M. ABDEL KADER NDIAYE PRESIDENT SNBTP, VICE PRESIDENT CCIAD : « LA PECHE AVEUGLE AUX IDE NE DEVRAIT PAS PRENDRE LE DESSUS SUR LA SAUVEGARDE DE NOS INTERETS ECONOMIQUES STRATEGIQUES »

Mardi 7 Avril 2026

Le secteur du Bâtiment et des Travaux Publics (BTP) au Sénégal traverse une période sombre marquée par une baisse du chiffre d'affaires évaluée à environ -12,9 % à fin 2025, et une chute de la consommation de ciment. Outre le gel ou l'audit de certains grands chantiers publics survenu lors de l'alternance politique, une dette intérieure importante due aux entreprises du secteur, les pouvoirs publics font des sorties qui sont mal perçues par les acteurs.
Dans cette interview qu’il a bien voulu accorder au magazine « Lejecos », M. ABDEL KADER NDIAYE, Président du Syndicat National des Bâtiments et travaux publics (SNBTP), vice-président de la Chambre de Commerce d’Industrie et d’Agriculture de Dakar ( CCIAD), acteur central dans la défense des entreprises du BTP du Sénégal, nous livre son appréciation et décrit les menaces qui pèsent sur la filière.


 
  • Comment percevez-vous, aujourd’hui, la conjoncture dans votre secteur et de manière générale la situation économique ?
Le secteur BTP, une des locomotives de notre économie nationale qui fait 7% du PIB, et emploie 20 à 30% de la population active, l’un des piliers de notre développement économique et social est aujourd’hui en panne, à travers la chute drastique des carnets de commandes et par conséquent de son chiffre d’affaires notamment entre 2024 et 2025.
 
En effet, après avoir subi les soubresauts de la pandémie Covid 19 et des événements malheureux de 2021, dont la filière garde encore les stigmates, l’année 2023 avait été marquée par une croissance de 23% du chiffre d’affaires, qui avait commencé à juguler leurs impacts. Mais le marché a connu un ralentissement en 2024, suivie d’une dégradation continue matérialisée par la baisse des activités en 2025, ayant abouti jusqu’à aujourd’hui, à une grave crise qui a mis à genoux tous les acteurs (majors, PME, TPE BE, BC, services, etc.) plongeant du coup nos travailleurs dans un total dénuement.
 
Cette situation inédite s’explique par plusieurs facteurs, notamment :
 
  1. Le non-règlement de la dette intérieure qui dépasse pour le secteur la barre des 350 milliards de FCFA, avec des promesses de règlement non respectées jusqu’à ce jour ;
  2. Les arrêts brusques et sans préavis des projets et programmes publics de développement, régulièrement planifiés et contractualisés ;
  3. Les nombreuses suspensions et arrêts de chantiers privés, sur décisions administratives et politiques ;
  4. L’instabilité institutionnelle et le changement de régime et de politiques qui ont engendré une crise de confiance, laquelle a affecté l’investissement, qui affiche aujourd’hui un recul de 6,8 % au 2eme trimestre 2025, avec une chute de 13,1% pour le public ;
  5. Les barrières d’entrée à l’accès aux grands projets nationaux, avec leurs   critères discriminants excluant la majorité des entreprises sénégalaises et favorisant l’accaparement du marché intérieur par des entreprises étrangères, sous la bénédiction des autorités gouvernementales et du régulateur de la commande publique. Bref, 70% de la commande publique échappent aux entreprises sénégalaises.
  6. La récurrence des élections politiques avec leur cortège de perturbations sur la continuité du service public à cause des absences prolongées du personnel administratif, désertant leurs postes de travail et paralysant les administrations publiques (générale et locale) avant, pendant et après les périodes de campagnes électorales et de votes.
  7. Enfin, l’absence de perspectives d’activités et de visibilité face à la faiblesse des programmes d’investissements annoncés ou de leurs financements aléatoires en perspectives, au regard de la situation économique précaire et de l’essoufflement du marché financier sous régional.
 
