C’est aussi visible que frustrant. Nous sommes sur un continent doté d'immenses richesses naturelles, mais accablé par la pauvreté, la faim et une dette insoutenable. Un continent qui fait face à des paradoxes de financement, où des pays riches en potentiel économique se retrouvent en situation de surendettement, souvent lié à des investissements inefficaces ou une mauvaise gestion des revenus potentiels de l'agriculture ou des services.
En dehors des pays riches en ressources naturelles, la mobilisation de l'épargne est marquée par plusieurs paradoxes structurels, notamment des niveaux de liquidité élevés, qui ne se traduisent pas par un investissement productif.
Ce constat posé d'entrée de jeu par les acteurs du financement continental le 9 avril 2026 à Abidjan, lors d’une rencontre autour du chantier de la Nouvelle Architecture Financière Africaine (NAFAD), sous l’égide de la Banque africaine de développement (BAD), est saisissant dans sa brutalité. En effet, l'Afrique dispose d'environ 4 000 milliards de dollars d'épargne domestique, et fait face à un déficit de financement estimé à plus de 400 milliards de dollars par an. La coexistence de ces deux chiffres lève le voile sur la fracture centrale de l'intermédiation financière africaine.
L'Afrique subsaharienne épargne entre 18 et 20% de son PIB, contre 26% en Asie du Sud et près de 43% en Asie orientale. Ces taux agrégés masquent l'essentiel. En vérité l'épargne n'est pas absente, elle est diffuse. Elle est détenue par des particuliers, placée dans le secteur informel (tontines, trésors cachés, immobilier non valorisé) plutôt que dans le système bancaire formel. Et quand elle entre dans les banques, c’est pour financer les États, pas les entreprises.
Ces paradoxes soulignent et confirment que le problème de l'épargne en Afrique n'est pas un manque de ressources, mais une incapacité structurelle à mobiliser et à canaliser l'épargne disponible, vers des investissements productifs locaux.
Des paradoxes structurels
Prenons l'épargne "hors circuit" (Formel vs Informel). Une immense partie de cette épargne est générée par le secteur informel (tontines, épargne domestique), représentant plus de 80% des actifs, mais elle reste en dehors du système bancaire formel. De nombreux ménages ont des économies, mais elles sont conservées sous des formes non financières. Selon la Banque mondiale, il s’agit de :
En dehors des pays riches en ressources naturelles, la mobilisation de l'épargne est marquée par plusieurs paradoxes structurels, notamment des niveaux de liquidité élevés, qui ne se traduisent pas par un investissement productif.
Ce constat posé d'entrée de jeu par les acteurs du financement continental le 9 avril 2026 à Abidjan, lors d’une rencontre autour du chantier de la Nouvelle Architecture Financière Africaine (NAFAD), sous l’égide de la Banque africaine de développement (BAD), est saisissant dans sa brutalité. En effet, l'Afrique dispose d'environ 4 000 milliards de dollars d'épargne domestique, et fait face à un déficit de financement estimé à plus de 400 milliards de dollars par an. La coexistence de ces deux chiffres lève le voile sur la fracture centrale de l'intermédiation financière africaine.
L'Afrique subsaharienne épargne entre 18 et 20% de son PIB, contre 26% en Asie du Sud et près de 43% en Asie orientale. Ces taux agrégés masquent l'essentiel. En vérité l'épargne n'est pas absente, elle est diffuse. Elle est détenue par des particuliers, placée dans le secteur informel (tontines, trésors cachés, immobilier non valorisé) plutôt que dans le système bancaire formel. Et quand elle entre dans les banques, c’est pour financer les États, pas les entreprises.
Ces paradoxes soulignent et confirment que le problème de l'épargne en Afrique n'est pas un manque de ressources, mais une incapacité structurelle à mobiliser et à canaliser l'épargne disponible, vers des investissements productifs locaux.
Des paradoxes structurels
Prenons l'épargne "hors circuit" (Formel vs Informel). Une immense partie de cette épargne est générée par le secteur informel (tontines, épargne domestique), représentant plus de 80% des actifs, mais elle reste en dehors du système bancaire formel. De nombreux ménages ont des économies, mais elles sont conservées sous des formes non financières. Selon la Banque mondiale, il s’agit de :
- l'immobilier (construction) qui est la forme d'épargne la plus universelle sur le continent ;
- le bétail (dans les zones rurales sahélo-sahéliennes), et la richesse qui s'accumule en troupeaux ;
- l'or et les bijoux (valeur refuge culturellement ancrée) ;
- et surtout les transferts de la diaspora, qui atteignaient 95 milliards de dollars en 2024 selon la Banque mondiale (et coûtent en moyenne 8,78% de frais à l'envoi vers l'Afrique subsaharienne), selon le rapport Remittance Prices Worldwide du T1 2025, bien au-delà de l'objectif onusien de 3%. Ces frais prohibitifs découragent la canalisation vers l'investissement productif au profit de la consommation immédiate.
