- Comment décririez-vous les méthodes actuellement utilisées pour évaluer le risque de crédit dans la zone ?
Les méthodologies de notation utilisées par l’agence de notation GCR sont communes à toutes les six filiales du Groupe en Afrique. Pour rappel, le groupe GCR dispose d’entités opérationnelles en Afrique du Sud, au Nigeria, au Kenya, à Maurice, en Egypte et en zone UEMOA. A de rares exceptions près, nos méthodologies sont standardisées au niveau du groupe. Ces critères de notation sont comparables aux pratiques internationales et n’ont rien à envier aux méthodes des « grandes » agences globales. Au demeurant, l’une d’elles, à savoir Moody’s, s’avère être notre actionnaire unique.
Lorsque Moody’s a pris le contrôle de GCR, aucune modification méthodologique n’a été jugée nécessaire par l’acquéreur… ce qui prouve bien que notre approche est tout à fait robuste du point de vue de l’actionnaire et adaptée à nos marchés africains. Notre force, c’est que nous disposons d’échelles de notation nationales et régionales à même de refléter le risque de crédit libellé dans nos devises vernaculaires, ce qui autorise une plus grande granularité dans notre mesure des probabilités de défaut.
- Observe-t-on des différences importantes entre les pratiques des agences, des banques ou encore des investisseurs ?
La mesure du risque de crédit, faut-il le rappeler, existe depuis plus d’un siècle. Les méthodes et approches analytiques ont tendance à converger naturellement. En outre, nous disposons de statistiques de défaut un peu partout dans le monde, ce qui nous permet de contrôler les facteurs à l’aune desquels une entité serait à même de présenter un risque de défaillance de crédit. Par conséquent, il est normal de constater une convergence des approches. La différence majeure entre les agences de notation d’une part, et les autres acteurs du marché du crédit d’autre part, réside non pas dans des différences de méthodes, mais bien davantage dans l’accès à l’information privative, autrement dit confidentielle. Les agences de notation, en tant qu’agent d’intermédiation informationnelle, ont un avantage informationnel, en ce sens que les entités notées partagent avec nous des informations essentielles qu’elles ne divulguent pas à des tiers.
- Selon vous, ces méthodes sont-elles globalement alignées avec les standards internationaux, ou restent-elles marquées par des spécificités locales ?
La réponse est… l’un et l’autre. Non seulement nos méthodes sont alignées avec les standards globaux de l’analyse-crédit, mais en outre, nous avons adapté nos critères aux spécificités des marchés africains et à nos devises nationales ou régionales. Si la méthode d’analyse-crédit reste identique, les pondérations relatives des facteurs de notation pris en compte diffèrent de ceux applicables sur d’autres marchés plus avancés, et nos échelles de notation s’adaptent aux devises dans lesquelles sont libellés les titres de dette que nous notons.
- Quelle est la spécificité du marché du risque de crédit dans la zone ?
Dans la zone UEMOA, notre échelle de notation est régionale. Cela signifie que nous notons toutes les entités faisant appel public à l’épargne en francs CFA. Contrairement à une échelle de notation dite « globale », nous ne tenons pas compte du risque de change vers les devises internationales, autrement appelé risque de non-transfert ou risque de liquidité en devises. Cela rend notre échelle de notation sous-régionale plus fine, plus granulaire et plus différenciante.
État des lieux des pratiques
- Quelles sont aujourd’hui les principales méthodologies utilisées pour évaluer le risque de crédit dans la zone ?
Le groupe GCR dispose de 17 méthodologies de notation, lesquelles s’appliquent à un large éventail d’émetteurs de titres. En zone UEMOA, les principales méthodologies de notation, i.e. celles qui représentent la très grande majorité des notes que nous attribuons, sont celles applicables aux entreprises industrielles et commerciales, aux banques et autres établissements financiers, aux compagnies d’assurances et aux opérations de titrisation.
- Si l’acquisition de GCR par Moody’s ne suppose aucune implication opérationnelle de Moody’s dans la production de vos notations, quel est son intérêt dans cette acquisition ?