Enfin, il faut dire que l’octroi de 59 % de nos marchés publics à des entreprises communautaires au détriment des nôtres, ne se justifie pas. C’est contraire à la souveraineté économique proclamée par nos autorités, et aux impératifs de développement national.
 
Pour assurer un développement endogène, les ressources budgétaires nationales méritent d’être orientées vers la promotion du secteur privé sénégalais en priorité, véritable levier   de création de richesses et d’emplois.
 
  • Quelles sont les conséquences sur les entreprises en général et le secteur en particulier ?
 
Les conséquences sont désastreuses, avec les pertes massives d’emplois ; plus de 15.000 déclarés, près de 100.000 END (suppression d’emplois directs pour les ouvriers spécialisés, conducteurs d’engins, chefs de chantier, etc.). Aujourd’hui, même les CDI sont menacés et le chiffre d’affaires a reculé de 13,4 % au 2eme trimestre 2025, contre 12,5 % au 3eme trimestre 2024.
 
Le génie civil a chuté de 38,2% au 1er trimestre 2024 et de 31,4% au 2eme trimestre /2025 ; les industries du ciment, quant à elles, sont profondément affectées avec une production qui a baissé de 14,3 % au 1er trimestre 2025 et une consommation qui a connu un recul de 25% entre le 3eme trimestre 2024 et 3eme trimestre 2023.
 
En revanche, on a enregistré des hausses respectives de 18% et 4%, sur les coûts des matériaux de construction et ceux de la main-d’œuvre. 
 
Par ailleurs, nous sommes en train de perdre le label Sénégal (un des pionniers du BTP en Afrique) avec la suppression d’emplois directs (ouvriers spécialisés, chefs de chantier, conducteurs d’engins, etc.). Au niveau des entreprises, nous faisons face à la perte de confiance des bailleurs et des partenaires d’affaires (banques, assurances, fournisseurs, autres…). Pour ne rien arranger, le blocage des renouvellements des lignes de crédits bancaires et de la faiblesse des portefeuilles de commandes, accroissent les difficultés.
 
  • Avec la situation économique actuelle les défis semblent énormes, de quel ordre sont-ils ?
 
Je dirais qu’ils sont de tous ordres : financier, économique, politique, règlementaire, technologique. 
 
Aujourd’hui, la dette intérieure, surtout les créances publiques impayées dues par l’État aux entreprises de BTP, affectent la croissance et les capacités d’investissements de ces entreprises.
Par ailleurs, seuls 30 % de la commande publique en valeur, vont aux entreprises sénégalaises, surtout s’agissant des grands travaux. Ce qui est très faible.
 
La croissance générée reste extravertie (40 à 46% de l’économie sénégalaise) et ne profite ni à l’économie nationale, ni aux entreprises, ni à nos industries.
 
Le recours à l’expertise locale n’est pas respecté, ce qui exclue les entreprises locales de l’effort de construction nationale, voire régionale, alors que celles-ci disposent en la matière de compétences et d’expériences avérées. Il est impératif et urgent de corriger ce déséquilibre et cette injustice économique qui affectent la compétitivité des entreprises.
 
L’accès au financement reste aussi un défi majeur, surtout dans le contexte actuel marqué par un lourd endettement des entreprises et des coûts élevés du crédit sur le marché. Il en est de même pour l’accès aux garanties. La hausse des coûts de la construction se situe aujourd’hui entre 17 et 18 % voire 22%, aggravant la crise dans tout le secteur.
 
Par ailleurs, le marché BTP en particulier est envahi par des non professionnels et il n’existe pas un cadre juridique et institutionnel opérationnel de régulation du dispositif de qualification et de classification des entreprises, entrepreneurs et artisans du BTP. C’est un problème et pas des moindres.
 
Les évolutions du secteur, avec l’intégration et la généralisation des outils numériques tels que la robotique, l’IA et le BIM constituent un autre enjeu pour transformer et révolutionner les méthodes de travail, la gestion de projet et l’analyse des risques.
 
