NAFISSATOU FALL DIAGNE, DIRECTRICE GENERALE DE DEVELOPMENT FINANCE ADVISORY (DFA) : « L’étiquette “durable“ permet d’élargir la base d’investisseurs »

Lundi 10 Août 2026

À l’heure où la finance durable s’impose comme un passage obligé sur les marchés internationaux, l’UEMOA avance encore entre ambition et structuration. Dans cette interview, Mme Nafissatou Fall Diagne, Directrice générale de Development Finance Advisory (DFA), décrypte les dynamiques à l’œuvre dans la sous-région. Forte de son expertise en structuration financière et en accompagnement stratégique, elle revient sur les freins au développement des obligations vertes, le rôle clé des régulateurs et les conditions nécessaires pour faire émerger un véritable écosystème ESG en Afrique de l’Ouest.


 
  • Madame la Directrice Générale, on observe une accélération mondiale des flux vers les investissements ESG. Quel est votre diagnostic sur la maturité actuelle du marché financier de l’UEMOA face à cette "vague verte" ?
 
Le marché financier de l’UEMOA est engagé dans une dynamique réelle, mais encore en phase de structuration. L’intérêt pour les investissements ESG (Environnemental, Social et Gouvernance) s’accélère, et il est certes porté par les régulateurs, les bailleurs et certains acteurs pionniers, mais la profondeur du marché reste limitée. Le principal enjeu n’est pas l’appétit pour la finance durable, mais la capacité à structurer des projets bancables et alignés aux standards internationaux. Nous sommes aujourd’hui dans une phase charnière, où les fondations sont posées, mais où l’écosystème doit encore gagner en maturité opérationnelle.
 
  • En tant que conseil de premier plan, comment Development Finance Advisory accompagne-t-elle les institutions et les entreprises pour intégrer les critères environnementaux et sociaux dans leurs stratégies de levée de fonds ?
 
DFA intervient comme un facilitateur et match-maker entre les porteurs de projets et les exigences des investisseurs. Concrètement, nous accompagnons nos clients à mettre en place des cadres ESG robustes, et à s’aligner avec les taxonomies et standards internationaux, d’une part, et d’autre part,   à développer des mécanismes et outils de suivi et de reporting crédibles. Notre valeur ajoutée réside dans notre capacité à transformer des projets en opportunités d’investissement structurées, en intégrant en amont les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance attendus par le marché et les investisseurs.
 
 
  • La mise en place d'une taxonomie verte régionale est un chantier majeur. Quels sont selon vous les secteurs prioritaires (agriculture, énergie, infrastructures) qui devraient bénéficier de ces premières définitions pour éviter le "greenwashing" ?
 
Dans un contexte où une taxonomie régionale est désormais disponible, l’enjeu n’est plus de définir des secteurs prioritaires de manière isolée, mais d’assurer un alignement avec les priorités stratégiques des États de l’Union. Les secteurs comme l’agriculture, l’énergie et les infrastructures restent centraux, car ils concentrent à la fois les besoins d’investissement et les impacts climatiques. Toutefois, la priorité doit être donnée aux activités économiques clés identifiées dans les plans nationaux de développement, afin de garantir que la finance durable soutienne effectivement la transformation structurelle des économies, tout en limitant les risques de greenwashing.
 
  • Comment s'assurer que la taxonomie de l'UEMOA est compatible avec les standards internationaux tout en restant adaptée aux réalités socio-économiques spécifiques de nos pays ?
 
La question aujourd’hui n’est plus tant la compatibilité, puisque la taxonomie régionale s’inspire déjà largement des référentiels internationaux, mais plutôt son appropriation et son opérationnalisation. Il est essentiel de trouver un équilibre entre rigueur technique et pragmatisme, en tenant compte des réalités locales, comme les contraintes de données ou les capacités institutionnelles. L’enjeu est de construire un cadre crédible pour les investisseurs internationaux, tout en restant suffisamment flexible pour accompagner progressivement les acteurs locaux vers des standards plus exigeants.
 