La deuxième dimension du paradoxe est bancaire. Les banques de l'UEMOA ont connu en 2024 une de leurs périodes les plus favorables en termes de croissance et de rentabilité. Les dépôts augmentent. C’est ainsi que plus de 1,4 million de nouveaux comptes ont été ouverts en 2024, portant le total à 22,2 millions. Le secteur est profitable. Et pourtant, une fraction significative de ces ressources ne finance pas l'économie productive, mais financent les Etats, ou sont placés à l'étranger ou servent à financer le commerce de gros et l'importation.
Au nez et à la barbe du système formel
La Banque européenne d'investissement le documente dans son rapport annuel 2024 sur la finance en Afrique. En effet, les banques d'Afrique subsaharienne ont vu leurs bénéfices progresser grâce à un environnement marqué par des taux d'intérêt élevés, et elles ont étoffé leurs portefeuilles d'obligations d'Etat, dont les rendements ont fortement augmenté. En clair : il est plus rentable, moins risqué et moins exigeant en personnel qualifié de prêter à l'Etat qu'a une PME. Le crédit à l'Etat ne requiert pas d'analyse de risque complexe, pas de suivi de prêt, pas de gestion du contentieux. C'est un placement quasi-automatique. La conséquence directe est un effet d’éviction. Autrement dit, chaque milliard de FCFA prêté à l'Etat est potentiellement un milliard de moins disponible pour financer une PME.
L'Afrique est souvent considérée comme un "prêteur net" pour le reste du monde, dans le sens où les fuites de capitaux (flux financiers illicites, évasion fiscale) dépassent souvent le volume des investissements directs étrangers (IDE) et de l'aide publique au développement (APD) reçus.
Le paradoxe de la faible bancarisation contre la forte propension à thésauriser est aussi évoqué par les acteurs. À l'échelle du continent africain, seuls 20% environ des adultes disposent d'un compte bancaire formel (un chiffre qui monte à 24,3% en zone UEMOA (bancarisation stricte, 2024)), mais masque de fortes disparités : au Niger, le taux reste inférieur à 10%.
Nous avons posé la question à Abdoulaye Ndoye, Managing Partner de LTC Advisory. Outre la bancarisation, le spécialiste estime qu'il y a aussi des soucis de gestion financière. « Malheureusement… », dit-il, « les populations n'ont pas encore une culture en matière d’investissement. Certes, elles peuvent épargner, mais parfois, elles ne savent pas quoi faire de cette épargne, alors que le marché financier est un bon canal pour investir leurs capitaux », souligne-t-il.
Une forte croissance démographique qui devrait théoriquement stimuler la consommation et l'épargne, augmente en réalité le taux de dépendance par ménage, ce qui réduit la capacité d'épargne par habitant.
Selon Abdoulaye Ndoye, « Le préalable c’est de mettre en place les canaux qui permettent de mobiliser les ressources, à travers leur mutualisation sans laquelle, il sera difficilement envisageable de les utiliser sur des projets structurants. »
Autrement dit, l'inadéquation des services financiers (distance, coûts élevés, minimum de dépôt) qui incite à thésauriser (garder de l'argent liquide) contribue à retirer l'argent de la circulation économique.
Ils captent l'épargne mais ne financent pas l'économie
En Afrique subsaharienne, trois institutions concentrent l'essentiel de l'épargne formelle : les banques, les compagnies d'assurance et les fonds de pension. Ensemble, elles gèrent des centaines de milliards de FCFA collectés auprès des ménages et des entreprises. Et ensemble, elles les recyclent massivement vers les États (laissant les PME sans financement). Ce n'est pas de la malveillance. C'est la logique du système.
Pour l'épargne formelle en Afrique subsaharienne, un salarié verse chaque mois une cotisation retraite à sa caisse de pension. Sa compagnie d'assurance encaisse ses primes annuelles. Sa banque détient ses dépôts à vue. Ces trois institutions, contraintes par leurs obligations prudentielles et attirées par des rendements sans risque, placent la majeure partie de ces ressources dans des bons et obligations du Trésor. Les États les utilisent pour financer leurs budgets. Le cycle recommence.
Au bout de cette boucle, il n'y a pas d'usine construite, pas de PME financée, pas d'emploi créé. L'épargne a circulé des ménages aux institutions, des institutions aux États, des États aux dépenses courantes, sans jamais toucher l'économie réelle.
Les banques : le verrou central
Les banques commerciales sont le premier acteur de ce système. Un directeur de banque à Dakar confirme et pense qu’il y a plusieurs raisons à cela mais « La première est liée à l’éducation financière qui fait que le premier réflexe d’une personne lambda, qui dispose de son argent pense naturellement à un DAT (Dépôt à terme), parce que celui-ci est mobilisable, il suffit de faire un courrier à la banque, et quand vous achetez un titre et que vous avez besoin de votre argent il faut le vendre. »
En zone UEMOA, les banques captent environ 80% des émissions de titres publics sur le marché régional. En 2025, les huit États de l'Union ont levé 11 858 milliards de FCFA sur ce marché et les banques en ont absorbé la majeure partie, se refinançant elles-mêmes auprès de la BCEAO à 5,5% pour prêter aux États à 7-9%.
