DAOUDA NDIAYE, DIRECTEUR GENERAL DE SENSTOCK : « Notre priorité reste d’assurer la performance , la sécurité et la modernisation de nos installations pétrolières »

Mercredi 6 Mai 2026

A l’heure où le gaz rebat les cartes, comment penser le stockage, maillon discret mais stratégique, mais qui n’en constitue pas moins l’une des principales vulnérabilités de l’aval pétrolier au Sénégal ? A travers cette interview, Daouda Ndiaye, Directeur Général de SENSTOCK (Sénégalaise de Stockage), a bien voulu nous entretenir des challenges du plus grand dépôt du pays qui représente 65% des capacités nationales de stockage estimées entre 430 000 et 480 000 m³, toutes catégories confondues (essence, gasoil, kérosène, fuel), soit 284 000 000 L.


  • Le stockage est rarement au cœur du débat public, pourtant il est déterminant pour la sécurité énergétique du pays ? SENSTOCK est le principal stockeur du pays avec 65% des capacités nationales qui, selon certains, sont sous-dimensionnées, êtes-vous de cet avis ?

Oui, absolument. Le stockage est un maillon silencieux mais fondamental de la sécurité énergétique. Les capacités actuelles ont été dimensionnées pour un contexte révolu. En effet, la consommation augmente, les normes environnementales et sécuritaires se renforcent, et les enjeux évoluent avec l'arrivée du gaz. Il faut donc penser une nouvelle génération d'infrastructures. Je puis vous confirmer que SENSTOCK a déjà engagé cette réflexion.

Nous avons engagé une réflexion stratégique pour repositionner notre rôle, non seulement comme opérateur logistique, mais aussi comme acteur central de la souveraineté énergétique nationale. Cela va donc des projets d’extension, de modernisation et de diversification, mais aussi  à travers un dialogue renforcé avec les pouvoirs publics, car il faut le souligner, la sécurité énergétique est d’abord une politique d’État.
 
  • Le stockage de sécurité est, par nature, peu rentable commercialement. SENSTOCK doit investir lourdement dans des infrastructures coûteuses, assurer maintenance, sécurité et conformité aux normes, tout en opérant dans un cadre tarifaire souvent contraint par des considérations publiques. L’équation est plutôt délicate ?

Oui, le modèle du stockage de sécurité est par définition exigeant et peu rentable. SENSTOCK met à disposition ses infrastructures pour permettre aux opérateurs agréés de constituer leurs stocks. En théorie,  le stock stratégique doit être physiquement logé dans les dépôts.

En pratique toutefois, il existe encore un écart entre les exigences prévues et leur mise en œuvre effective.

Par ailleurs, la tarification des prestations de stockage et de passage est strictement encadrée par décret, ce qui assure l’accessibilité, mais limite la capacité de SENSTOCK à adapter ses ressources aux charges réelles liées à la maintenance, à la sécurité et à la conformité.

Dans ce contexte, SENSTOCK s’efforce de remplir son rôle avec rigueur, tout en restant mobilisé aux côtés des parties prenantes pour consolider progressivement le dispositif de stockage de sécurité, dans une logique de sécurité énergétique durable.
Aujourd’hui, l’Etat travaille avec tous les acteurs sur un projet de réévaluation des stocks de sécurité et des stocks outils.
 
  • Où en sont les grands projets comme la construction d’un sealine à Mbao, l’extension des capacités de stockage et de chargement à Mbao en vue d’assurer un stock de sécurité au pays, entre autres projets ?

Plusieurs projets structurants sont actuellement engagés, d’autres sont déjà effectifs. Le projet de sealine à Mbao, par exemple, est en cours de réalisation par l’un de nos actionnaires. Ces investissements s’inscrivent dans une logique de résilience nationale, en lien avec les enjeux croissants d’approvisionnement, de souveraineté énergétique et de transition vers une logistique plus performante.
 
  • En matière de stockage de sécurité, quels sont aujourd’hui les chiffres clés que le public doit connaître — capacités réelles, taux d’utilisation, jours de couverture — et qui, concrètement, porte la responsabilité quand ces seuils ne sont pas atteints ou deviennent critiques ?