  • Les Green Bonds à la BRVM : Malgré quelques émissions pionnières, le marché des obligations vertes reste encore timide. Selon votre expérience, quels sont les verrous qui freinent encore les émetteurs privés et publics dans la zone ?
Le développement des obligations vertes dans l’UEMOA est freiné par plusieurs facteurs structurels. Il ya d’une part, le manque de projets suffisamment structurés et labellisés, qui limite le pipeline d’émissions, et d’autre part, les coûts liés à la mise en conformité ESG, à la certification et au reporting qui peuvent dissuader certains émetteurs.

Enfin, l’absence d’incitations financières sous forme de subventions, destinées à absorber une partie des coûts de pré-émission, mais également d’un cadre fiscal incitatif et avantageux post-émission, à la fois pour les émetteurs et les investisseurs, à l’image des mécanismes en place dans les juridictions asiatiques et internationaux, ralentit l’adoption des obligations durables. Le marché existe, mais il a besoin d’un écosystème plus complet pour réellement décoller.
 
  • L'étiquette "durable" permet-elle réellement aujourd'hui d'obtenir des conditions de financement plus avantageuses (réduction du spread) pour les projets portés par vos clients dans l'Union ?
 
En l’état actuel du marché, l’étiquette “durable” ne garantit pas systématiquement un avantage financier immédiat en termes de spread. Toutefois, elle permet à la fois, d’élargir la base d’investisseurs, d’améliorer la visibilité des projets et de renforcer leur crédibilité.
Au fur et à mesure que notre marché gagnera en profondeur et que les exigences ESG se généraliseront, cette différenciation devrait progressivement se traduire par des conditions de financement plus favorables pour les projets les mieux alignés.
 
  • Le rôle du régulateur (AMF-UMOA) : Quelles mesures d'incitation ou de contrainte, le régulateur devrait-il, selon vous prioriser, pour accélérer la transparence extra-financière des sociétés cotées ?
 
Le régulateur a un rôle déterminant à jouer en combinant incitations et exigences. Il pourrait prioriser la mise en place d’un cadre clair de reporting extra-financier, progressivement obligatoire, ainsi que des incitations pour les émetteurs engagés dans des démarches ESG crédibles. L’accompagnement des acteurs, notamment à travers des guides, des formations et des mécanismes de simplification, est également essentiel. L’objectif n’est pas uniquement de contraindre, mais de structurer un marché transparent et crédible.
 
  • Comment les institutions financières de la place perçoivent-elles aujourd'hui le risque de transition ? Sont-elles prêtes à réallouer leurs portefeuilles vers des actifs bas-carbone ?
 
Le risque de transition est encore perçu de manière hétérogène par les institutions financières de la région. Certaines commencent à intégrer ces enjeux dans leur gestion des risques, tandis que d’autres restent dans une logique d’observation. Nous notons toutefois une évolution notable : plusieurs institutions de financement du développement et bailleurs intègrent désormais des critères ESG comme conditions d’accès au financement, ce qui crée un effet d’entraînement sur le marché. En réponse, certaines banques locales amorcent des démarches d’alignement pour rester éligibles à ces ressources. Malgré cela, la réallocation des portefeuilles vers des actifs bas-carbone reste limitée, notamment en raison du manque d’alternatives suffisamment structurées et du besoin de renforcer les capacités internes. La prise de conscience est bien réelle, mais elle doit désormais se traduire en décisions d’allocation concrètes.
 
  • Pour conclure, quelle est votre vision pour Development Finance Advisory dans les cinq prochaines années ? Aspirez-vous à devenir l’acteur de référence pour les projets à fort impact dans la sous-région ?
  
Development Finance Advisory (DFA) ambitionne clairement de devenir l’acteur de référence dans la structuration et la mobilisation de financements durables en Afrique. Nous souhaitons être un architecte de solutions financières, capable de transformer des projets en opportunités d’investissement à fort impact. Au cours des prochaines années, nous allons œuvrer à renforcer notre présence régionale, mais aussi à développer des programmes multi-pays et à mobiliser des volumes significatifs de financement , tout en accompagnant les acteurs publics et privés vers des trajectoires alignées avec les enjeux climatiques et de développement.
Lejecos Magazine Mai 2026
 
 
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La rédaction

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