Moody’s est un acteur global. Son marché est celui des obligations libellées en devises internationales, au premier rang desquelles le dollar et l’euro. Moody’s n’a aucune vocation à noter des émissions (et, a fortiori, des émetteurs) en monnaies locales ou régionales. Ce travail de notation en monnaies locales est dévolu aux agences de notation nationales et/ou régionales. Comme ce marché à un territoire naturel pour Moody’s, notamment en Afrique, il a été décidé d’acquérir un acteur panafricain de la notation en monnaies locales et régionale, et c’est sur GCR que le choix s’est porté. Ainsi, Moody’s complète indirectement la gamme de ses services, en s’appuyant sur une marque africaine crédible et surtout, sur un portefeuille de notation de taille significatif : en effet, GCR note près de 1000 entités sur le Continent, ce qui n’est négligeable ni dans l’absolu, ni relativement à la taille de son parent.
Enjeux de l’harmonisation
- Pourquoi l’harmonisation des méthodes est-elle devenue un enjeu aujourd’hui ? Quels bénéfices concrets pour les États ? les entreprises ? les investisseurs ? Existe-t-il des risques ou des limites à cette harmonisation ?
C’est a priori pour s’assurer de la comparabilité des notations attribuées par les différentes agences de notation. Mais à mon sens, il est illusoire et dangereux de vouloir que les agences de notation harmonisent leurs méthodes. Au contraire, la diversité des points de vue est une excellente chose. Aborder un même sujet, à savoir la mesure de la probabilité de défaut (ce qu’une notation est au demeurant), en usant d’approches et de sensibilités différentes est bien plus enrichissant que d’user d’un seul et même canevas analytique porté au rang de parole d’évangile. Et puis, qui serait le censeur ultime pour affirmer que telle méthode est supérieure ou meilleure ou plus crédible que telle autre ? Ce n’est pas le rôle du régulateur en tout cas.
Le régulateur est là pour s’assurer que les conditions à l’aune desquelles une méthodologie a été mise sur pied sont réunies, à savoir : la compétence des équipes, l’expérience des modélisateurs, la disponibilité de l’information, l’exercice de backtesting, l’indépendance des analystes et la profondeur de la recherche. En définitive, ce seront les investisseurs qui, à l’usage, décideront quelles notations sont crédibles et fiables, et quelles autres sont moins pertinentes.
Cadre réglementaire et institutionnel
- Quel rôle les institutions régionales jouent –elles dans ce processus ?
L’instance de régulation majeure dans la sous-région est l’Autorité des marchés financiers de l’UMOA (AMF-UMOA). L’AMF-UMOA a développé depuis plus de quinze ans, un cadre réglementaire robuste dans lequel le métier de la notation se déploie harmonieusement dans la sous-région. En l’espèce et en bref, ce cadre réglementaire dit les choses suivantes : tout appel public à l’épargne (i.e. toute cotation à la BRVM et toute émission obligataire) et tout garant doivent faire l’objet d’une notation, et cette notation doit être fournie par une agence agréée dans la sous-région, à l’aune de critères d’agrément stricts et en phase avec les normes internationales. Il faut en outre préciser qu’au sein de ce cadre, si une notation d’émission obligataire n’atteint pas le grade d’investissement (i.e. au minimum BBB- sur l’échelle régionale), alors une garantie externe est nécessaire et cette garantie doit être d’au moins BBB-.
- Les initiatives actuelles vont-elles dans le sens d’une convergence réelle ?
La convergence des méthodes est un état de fait. Elle n’a pas besoin d’être souhaitée ou forcée par le régulateur, qui laisse le soin aux agences agréées de diverger si elles le souhaitent, le marché étant le censeur ultime. Le régulateur semble valoriser la diversité des points de vue, qui enrichit le processus de découverte informationnelle que la notation permet. L’objectif ultime reste la transparence financière, la minimisation des asymétries d’information et la convergence vers le juste prix du risque. En cela, le régulateur exécute un travail considérable, que nous saluons à sa juste valeur.