La mécanique est rationnelle. Un crédit à une PME suppose une analyse de risque coûteuse, des garanties souvent inexistantes, un suivi permanent et un risque de défaut réel. Un bon du Trésor est liquide, re-finançable auprès de la Banque Centrale, exempt de consommation de fonds propres pondérés, et ne nécessite aucune gestion de contentieux. Dans ce contexte, le choix d'une banque commerciale africaine est quasi-mécanique : le souverain d'abord, le reste ensuite.
En 2024, les MPME ont capté 52% des crédits bancaires aux personnes morales en zone UEMOA. Une progression réelle, mais qui cache une réalité plus sombre : l'essentiel de ce financement reste concentré sur les microentreprises informelles, à des taux de 10 à 15%, sur des maturités de 12 à 36 mois. Le financement à long terme de l'investissement productif (machines, équipements, expansion industrielle) reste quasi-inexistant pour les entreprises de taille intermédiaire.
Les compagnies d'assurance : le canal forcé vers le souverain
Le secteur de l'assurance en Afrique subsaharienne gère un volume d'actifs sous-estimé. En zone CIMA (qui couvre 14 pays d'Afrique francophone), les primes collectées dépasseraient 1 500 milliards de FCFA par an, avec un taux de croissance annuel moyen de 8 à 10% depuis une décennie. Ces ressources ont une caractéristique précieuse pour le financement de l'économie : elles sont de long terme. Une compagnie d'assurance vie qui encaisse des primes pendant vingt ans avant de verser un capital garanti est, en théorie, l'investisseur naturel des obligations à 10 ans, des projets d'infrastructure et du capital-investissement.
En pratique, la réglementation CIMA impose aux compagnies d'assurance des règles de placement très contraignantes. Les actifs en représentation des engagements doivent être constitués à plus de 50% de titres publics ou parapublics émis ou garantis par les États membres. Cette règle, conçue pour protéger les assurés, a l'effet secondaire de canaliser mécaniquement l'épargne assurance vers le souverain.
Ce que peu de rapports soulignent c’est que, quand un État de la zone est dégradé ou se retrouve en quasi-défaut de paiement, les compagnies d'assurance locales qui détiennent ses titres voient leur bilan se fragiliser simultanément. L'épargne censée protéger les assurés se retrouve exposée au même risque souverain que le reste du système financier.
Néanmoins, les tentatives de diversification existent (certaines compagnies investissent dans l'immobilier, les fonds de private equity ou les obligations corporate), mais elles restent minoritaires et se heurtent à l'illiquidité du marché secondaire et à l'absence de notation systématique des émetteurs privés.
Toutefois, du côté des assureurs sénégalais, on a trouvé la parade à travers l’Indemnité de Fin de Carrière ou IFC, pour une bonne mobilisation de l’épargne.
Lors du premier Salon des Assurances tenu à Dakar en mai 2025, ce point était partie intégrante des résolutions. Comme le rappelle Pape Seyni Thiam, Directeur général de NSIA- Vie, « Ces résolutions suggèrent à l’Etat d’obliger les entreprises à externaliser le droit des agents à l’Indemnité de fin de carrière (IFC) vers les compagnies d’assurance en mettant en face des actifs qui soient admis en représentation de leurs droits sociaux. » Parce que, ajoute-t-il, « nous avons constaté que ces droits sociaux ne sont pas sécurisés dans pratiquement 90% des entreprises. » Selon lui, cela pourrait encourager à renforcer la collecte « et c’est cette subtilité que nous avons proposée pour laisser quand même le choix à l’entrepreneur dont l’intérêt serait de placer dans une compagnie d’assurance et de bénéficier des avantages fiscaux », précise M. Thiam.
Sur un PIB évalué à plus de 18 000 milliards de Fcfa au Sénégal et un taux d’épargne national autour de 25% en moyenne, ce sont quelque 4500 milliards de Fcfa qui représentent une source de financement non négligeable, souligne encore M. Thiam : « Si cette épargne est bien utilisée », cela contribuerait également à réduire notre dépendance à l’épargne extérieure dans un contexte où la ressource coûte excessivement cher. »
Mieux, ce directeur de banque souligne qu’en UEMOA, « Quelque 15 000 milliards de Fcfa en monnaie fiduciaire (billets et pièces) sont en circulation hors du système bancaire, et c’est tout l’enjeu des fintechs et de l’interopérabilité qui visent à mobiliser et canaliser toute cette épargne. »
Les fonds de pension : les plus grands absents
C'est ici que le paradoxe est le plus criant. Les fonds de pension ont, par nature, des passifs de très long terme, en ce sens qu’ils collectent des cotisations pendant trente à quarante ans avant de les reverser en rentes ou en capital. Ils sont, en théorie, les investisseurs idéaux des projets d'infrastructure à 20 ans, du capital-investissement dans les PME en croissance, des obligations vertes à long terme.
En Afrique subsaharienne, ils jouent un rôle marginal dans le financement de l'économie réelle pour les quatre raisons structurelles qui suivent.
La première est la taille. Le marché de la retraite formelle est lui-même très limité, notamment en zone UEMOA, où moins de 10% de la population active cotise à un système de retraite formel. Les fonds de pension gèrent donc des actifs modestes par rapport aux besoins de financement de l'économie.
