Les interdictions d’entrée décidées par Trump ne profitent qu’à la Chine

Mardi 18 Février 2020

Dans le flux d’informations qui nous parviennent, où se mêlent la panique du coronavirus chinois et le chaos des caucus de l’Iowa, l’annonce par l’administration Trump d’une extension des mesures d’interdiction d’entrée ou de restriction de séjour (travel ban) à six pays supplémentaires, dont quatre sont africains. Une initiative politique inappropriée, qui n’améliorera en rien la sécurité des Américains – et qui aidera un pays que la Maison-Blanche de Trump qualifie elle-même de « concurrent stratégique ».


Les interdictions d’entrée décidées par Trump ne profitent qu’à la Chine
Les premières mesures de Trump, dévoilées en 2017, interdisaient l’entrée sur le territoire américain des voyageurs originaires d’Iran, de Libye, de Corée du Nord, de Somalie, de Syrie, du Venezuela et du Yémen. Leur extension interdit à tout ressortissant de l’Érythrée, du Kirghizistan, de Birmanie, et du Nigeria de présenter une demande de titre de séjour ou de permis de travail, et interdit aux Soudanais et aux Tanzaniens de participer au programme dit de la loterie des visas de diversité, organisée chaque année pour délivrer des cartes de séjour (« cartes vertes ») aux personnes originaires des pays les moins représentés dans les populations vivant aux États-Unis.

L’administration Trump prétendait que l’interdiction de 2017 était nécessaire à la protection des Américains contre le terrorisme islamiste. Elle argue aujourd’hui, pour justifier  son extension de « déficiences dans le partage des informations et de facteurs de risque pour la sécurité nationale », notamment des négligences  concernant l’identification et le suivi des suspects de terrorisme.

Mais pas plus que le mur de Trump ne parviendra probablement à stopper  l’afflux de migrants sans papiers venus d’Amérique centrale ou du Sud, l’interdiction de séjour n’a jamais fait preuve  de son efficacité pour la sécurité des Américains. Aucun des quatorze attentats terroristes les plus graves perpétrés sur le territoire des États-Unis au cours des vingt-cinq dernières années n’aurait été évité  par ces mesures.

L’extension des interdictions de séjour est une mesure politique, en aucun cas une mesure de sécurité. Les élections approchent, et Trump veut relancer son taux de satisfaction dans les sondages. L’extension des interdictions de séjour – avec leurs évidents sous-entendus racistes – est jetée en pâture à la base électorale républicaine du président.

On connaît maints témoignages du mépris de Trump pour les pays d’Afrique. En 2018, il a créé le scandale  en les qualifiant – ainsi qu’Haïti et le Salvador – de « pays de merde », en laissant entendre que les États-Unis feraient mieux d’attirer sur leur sol des migrants venant de pays comme la Norvège. L’année précédente, il avait lancé  que les Nigérians, après avoir découvert les États-Unis, « ne retourner[aie]nt jamais dans leurs huttes » d’Afrique.

Depuis lors l’administration Trump n’a pas ménagé ses efforts pour restreindre l’immigration nigériane. En 2018, les États-Unis refusaient  57 % des demandes de visas de court séjour déposées par des Nigérians – l’un des taux de refus les plus élevés lorsqu’on le compare à ceux des autres nationalités. Sous leur forme renouvelée, les interdictions de séjour reprennent en réalité un modèle déjà établi, rendant presque impossible aux Nigérians d’émigrer aux États-Unis ou d’y travailler.

La prise pour cible du Nigeria est pour le moins surprenante. Statistiquement, les Nigérians sont des immigrants modèles : 59 % d’entre eux ont obtenu aux États-Unis une licence  ou un diplôme plus élevé (contre 31% de la population totale des États-Unis) ; la contribution financière  des Nigérians au système éducatif était supérieure, l’année dernière, à 500 millions de dollars, et les entreprises nigérianes ont investi  aux États-Unis 75 millions de dollars en 2018.

