l’industrie a besoin. À cette inadéquation s’ajoutent des exigences de fonds propres difficiles à atteindre. Pour une usine textile de 15 milliards de francs CFA, illustre Bally, une contribution de 30 % représente 4,5 milliards. Et lorsqu’un grand projet sollicite une institution de financement du développement, l’instruction peut durer de dix-huit à vingt-quatre mois — assez longtemps pour épuiser un promoteur avant le premier tour de machine.
« À peine avez-vous commencé à produire que vous commencez à rembourser. Cela veut dire que l’échec est garanti »
L’État stratège, le privé opérateur
Pour Bally, le modèle n’est pas celui d’un État qui possède et exploite les usines. Il est celui d’un État stratège : il fixe la trajectoire, sécurise le foncier, organise les infrastructures, simplifie la fiscalité et la douane, puis attire les capitaux et le savoir-faire privés au moyen de partenariats public-privé. L’expérience de la zone industrielle de Glo-Djigbé, au Bénin, lui sert de référence — avec une réserve décisive. La zone béninoise est proche du port, tandis que le Mali doit absorber le coût de son enclavement. La copie serait donc une erreur ; l’adaptation est indispensable. Une zone textile malienne devrait être conçue autour de l’énergie, de la logistique intérieure, d’un guichet unique et d’une première spécialisation dans la filature.
Deux décisions publiques reviennent avec insistance : un guichet unique coton réunissant administration, énergie, producteurs, investisseurs, banques et assureurs ; puis la révision de la loi sur les PPP afin d’offrir la stabilité réglementaire nécessaire pour engager des capitaux sur vingt ou vingt-cinq ans.
« L’État doit être un État stratège, un État visionnaire, mais pas un État opérateur »
Le risque vu de loin
Bally ne nie ni les tensions géopolitiques ni les contraintes logistiques. Il conteste en revanche la manière dont elles sont converties en prime de risque. Son argument aux investisseurs est direct : malgré les crises et les perturbations des corridors, le Mali continue de produire, d’égrener et d’exporter.
Si cette chaîne fonctionne dans un environnement difficile, la transformation locale n’est pas une fiction. Elle exige de venir sur le terrain, de juger les actifs, les opérateurs et les flux réels plutôt que de s’arrêter au récit général du risque africain.
« Si vous vous arrêtez à ce que vous voyez à la télévision ou entendez à la radio, vous ratez une opportunité. »
Une vision qui se mesure sur trente ans
L’ambition industrielle décrite par Bally suppose une trajectoire mesurable sur plusieurs décennies : réduire progressivement la part de fibre exportée, accroître la capacité de filature, créer un marché initial par la commande publique, puis attirer le textile et la confection à mesure que l’écosystème gagne en compétence.
Le premier chapitre de l’histoire cotonnière malienne a été celui du volume. Le suivant sera celui de la valeur. Entre les deux, il nʼy a pas un saut, mais une succession de décisions très concrètes : de l’électricité, un fil, une garantie, une loi, un marché. C’est ainsi, bobine après bobine, que le succès d’hier peut devenir l’industrie de demain.
https://fr.allafrica.com/
Bally identifie quatre déconnexions entre prêteurs et industriels : des maturités trop courtes, des garanties fondées sur le patrimoine plutôt que sur les flux futurs de l’usine, des délais d’étude excessifs et un coût du crédit incompatible avec les marges de la transformation.
La réponse passe par une ingénierie financière plus fine : garanties de première perte, mécanismes de couverture du risque politique, prises de participation et ressources semi concessionnelles. La Caisse des dépôts et consignations malienne et les fonds de pension peuvent également devenir des réservoirs de capitaux longs, précisément l’horizon dont l’industrie a besoin. À cette inadéquation s’ajoutent des exigences de fonds propres difficiles à atteindre. Pour une usine textile de 15 milliards de francs CFA, illustre Bally, une contribution de 30 % représente 4,5 milliards. Et lorsqu’un grand projet sollicite une institution de financement du développement, l’instruction peut durer de dix-huit à vingt-quatre mois — assez longtemps pour épuiser un promoteur avant le premier tour de machine.
« À peine avez-vous commencé à produire que vous commencez à rembourser. Cela veut dire que l’échec est garanti »
L’État stratège, le privé opérateur
Pour Bally, le modèle n’est pas celui d’un État qui possède et exploite les usines. Il est celui d’un État stratège : il fixe la trajectoire, sécurise le foncier, organise les infrastructures, simplifie la fiscalité et la douane, puis attire les capitaux et le savoir-faire privés au moyen de partenariats public-privé. L’expérience de la zone industrielle de Glo-Djigbé, au Bénin, lui sert de référence — avec une réserve décisive. La zone béninoise est proche du port, tandis que le Mali doit absorber le coût de son enclavement. La copie serait donc une erreur ; l’adaptation est indispensable. Une zone textile malienne devrait être conçue autour de l’énergie, de la logistique intérieure, d’un guichet unique et d’une première spécialisation dans la filature.
Deux décisions publiques reviennent avec insistance : un guichet unique coton réunissant administration, énergie, producteurs, investisseurs, banques et assureurs ; puis la révision de la loi sur les PPP afin d’offrir la stabilité réglementaire nécessaire pour engager des capitaux sur vingt ou vingt-cinq ans.
« L’État doit être un État stratège, un État visionnaire, mais pas un État opérateur »
Le risque vu de loin
Bally ne nie ni les tensions géopolitiques ni les contraintes logistiques. Il conteste en revanche la manière dont elles sont converties en prime de risque. Son argument aux investisseurs est direct : malgré les crises et les perturbations des corridors, le Mali continue de produire, d’égrener et d’exporter.
Si cette chaîne fonctionne dans un environnement difficile, la transformation locale n’est pas une fiction. Elle exige de venir sur le terrain, de juger les actifs, les opérateurs et les flux réels plutôt que de s’arrêter au récit général du risque africain.
« Si vous vous arrêtez à ce que vous voyez à la télévision ou entendez à la radio, vous ratez une opportunité. »
Une vision qui se mesure sur trente ans
L’ambition industrielle décrite par Bally suppose une trajectoire mesurable sur plusieurs décennies : réduire progressivement la part de fibre exportée, accroître la capacité de filature, créer un marché initial par la commande publique, puis attirer le textile et la confection à mesure que l’écosystème gagne en compétence.
Le premier chapitre de l’histoire cotonnière malienne a été celui du volume. Le suivant sera celui de la valeur. Entre les deux, il nʼy a pas un saut, mais une succession de décisions très concrètes : de l’électricité, un fil, une garantie, une loi, un marché. C’est ainsi, bobine après bobine, que le succès d’hier peut devenir l’industrie de demain.
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