Les capacités réelles de stockage de sécurité, les taux d'occupation et les jours de couverture sont des données sensibles qu’il me sera difficile de communiquer. Toutefois, on peut dire qu’en moyenne, le pays vise un stock de sécurité correspondant à 35 jours de consommation. En cas de non atteinte, la responsabilité est partagée entre les opérateurs, les autorités de régulation et l'Etat qui définit les obligations stratégiques.
 
  • Le Sénégal est historiquement importateur d’hydrocarbures. Avec l’arrivée du pétrole et du gaz domestiques, en quoi les besoins en stockage changent-ils fondamentalement ?

L’arrivée du pétrole et du gaz domestiques constitue un tournant majeur pour le Sénégal, car jusqu’ici, le stockage répondait à une logique d’importation : il s’agissait essentiellement de réceptionner, stocker et distribuer des produits raffinés ou bruts arrivant par voie maritime.

Avec la production nationale, les besoins changent à trois niveaux fondamentaux : Les volumes sont différents, il ya de nouveaux types de produits à stocker (brut), et une reconfiguration des capacités s’impose.

En résumé, on passe d’un système d’importation et de distribution à un système de gestion de flux internes, nécessitant une planification logistique plus intégrée, une diversification des équipements, et une coordination plus étroite entre acteurs publics et privés.
 
  • Le gaz est présenté comme le pilier de la transition énergétique sénégalaise. Mais en termes d’infrastructures de stockage et de distribution, est-on réellement prêt ?

Pour dire vrai, pas encore totalement. Le gaz joue effectivement un rôle central dans la stratégie de transition énergétique du Sénégal. Il est appelé à remplacer progressivement le Fuel ou le charbon, notamment dans la production d’électricité, l’industrie ou les transports.

Des projets structurants sont en cours, notamment le développement du réseau gazier national porté par Réseau gazier du Sénégal, qui vise à transporter le gaz depuis les gisements offshore (annonce par le ministre de l’Énergie, Monsieur Birame Souleye Diop, lors du sommet MSGBC Oil, Gas & Power 2025 à Dakar). Mais au-delà du transport, les infrastructures de stockage et de distribution en aval il ya encore un gap à résorber, à la fois au niveau des unités de stockage adaptées, des systèmes de distribution pour les industriels, centrales ou autres usagers.

Pour réussir la transition, il faudra donc non seulement garantir l’acheminement du gaz, mais aussi, et bien entendu, assurer sa disponibilité sur tout le territoire, dans des conditions de sécurité et de continuité. L’enjeu il est là..
 
  • Avec l’arrivée du gaz, le pétrole est appelé à reculer dans certains usages mais à rester central dans d’autres. Du point de vue du stockage et de la logistique, comment SENSTOCK anticipe-t-elle cette cohabitation entre pétrole et gaz, et quels arbitrages stratégiques cela impose-t-il aujourd’hui ? 

Il est certain que le développement du gaz naturel va modifier progressivement la structure de la demande énergétique au Sénégal. Certaines applications vont évoluer, notamment dans la production d’électricité et dans l’industrie, où le gaz offre une alternative plus propre au Fuel ou au charbon.

Cela dit, le pétrole reste aujourd’hui au cœur des besoins énergétiques du pays, et continuera de l’être encore pour plusieurs années, en particulier dans les transports, l’aviation, l’agriculture ou la logistique. SENSTOCK reste donc pleinement mobilisée pour le moment dans son périmètre d’exploitation, mais nous suivrons étroitement les évolutions du marché, ainsi que les orientations des autorités publiques.

Pour l’heure, notre priorité reste d’assurer la performance, la sécurité et la modernisation de nos installations pétrolières, qui restent essentielles à la stabilité énergétique nationale.

 
  • Le stockage d’hydrocarbures pose aussi des enjeux de sécurité et d’environnement. Où en est le Sénégal en matière de normes, de contrôle et de gestion des risques ?