En outre, la diaspora nigériane aux États-Unis a contribué à resserrer les liens diplomatiques entre les deux pays. Le Nigeria est aussi l’un des principaux partenaires des Américains dans la lutte contre le terrorisme. Pays le plus peuplé et première économie d’Afrique, le Nigeria tient en outre un rôle clé dans le plan pour une « Afrique prospère  » lancé par l’administration Trump, qui a pour objectif de déverrouiller les opportunités commerciales sur le continent.    

En empêchant les Nigérians d’obtenir des visas de travail ou de séjour, l’administration Trump va mettre en péril la prospérité du pays, dont le secteur technologique sera particulièrement touché. Il était pourtant censé devenir le moteur de la croissance et du développement du Nigeria : l’année dernière, les investissements des fonds de capital-risque dans ce secteur ont atteint pour l’Afrique et pour la première fois le milliard de dollars, et le Nigeria s’y est taillé la part du lion. Mais la poursuite du progrès dépend des échanges avec les États-Unis, que les nouvelles règles du jeu imposées par Trump compromettent sérieusement.

L’Afrique prospère n’est pas et n’a jamais été qu’une simple question économique. Comme le faisait remarquer  en 2018 John Bolton, qui était alors le Conseiller à la sécurité nationale, il s’agissait aussi, par cette initiative, de contrer l’influence chinoise, en développement rapide sur le continent. Nulle part cette influence n’est plus apparente qu’au Nigeria.

L’année dernière, les deux startups technologiques financières, OPay et PalmPay, ont levé  ensemble 210 millions de dollars de capital-risque chinois. La Chine est aussi l’un des premiers acheteurs du pétrole nigérian et un fournisseur incontournable de communications par satellites, de réseaux 5G  et de drones militaires. La Chine finance aujourd’hui un projet de voie ferrée  de 3,9 milliards de dollars entre Abuja et la côte nigériane, une liaison ferroviaire  de 7 milliards de dollars entre Lagos et Kano, ainsi que plusieurs grands projets d’infrastructure, dont une autoroute transsaharienne  qui reliera le Nigeria à cinq autres pays.

Les conséquences de l’offensive de soft power menée par les Chinois vont bien au-delà de l’économie. Ainsi le gouvernement nigérian est-il en train de préparer  un projet de loi qui, suivant le modèle chinois, restreindra la liberté d’expression sur les réseaux sociaux.

Si les États-Unis veulent contrer l’influence chinoise en Afrique, une implication plus forte au Nigeria est indubitablement nécessaire. Mais cela signifierait qu’ils prennent au sérieux les ambitions de développement du géant africain, et s’engagent réellement auprès des milieux d’affaires, des étudiants diplômés, et des décideurs de la société civile du pays. Les États-Unis ont beau affirmer  qu’ils veulent en Afrique substituer les échanges à l’aide, l’extension des interdictions de séjour complique singulièrement l’exécution de cette stratégie à long terme.

En revanche, ces interdictions perpétuent le stéréotype raciste d’une Afrique qui serait un fardeau, vivant de la charité mondiale. Pour les Africains, c’est l’Amérique, et non l’individu Trump, qui a décidé ces interdictions. C’est l’Amérique qui ne veut pas d’eux.

La Chine n’a pas ce genre de problèmes avec les promesses, les talents et l’argent africain. Et elle n’est que trop heureuse de se précipiter sur eux afin de capitaliser  ce que les États-Unis ont laissé tomber. Mais cela n’aidera pas les Africains qui espéraient travailler aux États-Unis ou y rejoindre leur famille.

L’administration Trump a méthodiquement – et peut-être définitivement – anéanti la perception que les Africains avaient des États-Unis, qu’ils considéraient comme une terre de liberté et de justice, où tous les espoirs étaient permis. Tandis que les Africains se tournent désormais vers la Chine pour leurs échanges commerciaux et leurs besoins de financement, elle devient pour eux une nouvelle terre d’espérance, et le rejet de l’Amérique les marquera toute leur vie. 
Traduit de l’anglais par François Boisivon
Cobus van Staden est chercheur, spécialiste de la politique étrangère, à l’Institut sud-africain de relations internationales.
© Project Syndicate 1995–2020
 
La rédaction
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