En matière d’urbanisme, d’environnement et de cadre de vie, les défis sont liés aux points suivants :
 
 - le déficit d’infrastructures plus résistantes face aux catastrophes naturelles. De ce point de vue, je pense qu’il faut d’une part, bannir les constructions anarchiques et promouvoir les constructions durables, à même de s’adapter aux changements climatiques pour garantir la pérennité des ouvrages, et d’autre part, adopter l’écoconstruction et assurer une transition écologique.
- Aussi, il faut relever le défi de l’efficacité énergétique en réduisant la consommation d’énergies des infrastructures ;
-  Enfin, il y a les défis liés aux réalisations des grands projets nationaux ;
 
Les programmes prioritaires de l’agenda national de transformation Sénégal 2050 méritent d’être réalisés par nos entreprises sénégalaises, en partenariat avec nos homologues de l’extérieur, dans le cadre d’un régime de co-traitance bien encadré.
 
  • Quels sont les conditions de la relance du secteur et quels en sont les enjeux ?
 
La filière doit rester un moteur économique pour d’une part, booster la croissance et le développement endogène, créer la richesse, la valeur ajoutée, et d’autre part, générer des emplois et continuer de stimuler ses effets multiplicateurs avec les autres secteurs économiques, tels que l’industrie, le commerce, le transport, la logistique dont il reste le cordon ombilical. Pour renforcer ce rôle des entreprises locales, certains préalables doivent être réglés.  
 
C’est d’abord, la nécessité d’apurer intégralement la dette intérieure due par l’Etat aux entreprises du BTP, qui se chiffre aujourd’hui à plus de 350 Milliards de FCFA et qui compromet sa croissance et sa survie. Il faut l’avouer, aujourd’hui les digues de notre résilience sont entrain de céder petit à petit.
 
Ensuite, il y a également un train de mesures qu’il convient de mettre en œuvre pour la relance du secteur privé. Il s’agit de :
 
  • la levée effective, de toutes les contraintes d’arrêts et de suspension des chantiers décidées par le gouvernement, mais aussi, la relance des investissements tant publics que privés .
  • la sauvegarde des emplois menacés en mettant en branle les offres de PPP du secteur privé ;
  • la facilitation de l’accès aux financements des entreprises et des ménages, en mettant en place des mécanismes attractifs et innovants et l’accompagnement des entreprises en difficultés affectées par la dette intérieure ;
  •  L’initiation d’un plan de réinsertion et de reconversion pour les travailleurs mis au chômage ;
  • Enfin, la création d’un comité paritaire de suivi et d’évaluation (Public/Privé) chargé de la mise en œuvre de toutes ces recommandations.
Sur le plan environnemental, l’enjeu pour le secteur est essentiellement la prise en charge de plusieurs questions dont la gestion des déchets de construction, la réduction de CO2, l’utilisation des matériaux recyclés et l’adoption de pratiques durables et de constructions écologiques. En cela, il faut aussi ajouter, l’intégration des innovations et des outils technologiques devant permettre de moderniser le secteur, et d’améliorer la productivité dans les conditions d’une meilleure sécurité.
 
Sous ce rapport, au vu des nombreux sinistres enregistrés, la mise en place d’un cadre juridique et institutionnel de régulation du dispositif de qualification et de classification des entreprises semble nécessaire et urgente.
 
Pour sa mise en œuvre, il est attendu une démarche participative et inclusive, car il s’agit de qualifier et de classer les entreprises de notre secteur.
 
En effet, il faut dire que la plupart des textes législatifs et réglementaires sur le secteur, demandent un toilettage et une mise en conformité avec les réglementations et normes internationales.
 
Enfin, le maillon faible de la chaîne au niveau du secteur, c’est bien entendu le contrôle. Les compétences, le cadre législatif et réglementaire existent mais ils ne s’exercent pas de manière rigoureuse, continue et efficace.
 
Les processus de contrôles dans le secteur méritent d’être revus et réorganisés, dans l’intérêt des usagers et pour renforcer la qualité et la sécurité.
  • Comment réagissez-vous aux récentes déclarations du ministre des Infrastructures, faites devant les députés de l’Assemblée nationale lors de la dernière session budgétaire de 2025 ?
 