Le cadre réglementaire sénégalais s’est renforcé ces dernières années avec, il est vrai, une prise en compte accrue des normes HSE. Le Code de l’environnement par exemple impose des études d’impact pour l’implantation des dépôts ; et j’ajoute que des inspections sont réalisées régulièrement par l’Inspection des Installations Classées, les autorités de régulation, etc.

Aussi, des normes de sécurité industrielle et de prévention des risques sont consacrées, même si leur application reste encore perfectible, selon les sites et les opérateurs.
SENSTOCK pour sa part, applique des standards rigoureux de sécurité et de gestion des risques, alignés sur les meilleures pratiques internationales. Notre gestion des risques repose sur une démarche proactive, technique et structurée, car nous savons que dans notre métier, la sécurité n’est pas une option, mais un impératif absolu. En guise d’illustration, SENSTOCK est triplement certifiée ISO 9001, ISO14001 et ISO45001. Pour le Jet, SENSTOCK est déjà agréé par le JIG (Joint Inspections Group).

 
  • Les standards appliqués aujourd’hui sont-ils alignés sur les meilleures pratiques internationales ?

Oui, les standards appliqués par SENSTOCK s’inspirent directement des meilleures pratiques internationales en matière de stockage d’hydrocarbures, notamment les normes ISO, CODRES, API et les référentiels HSE reconnus dans l’industrie pétrolière.
Nous investissons régulièrement pour maintenir cet alignement en procédant par exemple :
  • A des contrôles périodiques des équipements,
  • A des programmes de prévention des risques,
  • A la gestion des déchets et des eaux usées,
  • A la mise en conformité aux normes de stockage, de protection incendie et d’intégrité des réservoirs.
Cet alignement est un choix stratégique : il garantit la sécurité, renforce la confiance de nos partenaires, et prépare SENSTOCK à opérer demain dans un environnement énergétique plus exigeant et plus intégré au niveau régional et mondial. SENSTOCK a en parallèle mis en place une politique de veille réglementaire qui lui permettra de se mettre à jour à temps réel.
 
  • Sans entrer dans les mécanismes de fixation des prix, en quoi la qualité du stockage influe-t-elle sur la stabilité et la prévisibilité des coûts énergétiques ?

Le stockage est souvent perçu comme une fonction passive, mais en réalité, il joue un rôle actif dans la stabilité du marché. Un stockage de qualité a plusieurs impacts directs sur les coûts énergétiques. Elle limite les pertes (évaporation, contamination, etc…), prévient les ruptures avec l’optimisation des flux à la réception, et permet une meilleure gestion logistique. Une bonne gestion de la logistique de stockage permet en général de limiter les ruptures de stock, mais fondamentalement permet d’atténuer les chocs dus aux fluctuations des prix.

Tout cela contribue à une plus grande stabilité des coûts pour les opérateurs.
 
  • Une meilleure capacité de stockage peut-elle amortir les chocs internationaux ?

Oui, incontestablement. Quand le marché international connaît une crise comme une hausse brutale des prix, une rupture d’approvisionnement ou encore des tensions géopolitiques, les pays disposant de réserves stratégiques suffisantes peuvent :
  • Retarder ou étaler l’impact de la crise sur leur marché intérieur,
  • Maintenir un niveau d’approvisionnement temporaire sans dépendre immédiatement des cours internationaux,
  • Limiter le recours à des achats d’urgence, souvent plus coûteux et logiquement répercutés sur les prix.
Au-delà de la simple quantité, c’est la qualité de la gestion de ces stocks qui fait la différence à plusieurs titres en particulier : Par une rotation maîtrisée, un accès rapide, une infrastructure performante, une coordination efficace avec les acteurs du marché.
 
  • Certains estiment que les infrastructures pétrolières sont appelées à devenir obsolètes avec la transition énergétique. Comment SENSTOCK se projette-t-elle dans ce contexte ?

La transition énergétique est une réalité mondiale, mais cette évolution ne signifie pas une disparition immédiate des hydrocarbures, encore moins celle de leurs infrastructures logistiques.

Le pétrole restera indispensable pendant encore plusieurs décennies dans de nombreux secteurs : transport terrestre, aviation, industries, logistique, agriculture, etc… La trajectoire est donc celle d’une transition progressive, pas d’une rupture brutale.