La deuxième est la gouvernance. Les grandes caisses de retraite publiques (CNPS en Côte d'Ivoire, IPRES au Sénégal, CNSS au Bénin et au Togo) souffrent de déficits actuariels chroniques, d'une gouvernance souvent politisée et d'une gestion d'actifs insuffisamment professionnalisée. Leurs mandats de gestion favorisent la préservation du capital sur le court terme plutôt que la recherche de rendements longs.
La troisième est réglementaire. En effet, à l’instar des assureurs, les caisses de retraite sont contraintes d'allouer une fraction importante de leurs actifs aux titres publics. Au Nigeria, le régime de retraite obligatoire (PFA) requiert que 70% des actifs soient investis en titres de l'État fédéral (ce qui en fait, de fait, le principal acheteur captif de la dette nigériane).
Pour ce directeur de banque , « Les besoins de nos Etats sont telles que les émissions de titres portent sur des durées de plus en plus longues et même si, normalement, les fonds de pension sont les acteurs qui peuvent mettre des ressources longues, la règlementation chez nous n’est pas assez incitative pour ces fonds. »
La quatrième est culturelle. Les gestionnaires de fonds de pension africains sont peu formés aux actifs alternatifs. La due diligence d'un investissement en capital-investissement ou en infrastructure nécessite des compétences que rares sont ceux qui en possèdent en interne.
Le contraste avec l'Asie est brutal. En Corée du Sud, les fonds de pension publics (National Pension Service) gèrent plus de 900 milliards de dollars d'actifs, dont 15 à 20% alloués aux actifs alternatifs (private equity, infrastructure, immobilier). Ce sont ces allocations qui ont financé l'industrialisation rapide des chaebols dans les années 1970-1990. L'Afrique dispose d'institutions similaires dans leur structure (mais pas dans leur ambition, ni dans leur capacité).
Le nœud commun : l'absence de marché de capitaux profond
Les trois institutions partagent le même problème fondamental, à savoir qu’il n’existe pas en Afrique subsaharienne un marché de capitaux suffisamment profond et liquide pour absorber leurs placements, en dehors du souverain
Un fonds de pension qui voudrait investir dans une obligation corporate d'une PME sénégalaise se heurterait à l'absence de notation, à l'illiquidité du marché secondaire, à l'inadéquation des maturités proposées et au manque d'instruments de couverture du risque. Un assureur qui voudrait s'exposer à des projets d'infrastructure se heurterait à l'absence de véhicules d'investissement appropriés et à des contraintes réglementaires incompatibles avec des actifs peu liquides.
C'est un cercle vicieux classique : les investisseurs institutionnels ne développent pas d'appétit pour les actifs alternatifs, parce que le marché est illiquide, et le marché reste illiquide parce que les investisseurs institutionnels ne s'y exposent pas.
Ce qui commence à changer
Trois évolutions méritent d'être signalées.
La première est la montée des Fonds Communs de Titrisation de Créances (FCTC) comme le FCTC KEUR SAMBA admis à la BRVM en avril 2026. Ces véhicules permettent aux banques de transformer des créances PME en titres négociables (créant ainsi une classe d'actifs que les assureurs et les fonds de pension peuvent techniquement acheter, sans modifier leur réglementation de placement).
La deuxième est l'émergence de fonds d'infrastructure régionaux. La BOAD, la BAD et quelques gestionnaires privés développent des fonds qui permettent aux institutionnels de s'exposer à des projets d'infrastructure via des structures intermédiaires, sans avoir à réaliser eux-mêmes la due diligence projet par projet.
La troisième est la pression réglementaire croissante. Plusieurs pays de la zone expérimentent des quotas minimaux d'investissement dans les PME ou dans des actifs labellisés "économie réelle" pour les institutionnels. Cette approche, controversée car elle peut conduire à des allocations forcées sur des actifs sous-évalués, a le mérite de briser la dépendance automatique au souverain.
Trois chantiers en perspective
Le diagnostic est partagé depuis la conférence NAFA d'Abidjan du 9 avril 2026, qui a révélé que 4 000 milliards de dollars d'épargne domestique africaine coexistent avec 400 milliards de déficit de financement annuel. Combler ce fossé ne suppose pas de créer de l'épargne supplémentaire. Il suppose de réorienter l'épargne existante.
Cela passe par trois chantiers simultanés. D'abord, la réforme des cadres réglementaires d'investissement des institutionnels en vue de créer des quotas obligatoires d'actifs "économie réelle" assortis d'exonérations fiscales incitatives, sur le modèle des régimes de private equity européens des années 1990.
Ensuite, le développement d'instruments intermédiaires qui traduisent le risque PME en actifs compatibles avec les contraintes des institutionnels (notation, titrisation, garanties partielles BAD/BOAD).
Enfin, la professionnalisation des équipes de gestion des caisses de retraite et des compagnies d'assurance, dont les mandats de gestion doivent être réorientés vers la performance long terme plutôt que la préservation court terme.