Au niveau des confrères, nous avons déploré les propos improductifs qui ont été tenus à l’encontre des entreprises sénégalaises du secteur BTP.
 
En plus de leurs relent stigmatisants, ces propos portent un discrédit généralisé sur les acteurs de notre filière, avec le risque de nuire à leur réputation, leur crédibilité, ainsi qu’à l’image de notre secteur privé, qui fait face à une rude concurrence internationale, à la limite déloyale, sous les yeux de notre propre gouvernement.
 
Il est important de souligner que notre branche professionnelle n’est pas du tout responsable des revers de l’affairisme d’Etat, dévoilé dans les rapports des corps de contrôles et dénoncé à juste raison par le chef du gouvernement.
 
Au-delà de cette déclaration inattendue, se dissimule une réalité profonde qui n’est que le reflet de l’Etat d’esprit général  défavorable du gouvernement et de l’administration publique, sur le secteur privé sénégalais dont les défenseurs ne manquent pas de pointer la gouvernance déplorable ainsi que les abus de certains responsables politiques et fonctionnaires dans la conduite des affaires publiques marquée par  les manquements, les dérives et la mauvaise gestion des ressources publiques.  
 
Dans un contexte de promotion de la souveraineté économique, il aurait été opportun, selon nous, que le Ministre profite de ses premières interventions pour porter haut l'expertise sénégalaise, soutenir le "Made in Sénégal" et encourager la production locale, en mettant en avant les produits et le savoir-faire nationaux. Il aurait ainsi offert un soutien plus explicite aux talents locaux, ce qui lui aurait permis sans aucun doute, d'incarner cette volonté de rupture et de promotion de la consommation nationale.
 
Cependant, nous partageons légitimement ses justes préoccupations en matière de qualité et de rigueur professionnelle, mais convenons ensemble que les manquements de quelques acteurs isolés ne sauraient remettre en cause le sérieux de l'ensemble des acteurs de la filière et ne doivent en aucun cas, occulter l'excellence de la profession.  
 
De plus, il faut avouer que c’est l’administration publique qui détient le pouvoir de décision, la responsabilité du choix des entreprises, de l’exercice des contrôles et des sanctions, du respect des délais d’exécution et de paiements ainsi que de l’application des normes et règlements, tels que le stipulent les cahiers de charges. De ce point de vue, l’administration publique a une part de responsabilité dans ce que le Ministre déplore.
 
A ce titre, il serait intéressant d’ajouter à l’analyse les impacts des longs délais de paiements sur la qualité des prestations contractuelles, l’économie des contrats et les relations d’affaires. On note en effet, des délais rallongés souvent au triple voire au quadruple, par rapport aux délais prévisionnels.
 
Il convient de rappeler que le secteur privé, indissociable de l'État, constitue une composante essentielle de la Nation. À ce titre, son statut et ses droits constitutionnels demeurent immuables. Nous sommes prêts à honorer nos engagements et à assumer pleinement nos responsabilités vis-à-vis de la collectivité. 
 
En outre, la compétence de nos entreprises n'est plus à prouver y compris hors de nos frontières. Le label sénégalais est une réalité, une référence. Une synergie forte entre l'État et le secteur privé national, véritable moteur économique, est donc essentielle.
 
Pour bâtir une économie forte, l'État doit d’abord bâtir une alliance stratégique avec le secteur privé national, acteur clé de la croissance et du développement. Un partenariat durable est indispensable pour assurer le développement, car la croissance repose inévitablement sur un secteur privé robuste.
  • Dans ce contexte, quelle est la part de responsabilités des organisations patronales et comment appréciez-vous leur efficacité ?
 
A mon humble avis, elles ont perdu une bonne partie de leur influence à cause de leur division et de leur émiettement. Aujourd’hui, ces structures peinent à peser sur les décisions majeures et sont trop souvent cantonnées à des rôles de représentation formelle.
 
Les organisations patronales doivent impérativement se réinventer pour répondre aux défis cruciaux liés entre autres, à l’accès aux marchés, à la maîtrise des coûts des facteurs de production, à la disponibilité de l’énergie, à la réglementation, à la formation, aux transferts de technologies et au développement durable.
 