- Il n'existe pas à ce jour de référentiel commun de notation obligatoire pour toutes les agences opérant dans la zone. Est-ce un manque que vous ressentez ? Ou au contraire, cette flexibilité vous semble-t-elle nécessaire ? Faut-il aller vers un référentiel commun obligatoire ?
Je vous confirme qu’il existe un référentiel commun. Les textes réglementaires encadrant le métier de la notation sont de ce point de vue , très clairs et très explicites quant aux conditions à remplir pour exercer ce métier difficile. Le régulateur a eu l’intelligence de publier des textes qui encadrent non pas les méthodes de notation elles-mêmes, ce qui serait absurde, mais les conditions à l’aune desquelles ces méthodes sont produites et appliquées par les agences qui en ont la responsabilité.
Cette approche souple, fine et intelligente est exactement celle qu’ont choisie les régulateurs des marchés financiers les plus avancés dans le monde, à savoir aux Etats-Unis et en Europe. Les régulateurs n’ont aucune vocation à dire aux agences comment elles doivent travailler ; en revanche, les régulateurs souhaitent s’assurer que le processus par le truchement duquel des méthodes de notation sont construites est bel et bien suffisamment robuste. Cette nuance est capitale.
Approche Méthodologique
- Pouvez-vous nous expliquer les grands principes qui structurent vos modèles d’évaluation du risque de crédit ? Comment intégrez-vous : le risque souverain ? le risque sectoriel ? la qualité de l’information financière ?
La méthodologie de GCR pour la production de la plupart de nos notations repose sur un principe simple : celui que nous appelons « l’ancrage ». Cet ancrage dépend de deux facteurs : le risque-pays et le risque sectoriel. Ces deux facteurs sont scorés et la combinaison matricielle de ces deux scores nous donne le point à partir duquel des bénéfices en notation sont ajoutés ou bien des pénalités en notation sont retirées, en fonction des caractéristiques idiosyncratiques (i.e. spécifiques) de l’entité notée en termes de gouvernance, de positionnement stratégique, d’avantages comparatifs, de performance économique et d’éventuelle inclusion au sein d’un groupe plus vaste.
- Les données disponibles dans la zone permettent-elles une évaluation fiable et homogène ?
En général, c’est bien le cas. Les entités cotées ou émettrices d’obligations sont en règle générale des acteurs économiques de grande taille, à même de nous fournir des informations fiables, robustes, nombreuses et crédibles, à partir desquelles l’analyse-crédit est tout à fait envisageable. Nous ne fournissons pas de services de notation à des entités économiques relevant de l’économie informelle ou incapables de nous alimenter en informations solides.
- Quelle place pour les facteurs qualitatifs vs quantitatifs ?
Il est très important de souligner que la notation n’est pas exclusivement adossée à des facteurs quantitatifs ; sinon, une machine pourrait facilement s’acquitter de cette tâche. Certes les éléments quantifiables, comme la rentabilité, la liquidité, la position en fonds propres et qualité des actifs sont fondamentaux, mais ces derniers sont mis en perspective eu égard à des intrants informationnels de nature plus qualitative comme la qualité de la gouvernance, la robustesse de la gestion des risques, le positionnement concurrentiel, la pertinence stratégique, les avantages comparatifs, les barrières à l’entrée et l’importance systémique ou stratégique de l’entité notée vis-à-vis de son parent ou de son écosystème. En définitive, les facteurs quantitatifs pèsent rarement pour plus de la moitié du contenu informationnel d’une notation.
- Peut-on réellement comparer le risque de crédit entre pays de l’UEMOA avec les outils actuels ?