Tant que ces trois chantiers restent ouverts, les gardiens de l'épargne africaine continueront à faire ce sur quoi le système les incite : prêter à l'État, percevoir leurs coupons, et laisser les entreprises se financer sur leurs fonds propres.
Saut d’obstacles
Pourquoi l'épargne africaine ne se transforme-t-elle pas en financement des entreprises ? De nombreux obstacles expliquent le blocage.
Au nez et à la barbe du système formel
La Banque européenne d'investissement le documente dans son rapport annuel 2024 sur la finance en Afrique. En effet, les banques d'Afrique subsaharienne ont vu leurs bénéfices progresser grâce à un environnement marqué par des taux d'intérêt élevés, et elles ont étoffé leurs portefeuilles d'obligations d'Etat, dont les rendements ont fortement augmenté. En clair : il est plus rentable, moins risqué et moins exigeant en personnel qualifié de prêter à l'Etat qu'a une PME. Le crédit à l'Etat ne requiert pas d'analyse de risque complexe, pas de suivi de prêt, pas de gestion du contentieux. C'est un placement quasi-automatique. La conséquence directe est un effet d’éviction. Autrement dit, chaque milliard de FCFA prêté à l'Etat est potentiellement un milliard de moins disponible pour financer une PME.
L'Afrique est souvent considérée comme un "prêteur net" pour le reste du monde, dans le sens où les fuites de capitaux (flux financiers illicites, évasion fiscale) dépassent souvent le volume des investissements directs étrangers (IDE) et de l'aide publique au développement (APD) reçus.
Le paradoxe de la faible bancarisation contre la forte propension à thésauriser est aussi évoqué par les acteurs. À l'échelle du continent africain, seuls 20% environ des adultes disposent d'un compte bancaire formel (un chiffre qui monte à 24,3% en zone UEMOA (bancarisation stricte, 2024)), mais masque de fortes disparités : au Niger, le taux reste inférieur à 10%.
Nous avons posé la question à Abdoulaye Ndoye, Managing Partner de LTC Advisory. Outre la bancarisation, le spécialiste estime qu'il y a aussi des soucis de gestion financière. « Malheureusement… », dit-il, « les populations n'ont pas encore une culture en matière d’investissement. Certes, elles peuvent épargner, mais parfois, elles ne savent pas quoi faire de cette épargne, alors que le marché financier est un bon canal pour investir leurs capitaux », souligne-t-il.
Une forte croissance démographique qui devrait théoriquement stimuler la consommation et l'épargne, augmente en réalité le taux de dépendance par ménage, ce qui réduit la capacité d'épargne par habitant.
Selon Abdoulaye Ndoye, « Le préalable c’est de mettre en place les canaux qui permettent de mobiliser les ressources, à travers leur mutualisation sans laquelle, il sera difficilement envisageable de les utiliser sur des projets structurants. »
Autrement dit, l'inadéquation des services financiers (distance, coûts élevés, minimum de dépôt) qui incite à thésauriser (garder de l'argent liquide) contribue à retirer l'argent de la circulation économique.
Ils captent l'épargne mais ne financent pas l'économie
En Afrique subsaharienne, trois institutions concentrent l'essentiel de l'épargne formelle : les banques, les compagnies d'assurance et les fonds de pension. Ensemble, elles gèrent des centaines de milliards de FCFA collectés auprès des ménages et des entreprises. Et ensemble, elles les recyclent massivement vers les États (laissant les PME sans financement). Ce n'est pas de la malveillance. C'est la logique du système.
Pour l'épargne formelle en Afrique subsaharienne, un salarié verse chaque mois une cotisation retraite à sa caisse de pension. Sa compagnie d'assurance encaisse ses primes annuelles. Sa banque détient ses dépôts à vue. Ces trois institutions, contraintes par leurs obligations prudentielles et attirées par des rendements sans risque, placent la majeure partie de ces ressources dans des bons et obligations du Trésor. Les États les utilisent pour financer leurs budgets. Le cycle recommence.
Au bout de cette boucle, il n'y a pas d'usine construite, pas de PME financée, pas d'emploi créé. L'épargne a circulé des ménages aux institutions, des institutions aux États, des États aux dépenses courantes, sans jamais toucher l'économie réelle.
Les banques : le verrou central
Les banques commerciales sont le premier acteur de ce système. Un directeur de banque à Dakar confirme et pense qu’il y a plusieurs raisons à cela mais « La première est liée à l’éducation financière qui fait que le premier réflexe d’une personne lambda, qui dispose de son argent pense naturellement à un DAT (Dépôt à terme), parce que celui-ci est mobilisable, il suffit de faire un courrier à la banque, et quand vous achetez un titre et que vous avez besoin de votre argent il faut le vendre. »
En zone UEMOA, les banques captent environ 80% des émissions de titres publics sur le marché régional. En 2025, les huit États de l'Union ont levé 11 858 milliards de FCFA sur ce marché et les banques en ont absorbé la majeure partie, se refinançant elles-mêmes auprès de la BCEAO à 5,5% pour prêter aux États à 7-9%.