L’heure est venue d’engager une démarche stratégique de rupture, une transformation radicale pour unifier le secteur privé et améliorer les services à ses membres d’une part, et d’autre part, restaurer son influence et son leadership en vue de promouvoir un partenariat public privé d’envergure, solide et ambitieux.
 
  • Qu’en est-il du patriotisme économique ? Réalité ou Gageure ?
 
J’aborderai votre question sous le prisme du vécu des opérateurs de la chaîne de valeur de notre filière, autrement dit, des acteurs économiques, avec qui nous partageons l’économie et le secteur.
 
A titre de repère, je voudrais rappeler que la volonté politique majeure exprimée dans l’agenda national de transformation Sénégal 2050 traduit l’expression  d’une ambition commune de bâtir un “Sénégal juste, souverain et prospère”, qui va d’une part, rompre avec les schémas et les mauvaises pratiques et politiques du passé, qui nous ont laissé un secteur privé faible et affaibli, une gouvernance précaire et un tissu social fragilisé, et d’autre part, faire émerger une nation moderne, résolument ancrée dans le futur.  
 
Cette vision que nous partageons éclaire des politiques et stratégies souverainistes de développement dont les socles reposent sur le patriotisme économique et la préférence nationale. Car nous devons changer de paradigme, si nous voulons réellement vaincre la pauvreté endémique, les injustices économiques que subissent nos jeunes citoyens, les entreprises sénégalaises et nos ménages, dans le processus de création et de répartition de la richesse nationale.
 
Après plus d’un demi-siècle d’indépendance, le Sénégal reste toujours classé comme un pays à faible développement humain (37,5 % de la population vivant sous le seuil de pauvreté).
 
Il faut rappeler que le point de départ de l’inclusion sociale repose véritablement sur une meilleure implication du secteur privé national dans les grands projets nationaux.
 
Ce sont ces choix politiques qui mènent vers une véritable transformation structurelle de notre économie et qui vont réellement faire grandir nos entreprises locales et améliorer leur compétitivité.
 
Le patriotisme économique reste un instrument au service de la stratégie de souveraineté de notre développement, un outil au service des intérêts de la nation sénégalaise et non pour servir indistinctement ceux des investisseurs.
 
Nous disons : Ouverture de nos marchés, oui ! Bradage de nos intérêts économiques stratégiques, non !
 
Il n’y a pas de souveraineté sans emplois, sans parts de marché (pour les entreprises sénégalaises), sans contrôle sur nos capitaux (pour les nationaux), sans retombées économiques (pour notre croissance endogène), sans contrôles sur les litiges (pour nos choix arbitrages).
 
Le Sénégal gagnerait à s’inspirer des bons exemples de patriotisme économique, tels que cela se fait au Maroc ou en Ethiopie.
 
 
 - Cette vision est-elle traduite en actes par les autorités de l’Etat ?
 
En fait, notre constat est qu’il ya un « délestage » du secteur privé sénégalais, laissé en rade et victime d’éviction de son propre marché intérieur.
 
Sous ce rapport, le Gouvernement est entrain de poser les jalons de la rupture du Pacte National de Stabilité Sociale (PNSS) d’une part, et de semer les germes de l’échec du Partenariat Publique Privé (PPP), pilier majeur de la stratégie nationale de développement Sénégal 2050, d’autre part.
 
Ensuite, à force de vouloir coûte que coûte attirer les IDE, nos marchés sont devenus hyper ouverts pour ne pas dire très poreux. Cette situation plonge les entreprises sénégalaises dans des contextes de concurrence déloyale, et ouvre les voies à leurs déliquescences, au chômage, et au grand exode sans retour (émigration irrégulière et incontrôlable).
 
Le fait révélateur est que 70% de la commande publique en valeur échappent aujourd’hui au secteur privé national à cause de certaines barrières à l’entrée, injustes, fixées arbitrairement par les donneurs d’ordre, pour rendre inéligibles et éliminer la grande majorité des entreprises sénégalaises, surtout les petites et moyennes entreprises qui constituent principalement notre tissu économique.
 