Bien sûr que nous le pouvons ! C’est toute la responsabilité qui nous incombe, et l’existence d’une échelle de notation régionale, en francs CFA, y contribue grandement. La zone UEMOA a la chance de partager une monnaie commune, des institutions communes, un droit des affaires commun… cela rend tout à fait comparable une notation « corporate » au Sénégal et une notation « bancaire » en Côte d’Ivoire. En définitive, la signification d’une note est une probabilité de défaut et une perte attendue (qui est le produit d’une probabilité de défaut et d’un taux de non-recouvrement) . Dans une zone économique optimale disposant d’une monnaie commune, c’est un seul marché qui s’offre à notre regard analytique . Ainsi, en pondérant différemment le risque-pays puis le risque sectoriel, nous pouvons en déduire des probabilités de défaut et des pertes attendues comparables par-delà les frontières intrarégionales.
Obstacles, défis et prospective
- Quel rôle pour les agences locales face aux grandes agences internationales ?
GCR fait le même métier que les grandes agences de notation internationales… mais ne parle pas le même langage. Nous parlons les langues locales, tandis que les grandes agences parlent une langue globale. En d’autres termes, cela signifie que les grandes agences de notation ont pour vocation de noter des émetteurs et des émissions en devises internationales, proposant des titres voués à la cotation sur les places financières internationales, souscrits par des investisseurs globaux parlant le langage des capitales mondiales de l’argent, comme Londres, New York ou Singapour. Les agences globales s’inscrivent dans cet écosystème et n’ont ni le désir, ni la volonté, ni les ressources pour s’attaquer à la mesure du risque de crédit que j’appelle « vernaculaire », i.e. local. Par conséquent, il existe sur le Continent une place que les grandes agences n’occuperont pas directement, celle de la notation des émissions obligataires et des émetteurs locaux, qui peuplent les bourses locales et sous-régionales. C’est notre travail, à nous qui sommes sur les terrains africains… physiquement.
A un moment de nos histoires respectives, les chemins peuvent converger puis se croiser et rien n’empêche une grande agence de prendre une part, plus ou moins importante, au capital d’une agence régionale ou continentale. Cela a été notre histoire et GCR est devenue la marque africaine de Moody’s, où chacune de la mère et de la fille s’occupe de sa propre cuisine.
- Quel message souhaitez-vous adresser aux décideurs et investisseurs sur la crédibilité du risque de crédit dans l’UEMOA ?
Tout d’abord, il convient de transmettre aux investisseurs, aux émetteurs, aux arrangeurs et aux autorités de régulation nos remerciements les plus sincères pour la confiance renouvelée qu’ils nous accordent. J’en veux pour preuve nos 25% de croissance en 2025, ce qui prouve bien que nos messages sont bien reçus, valorisés et que notre écosystème nous demande de nous impliquer encore davantage dans la fourniture d’informations analytiques de bonne qualité.
Ensuite, il s’agit de leur dire qu’ils ont bien fait de croire en nous quand nous avons installé, aux côtés de notre régulateur tant respecté, le métier de la notation dans notre sous-région : c’était il y a un peu plus de quinze ans. Si GCR nous a choisis en UEMOA, lorsqu’à cette époque nous nous appelions encore WARA, puis que Moody’s a choisi GCR… c’est que nous avons sans doute fait du bon travail et que nous avons créé de la valeur.
Alors enfin, puisque nous jouissons de la confiance de toute notre écosystème, la moindre des choses est de continuer à l’honorer en demeurant indépendants, compétents, apprenants et vigilants.
Concrètement, nous continuerons d’accompagner le boum du marché de la titrisation ; nous sommes prêts à fournir des notations compétitives à des entreprises de plus petite taille en vue de leur formalisation et de leur croissance… entre autres chantiers structurants. En définitive, GCR apportera sa part de contribution au développement de nos marchés financiers, avec toute l’abnégation, la rigueur et la discrétion qui caractérisent notre métier.
Lejecos Magazine Mai 2026
Disclaimer
Cet article présente des observations générales sur le marché et ne constitue en aucun cas une notation de crédit, un avis de notation ou une décision de notation de la part de GCR Ratings. Les opinions exprimées sont celles de l'auteur dans le cadre de ses fonctions professionnelles. GCR Ratings veille à maintenir une séparation stricte entre ses activités commerciales et ses fonctions d'analyse afin de préserver son indépendance et son objectivité.


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