La mécanique est rationnelle. Un crédit à une PME suppose une analyse de risque coûteuse, des garanties souvent inexistantes, un suivi permanent et un risque de défaut réel. Un bon du Trésor est liquide, re-finançable auprès de la Banque Centrale, exempt de consommation de fonds propres pondérés, et ne nécessite aucune gestion de contentieux. Dans ce contexte, le choix d'une banque commerciale africaine est quasi-mécanique : le souverain d'abord, le reste ensuite.
En 2024, les MPME ont capté 52% des crédits bancaires aux personnes morales en zone UEMOA. Une progression réelle, mais qui cache une réalité plus sombre : l'essentiel de ce financement reste concentré sur les microentreprises informelles, à des taux de 10 à 15%, sur des maturités de 12 à 36 mois. Le financement à long terme de l'investissement productif (machines, équipements, expansion industrielle) reste quasi-inexistant pour les entreprises de taille intermédiaire.
Les compagnies d'assurance : le canal forcé vers le souverain
Le secteur de l'assurance en Afrique subsaharienne gère un volume d'actifs sous-estimé. En zone CIMA (qui couvre 14 pays d'Afrique francophone), les primes collectées dépasseraient 1 500 milliards de FCFA par an, avec un taux de croissance annuel moyen de 8 à 10% depuis une décennie. Ces ressources ont une caractéristique précieuse pour le financement de l'économie : elles sont de long terme. Une compagnie d'assurance vie qui encaisse des primes pendant vingt ans avant de verser un capital garanti est, en théorie, l'investisseur naturel des obligations à 10 ans, des projets d'infrastructure et du capital-investissement.
En pratique, la réglementation CIMA impose aux compagnies d'assurance des règles de placement très contraignantes. Les actifs en représentation des engagements doivent être constitués à plus de 50% de titres publics ou parapublics émis ou garantis par les États membres. Cette règle, conçue pour protéger les assurés, a l'effet secondaire de canaliser mécaniquement l'épargne assurance vers le souverain.
Ce que peu de rapports soulignent c’est que, quand un État de la zone est dégradé ou se retrouve en quasi-défaut de paiement, les compagnies d'assurance locales qui détiennent ses titres voient leur bilan se fragiliser simultanément. L'épargne censée protéger les assurés se retrouve exposée au même risque souverain que le reste du système financier.
Néanmoins, les tentatives de diversification existent (certaines compagnies investissent dans l'immobilier, les fonds de private equity ou les obligations corporate), mais elles restent minoritaires et se heurtent à l'illiquidité du marché secondaire et à l'absence de notation systématique des émetteurs privés.
Toutefois, du côté des assureurs sénégalais, on a trouvé la parade à travers l’Indemnité de Fin de Carrière ou IFC, pour une bonne mobilisation de l’épargne.
Lors du premier Salon des Assurances tenu à Dakar en mai 2025, ce point était partie intégrante des résolutions. Comme le rappelle Pape Seyni Thiam, Directeur général de NSIA- Vie, « Ces résolutions suggèrent à l’Etat d’obliger les entreprises à externaliser le droit des agents à l’Indemnité de fin de carrière (IFC) vers les compagnies d’assurance en mettant en face des actifs qui soient admis en représentation de leurs droits sociaux. » Parce que, ajoute-t-il, « nous avons constaté que ces droits sociaux ne sont pas sécurisés dans pratiquement 90% des entreprises. » Selon lui, cela pourrait encourager à renforcer la collecte « et c’est cette subtilité que nous avons proposée pour laisser quand même le choix à l’entrepreneur dont l’intérêt serait de placer dans une compagnie d’assurance et de bénéficier des avantages fiscaux », précise M. Thiam.
Sur un PIB évalué à plus de 18 000 milliards de Fcfa au Sénégal et un taux d’épargne national autour de 25% en moyenne, ce sont quelque 4500 milliards de Fcfa qui représentent une source de financement non négligeable, souligne encore M. Thiam : « Si cette épargne est bien utilisée », cela contribuerait également à réduire notre dépendance à l’épargne extérieure dans un contexte où la ressource coûte excessivement cher. »
Mieux, ce directeur de banque souligne qu’en UEMOA, « Quelque 15 000 milliards de Fcfa en monnaie fiduciaire (billets et pièces) sont en circulation hors du système bancaire, et c’est tout l’enjeu des fintechs et de l’interopérabilité qui visent à mobiliser et canaliser toute cette épargne. »
Les fonds de pension : les plus grands absents
C'est ici que le paradoxe est le plus criant. Les fonds de pension ont, par nature, des passifs de très long terme, en ce sens qu’ils collectent des cotisations pendant trente à quarante ans avant de les reverser en rentes ou en capital. Ils sont, en théorie, les investisseurs idéaux des projets d'infrastructure à 20 ans, du capital-investissement dans les PME en croissance, des obligations vertes à long terme.
En Afrique subsaharienne, ils jouent un rôle marginal dans le financement de l'économie réelle pour les quatre raisons structurelles qui suivent.
La première est la taille. Le marché de la retraite formelle est lui-même très limité, notamment en zone UEMOA, où moins de 10% de la population active cotise à un système de retraite formel. Les fonds de pension gèrent donc des actifs modestes par rapport aux besoins de financement de l'économie.