 
Concernant l’aide et les financements extérieurs qui sont censés lutter contre la pauvreté, ils continuent de l’aggraver et d’écarter les compétences et les capacités des entreprises sénégalaises, à travers des détournements de procédures et des critères discriminants.
 
En réalité, ces modèles de coopérations ne favorisent et ne profitent qu’aux entreprises et industries extérieures, dont les états proposent les financements avec des conditionnalités qui affectent profondément nos intérêts stratégiques et affaiblissent notre économie.
 
En substance, il faut avouer qu’au moment où je vous parle, rien n’a changé. Il n’y a pas eu encore de rupture.
 
En définitive, malgré les slogans affichés, l’environnement des affaires au Sénégal se caractérise par une prédation des entreprises extérieures sur les parts de marché des entreprises sénégalaises, « sous la bénédiction » des décideurs publiques, de l’inertie de l’autorité de régulation de la commande publique et du diktat des bailleurs.
 
Même si les acteurs économiques prônent l’ouverture, il y a lieu de mettre un frein à l’éviction du secteur privé national de son propre marché intérieur et de sa marginalisation sur les grands projets nationaux.
 
Nos instruments juridiques devraient plus promouvoir le « local ownership » contre l’aide multilatérale et les IDE.
 
Il y a bien lieu de corriger le déséquilibre sur les parts de marché locales et la marginalisation du secteur privé national dans les méga projets nationaux, si l’on veut atteindre les objectifs de transformation structurelle déclinés dans l’agenda de transformation Sénégal 2050.
 
La coopération internationale et les investissements étrangers sont certes nécessaires et bénéfiques pour le développement. Ils peuvent transférer des compétences, apporter des capitaux, des technologies et générer des emplois, ce qui justifie la position des opérateurs nationaux en faveur de l’ouverture de notre économie aux IDE.
 
Toutefois, il est important que les entreprises sénégalaises jouent un rôle moteur dans notre propre développement.
La quête de l’attractivité des IDE ne devrait pas se faire au détriment de la sauvegarde de nos intérêts stratégiques.
 
  • En somme, votre perception du climat des affaires au Sénégal est-elle plutôt négative ?
 
Le Sénégal a toujours été reconnu pour sa stabilité politique. Il offre un cadre juridique attractif et des opportunités d’investissement dans plusieurs secteurs : tourisme, mines, agriculture, hydrocarbures, infrastructures (BTP), etc. Nous avons connu un accroissement important des IDE ces dernières années.
 
Pour illustrer, les flux d’IDE entrants en 2021 sont évalués à 2 232 milliards de dollars US et un stock de 10.505 milliards de dollars US ; pour 2022, les chiffres font état de 2 580 milliards de dollars US et un stock d’IDE entrants de 11.700 milliards de dollars US soit environ 42,7 % du PIB.  Le pays figure dans le Top 10 Africain du rapport B-READY de la Banque Mondiale.
 
Nous pouvons espérer que l’entrée du Sénégal dans le cercle des pays producteurs de pétrole et de gaz puisse booster cette évolution.
 
Il faut d’ailleurs se réjouir des nombreuses réformes qui ont été engagées dans différents secteurs dans une dynamique d’amélioration du climat des affaires.
 
Cependant, il faut bien constater que l’environnement des affaires s’est dégradé ces deux dernières années, aggravé par une conjoncture internationale très tendue.
 
La dégradation continue de la note souveraine du pays n’est pas venue arranger les choses.
 
 
En réalité, le secteur privé apprécie la volonté d’amélioration des réformes structurelles de l’environnement des affaires. Toutefois, nous constatons avec réalisme que la mise en œuvre des politiques publiques n’est pas en phase avec la vision et les options stratégiques en matière de souveraineté et de patriotisme économique.
 
  • Quels sont, selon vous, les facteurs internes qui ont conduit à cette situation ?
 