SENSTOCK en est pleinement conscient. C’est pourquoi nous travaillons selon une logique de double temporalité :
  • À court et moyen terme, nous consolidons et modernisons nos infrastructures pétrolières, qui restent stratégiques pour la sécurité énergétique nationale ;
  • À plus long terme, nous restons attentifs aux évolutions, pour adapter nos capacités, nos outils et nos expertises, en fonction des besoins émergents. En cela, nous accordons une importance capitale à la montée en compétence de nos équipes à travers des programmes de formation adaptés. A ce titre, nous disposons d’un centre de formation pour, non seulement accompagner notre propre transformation, mais aussi pour appuyer la professionnalisation du secteur au niveau national.
Nos infrastructures ne sont donc pas vouées à l’obsolescence, mais plutôt à se transformer progressivement, au rythme de l’économie nationale et des usages.  
 
  • Le secteur des hydrocarbures implique l’État, les producteurs, les distributeurs, les stockeurs. Où se situent aujourd’hui les principaux défis de gouvernance ?

Le secteur des hydrocarbures mobilise de nombreux acteurs aux rôles complémentaires, mais interconnectés. Cela rend la gouvernance complexe. S’agissant des défis, les principaux   se situent dans trois domaines :
  1. La coordination entre les acteurs, pour mieux planifier les stocks, les importations et les capacités logistiques ;
  2. La clarté du cadre institutionnel, surtout avec l’arrivée de la production nationale ;
  3. L’anticipation stratégique à long terme, indispensable à la transition énergétique.
En résumé, il ne s’agit pas d’un problème de blocage, mais plutôt, d’une nécessité de renforcer la concertation, la transparence et la vision commune. SENSTOCK plaide pour une gouvernance structurée et inclusive.
 
  • Le cadre institutionnel est-il suffisamment clair pour accompagner la montée en puissance du pétrole et du gaz sénégalais ?

Le cadre institutionnel mis en place par le Sénégal témoigne d’une réelle volonté d’encadrer rigoureusement le développement du secteur pétrolier et gazier. Plusieurs structures spécialisées ont été créées pour répondre à des missions précises : pilotage stratégique (COS-Petrogaz), gestion des participations de l’État (Petrosen), formation des compétences (INPG), régulation de l’aval (ARHSE), entre autres.

Toutefois, la multiplication des acteurs, combinée à la technicité croissante du secteur, exige une coordination plus fluide et une capacité d’adaptation rapide aux enjeux nouveaux (production, gaz, transition énergétique).

Le défi n’est donc pas l’absence de cadre, mais sa consolidation en un écosystème cohérent et réactif, capable d’anticiper, de réguler et d’accompagner un secteur en transformation rapide.

 
  • Si vous deviez identifier le principal maillon faible actuel du secteur des hydrocarbures au Sénégal, lequel serait-il ?

Le principal maillon faible réside, à mon avis, dans la mise en œuvre effective des politiques de stockage de sécurité, pourtant essentielles à la sécurité énergétique nationale. Bien que des textes existent, les seuils requis ne sont pas effectifs, faute d’infrastructures, de moyens suffisants ou de mécanismes incitatifs pleinement opérationnels.

Ce déficit de couverture expose le pays à des risques accrus en cas de tensions sur le marché international, de retards logistiques ou d’aléas techniques.
 
  • A votre avis, le Sénégal est-il prêt, sur le plan logistique et industriel, à entrer pleinement dans l’ère du pétrole et du gaz ?

Le Sénégal a accompli des progrès remarquables pour se positionner comme un acteur pétro-gazier : les premières productions sont lancées, les institutions se structurent, les compétences se développent. Il y a une dynamique réelle.

Cela dit, si l’on parle de préparation « pleine et entière » sur le plan logistique et industriel, il reste encore des ajustements importants à opérer.

Donc ma réponse est oui, le pays avance dans la bonne direction, mais l’entrée dans l’ère du pétrole et du gaz est un processus, pas un événement. Il faut le consolider dans la durée, avec rigueur, anticipation et volonté partagée
 Lejecos Magazine Mars 2026
Actu-Economie

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