La deuxième est la gouvernance. Les grandes caisses de retraite publiques (CNPS en Côte d'Ivoire, IPRES au Sénégal, CNSS au Bénin et au Togo) souffrent de déficits actuariels chroniques, d'une gouvernance souvent politisée et d'une gestion d'actifs insuffisamment professionnalisée. Leurs mandats de gestion favorisent la préservation du capital sur le court terme plutôt que la recherche de rendements longs.
La troisième est réglementaire. En effet, à l’instar des assureurs, les caisses de retraite sont contraintes d'allouer une fraction importante de leurs actifs aux titres publics. Au Nigeria, le régime de retraite obligatoire (PFA) requiert que 70% des actifs soient investis en titres de l'État fédéral (ce qui en fait, de fait, le principal acheteur captif de la dette nigériane).
Pour ce directeur de banque , « Les besoins de nos Etats sont telles que les émissions de titres portent sur des durées de plus en plus longues et même si, normalement, les fonds de pension sont les acteurs qui peuvent mettre des ressources longues, la règlementation chez nous n’est pas assez incitative pour ces fonds. »
La quatrième est culturelle. Les gestionnaires de fonds de pension africains sont peu formés aux actifs alternatifs. La due diligence d'un investissement en capital-investissement ou en infrastructure nécessite des compétences que rares sont ceux qui en possèdent en interne.
Le contraste avec l'Asie est brutal. En Corée du Sud, les fonds de pension publics (National Pension Service) gèrent plus de 900 milliards de dollars d'actifs, dont 15 à 20% alloués aux actifs alternatifs (private equity, infrastructure, immobilier). Ce sont ces allocations qui ont financé l'industrialisation rapide des chaebols dans les années 1970-1990. L'Afrique dispose d'institutions similaires dans leur structure (mais pas dans leur ambition, ni dans leur capacité).
Le nœud commun : l'absence de marché de capitaux profond
Les trois institutions partagent le même problème fondamental, à savoir qu’il n’existe pas en Afrique subsaharienne un marché de capitaux suffisamment profond et liquide pour absorber leurs placements, en dehors du souverain
Un fonds de pension qui voudrait investir dans une obligation corporate d'une PME sénégalaise se heurterait à l'absence de notation, à l'illiquidité du marché secondaire, à l'inadéquation des maturités proposées et au manque d'instruments de couverture du risque. Un assureur qui voudrait s'exposer à des projets d'infrastructure se heurterait à l'absence de véhicules d'investissement appropriés et à des contraintes réglementaires incompatibles avec des actifs peu liquides.
C'est un cercle vicieux classique : les investisseurs institutionnels ne développent pas d'appétit pour les actifs alternatifs, parce que le marché est illiquide, et le marché reste illiquide parce que les investisseurs institutionnels ne s'y exposent pas.
Ce qui commence à changer
Trois évolutions méritent d'être signalées.
La première est la montée des Fonds Communs de Titrisation de Créances (FCTC) comme le FCTC KEUR SAMBA admis à la BRVM en avril 2026. Ces véhicules permettent aux banques de transformer des créances PME en titres négociables (créant ainsi une classe d'actifs que les assureurs et les fonds de pension peuvent techniquement acheter, sans modifier leur réglementation de placement).
La deuxième est l'émergence de fonds d'infrastructure régionaux. La BOAD, la BAD et quelques gestionnaires privés développent des fonds qui permettent aux institutionnels de s'exposer à des projets d'infrastructure via des structures intermédiaires, sans avoir à réaliser eux-mêmes la due diligence projet par projet.
La troisième est la pression réglementaire croissante. Plusieurs pays de la zone expérimentent des quotas minimaux d'investissement dans les PME ou dans des actifs labellisés "économie réelle" pour les institutionnels. Cette approche, controversée car elle peut conduire à des allocations forcées sur des actifs sous-évalués, a le mérite de briser la dépendance automatique au souverain.
Trois chantiers en perspective
Le diagnostic est partagé depuis la conférence NAFA d'Abidjan du 9 avril 2026, qui a révélé que 4 000 milliards de dollars d'épargne domestique africaine coexistent avec 400 milliards de déficit de financement annuel. Combler ce fossé ne suppose pas de créer de l'épargne supplémentaire. Il suppose de réorienter l'épargne existante.
Cela passe par trois chantiers simultanés. D'abord, la réforme des cadres réglementaires d'investissement des institutionnels en vue de créer des quotas obligatoires d'actifs "économie réelle" assortis d'exonérations fiscales incitatives, sur le modèle des régimes de private equity européens des années 1990.
Ensuite, le développement d'instruments intermédiaires qui traduisent le risque PME en actifs compatibles avec les contraintes des institutionnels (notation, titrisation, garanties partielles BAD/BOAD).
Enfin, la professionnalisation des équipes de gestion des caisses de retraite et des compagnies d'assurance, dont les mandats de gestion doivent être réorientés vers la performance long terme plutôt que la préservation court terme.
Tant que ces trois chantiers restent ouverts, les gardiens de l'épargne africaine continueront à faire ce sur quoi le système les incite : prêter à l'État, percevoir leurs coupons, et laisser les entreprises se financer sur leurs fonds propres.