Outre la situation qui prévaut dans le secteur du BTP, la suspension du programme avec le FMI combinée à l’ampleur de la dette publique a contribué à plomber l’économie, en limitant l’accès au financement bon marché, étouffant la capacité d’investissement et aggravant la vulnérabilité financière.
.
Il a été constaté dans les LFI et LFR de 2024 et 2025, que sur ces deux dernières années, les investissements sont quasi nuls. Or sans investissement, point de croissance.
 
Dans les prévisions budgétaires pour 2026, le gouvernement a annoncé l’inscription de près de 819 Milliards de FCFA d’investissements publics, mais où va-t-il trouver cet argent dans la conjoncture actuelle ? C’est la question qu’on se pose.
 
Dans le cadre de la Stratégie Nationale de Développement 2025-2029, un total des besoins de financements était évalué à 18.496,8 Milliards de FCFA, dont 3.398,1 Milliards) à mobiliser dès 2025. A ce jour, leur mobilisation n’est pas encore effective.
 
En fait, l’horizon est caractérisé, selon nous, par une absence totale de visibilité et de perspective de développement économique.
 
  • Revenons sur les relations Gouvernement/Secteur Privé, comment les appréhendez-vous ?
 
Le Gouvernement snobe son secteur privé et il n’existe pas de cadre formalisé et organisé de concertation. L’improvisation constitue le monitor des rencontres.
 
Nous constatons également l’installation d’une culture d’absence de concertations préalables dans le processus de prise de décisions et, s’agissant de la diplomatie économique, elle s’exerce sans une bonne implication du secteur privé sénégalais.
 
Concernant l’état d’avancement des réformes, des retards sont constatés dans la mise en œuvre par rapport aux échéances de l’agenda national.
Par exemple, la loi sur la souveraineté économique est toujours dans le pipeline. Aussi, les réformes des Chambres de Commerce, foyers des activités et d’animations économiques des pôles territoires accusent un retard.
 
Enfin, l’administration est peu réactive aux correspondances du secteur privé.
 
Il faut noter également l’inefficacité de la régulation de la commande publique, mesurée par rapport à l’atteinte des objectifs des politiques publiques.
 
De plus, il y a de nombreux problèmes de gouvernance, portant notamment :
 
  • sur l’organisation de la représentation,
  • le cadre institutionnel et réglementaire non assaini,
  • les réformes institutionnelles en catimini, sans inclusion,
  • les procédures de passation des marchés publiques en violation avec les textes en vigueur et en contradiction avec les valeurs cardinales de l’institution (équité, transparence, impartialité),
  • la mainmise de la puissance publique sur le système de passation des marchés publics et des PPP (à ce jour, les textes fixant les règles d'organisation et de fonctionnement de la Commission de contrôle des marchés publics et des projets de PPP classés secret-défense, ne sont pas adoptés).
Enfin, les acteurs constatent que l’institution de régulation est soumise aux ordres plutôt qu’à l’influence régulière du dispositif de régulation, tel que l’organisent l’esprit des textes de la CNUDCI et des directives communautaires de l’UEMOA.
 
Donc, il ne faut pas s’étonner de constater avec amertume que le taux de pauvreté n’a pas bougé (37,5 %), que le taux de chômage soit à près de 23,6% en 2024 et que les 300 000 jeunes qui arrivent chaque année sur le marché dont près de la moitié sont sans emploi, sans formation, en plus des licenciements massifs, et du pouvoir d’achat en déclin...
 
Le front social tendu est heureusement régulé par un dialogue social efficace et préventif qui a permis de sauvegarder un équilibre précaire entre les partenaires sociaux, grâce à l’adoption d’un Pacte National de Stabilité Sociale (PNSS), dont la mise en œuvre risque d’être compromise par le non-respect des engagements du gouvernement sur la dette intérieure, le « délestage » du secteur privé sénégalais, les pertes massives d’emplois, la non relance des investissements publics, etc.
 
Outre les difficultés d’accès au financement, le plan de redressement économique et social a été élaboré de manière non participative et n’a pas été assorti d’un plan d’investissement, marquant les perspectives de relance économique, après la période de redressement.
  • A votre avis, la mise en œuvre des politiques publiques est-elle en phase avec la vision endogène affichée ?
 
Si j’en juge d’abord à l’aune de la souveraineté juridique du Sénégal, elle ne semble pas être une préoccupation, notamment dans les gros contrats et concessions. A ce titre, l’arbitrage international est favorisé au détriment des centres et juridictions nationaux.
 
Dans le cadre du contenu local, le Sénégal gagnerait à inverser cette tendance (atténuer les coûts de procédures).
 
Par ailleurs, l’administration publique, moteur de l’action Gouvernementale et de la SND 2050, est « malade », partisane, politisée et budgétivore.
 
Elle n’est pas en mesure de piloter de manière performante, les projets-programmes, sans l’implémentation préalable de réformes diligentes et inclusives dont les objectifs majeurs permettraient, d’une part, la modernisation et la simplification des procédures administratives, et la réduction de la bureaucratie, et d’autre part, l’attraction efficace des investissements, la maîtrise des dépenses et de la dette publique.
 
En trainant sur les réformes attendues, l’administration publique est en train de « tuer » l’entreprise et l’industrie sénégalaise . Si les réformes idoines ne sont pas entamées, cela va provoquer l’écroulement des entreprises et des industries sénégalaises, à court terme.
  • Si vous deviez faire des recommandations au gouvernement sur ces différents aspects, quelles seraient-elles ?
Face à une pauvreté endémique, au chômage massif des jeunes, aux défis environnementaux et aux exigences de bonne gouvernance, relever les défis revient à les transformer en opportunités, en bonne intelligence avec un secteur privé fort.
Ce processus exige :
  1. Avant tout, de préserver la paix, la stabilité sociale et renforcer l'unité nationale, pour un développement plus endogène et un renforcement de l'appareil productif ;
  2. L’élaboration d’un plan de relance du secteur BTP, en respectant les principes qui gouvernent la stratégie nationale de souveraineté et de patriotisme économique, et en tenant compte du lien ombilical entre la filière du BTP et les autres secteurs de l’économie, l’industrie, le commerce, le transport, l’emploi, etc.
  3. L’apurement intégral de la dette due aux entreprises du secteur du BTP si l’on veut sauver les outils de production, éviter les faillites et préserver notre savoir-faire.
  4. Mettre en place une banque ou un établissement financier chargé d’absorber les créances relatives aux marchés publics, par l’affacturage ou d’autres mécanismes efficaces de paiements alternatifs ;
  5. Corriger le déséquilibre observé sur le portefeuille de la commande publique au détriment des entreprises sénégalaises. Cette initiative prime sur celle de la mise en place d’une plate-forme numérique.
  6. Il faut inverser le régime de sous-traitance en co-traitance ;
  7. harmoniser les politiques publiques avec les stratégies de concurrence pour lever les barrières d’entrées aux grands marchés nationaux, surtout dans le cadre du contenu local ;
  8. implémenter un dispositif opérationnel de qualification, et de classification des entreprises encadrées par une démarche inclusive ;
  9. alléger les procédures de passation et réguler les délais contractuels de paiements ;
  10. engager l’évaluation périodique du système de régulation de la commande publique en impliquant toutes les parties prenantes dans le processus ;
  11. booster l’investissement tant public que privé à travers un plan bien élaboré ;
  12. promouvoir des mécanismes de financements attractifs et innovants ;
  13. accompagner les entreprises en difficultés impactées par la dette intérieure ;
  14. renoncer aux formes de coopération multilatérale qui nous appauvrissent ;
  15. élaborer un plan de réinsertion et de renforcement des capacités des travailleurs au chômage.
 Je le répète, dans le contexte actuel, le patriotisme économique reste un instrument au service de la stratégie de souveraineté de notre développement
 
A mon avis, il n’y a pas de souveraineté sans emplois (pour les jeunes) sans parts de marché (pour les entreprises sénégalaises), sans contrôle sur nos capitaux (pour les nationaux), sans retombées économiques (pour notre croissance endogène), sans contrôles sur les litiges (pour nos choix arbitrages).
Lejecos Magazine Mars 2026
 
Actu-Economie

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