Saut d’obstacles
Pourquoi l'épargne africaine ne se transforme-t-elle pas en financement des entreprises ? De nombreux obstacles expliquent le blocage.
L'épargne hors du système
Le premier verrou est quantitatif. En 2024, le taux de bancarisation strict dans l'UEMOA n'atteint que 24,3%, autrement dit trois adultes sur quatre sont exclus du système bancaire formel. En incluant la microfinance, le taux élargi atteignait 47,7% en 2023 selon la BCEAO, soulignant des progrès constants, mais aussi la distance qui sépare encore de l'inclusion financière totale. Dans certains pays, la situation est encore plus préoccupante : au Niger, le taux de bancarisation strict reste inferieur a 10%.
Tant que la majorité de la population reste non bancarisée, une fraction décisive de l'épargne échappe au système d'intermédiation. Elle ne peut pas être collectée et transformée en crédit. Un système financier ne peut pas financer efficacement l'économie, si la grande majorité des agents économiques reste en dehors. De plus, 55% des agences bancaires de l'UEMOA se concentrent dans les capitales (laissant les régions rurales, où se trouve la majorité de la population, quasiment sans accès aux services bancaires formels).
Tant que la majorité de la population reste non bancarisée, une fraction décisive de l'épargne échappe au système d'intermédiation. Elle ne peut pas être collectée et transformée en crédit. Un système financier ne peut pas financer efficacement l'économie, si la grande majorité des agents économiques reste en dehors. De plus, 55% des agences bancaires de l'UEMOA se concentrent dans les capitales (laissant les régions rurales, où se trouve la majorité de la population, quasiment sans accès aux services bancaires formels).
Les banques choisissent la facilité
Le deuxième verrou est structurel. Les banques de l'UEMOA sont prises dans un dilemme rationnel : prêter à l'Etat est plus simple, plus rentable et moins risqué que prêter aux entreprises. Les obligations souveraines offrent des rendements attrayants (7-10% selon les pays), sans analyse de crédit complexe, sans risque de défaut individuel, sans gestion de contentieux. En 2024, les banques de l'UEMOA ont massivement étoffe leurs portefeuilles obligataires souverains, atteignant des niveaux historiques d'exposition a la dette publique.
La chaîne est circulaire : les États empruntent aux banques qui se financent via les dépôts des ménages et des entreprises. La chaine est : épargne privée - dépôts bancaires - obligations souveraines - budget de l'Etat. L'entreprise productive est absente de cette chaine. Elle se retrouve en compétition directe (et perdante) avec l'Etat pour l'accès au capital bancaire.
La chaîne est circulaire : les États empruntent aux banques qui se financent via les dépôts des ménages et des entreprises. La chaine est : épargne privée - dépôts bancaires - obligations souveraines - budget de l'Etat. L'entreprise productive est absente de cette chaine. Elle se retrouve en compétition directe (et perdante) avec l'Etat pour l'accès au capital bancaire.
Le coût du crédit : une prime de risque prohibitive
Quand le crédit est accessible, il est souvent inabordable. Les taux d'intérêt bancaires en Afrique de l'Ouest restent élevés. Ils sont souvent à deux chiffres, en raison d’une part, de la prime de risque pays, et d’autre part, de la faible concurrence bancaire et des couts opérationnels élevés des banques dans un environnement a forte informalité. En 2023, le taux débiteur moyen dans l'UEMOA s'établissait à 6,78% (un taux qui peut sembler modeste comparé aux marchés africains non-CFA, mais qui reste très supérieur au taux de rémunération des dépôts (5,22%), créant un écart de taux (spread) considérable.
Pour une PME qui dégagerait une marge opérationnelle de 15-20% (ce qui est ambitieux) un taux d'emprunt de 10-12% laisse une marge nette après coût financier très étroite. Dans les secteurs à marge plus faible (agriculture, distribution), l'équation est perdante. Autrement dit, emprunter détruirait de la valeur plutôt que n'en crée. Le crédit est techniquement disponible, mais économiquement inaccessible.
Pour une PME qui dégagerait une marge opérationnelle de 15-20% (ce qui est ambitieux) un taux d'emprunt de 10-12% laisse une marge nette après coût financier très étroite. Dans les secteurs à marge plus faible (agriculture, distribution), l'équation est perdante. Autrement dit, emprunter détruirait de la valeur plutôt que n'en crée. Le crédit est techniquement disponible, mais économiquement inaccessible.
La maturité courte : inadapté
Le cinquième verrou est temporel. Les banques africaines collectent principalement des dépôts à vue ou à court terme (quelques mois au maximum). Pour respecter les règles prudentielles de transformation des maturités, elles ne peuvent prêter qu'a des horizons relativement courts. C’est ainsi que le crédit de trésorerie est fixé à 3-6 mois, tandis que le crédit d'équipement est à 2-3 ans dans le meilleur des cas. Or, un investissement industriel (construire une usine de transformation agroalimentaire, acquérir une flotte de véhicules, installer une infrastructure énergétique) nécessite un financement sur 7, 10 ou 15 ans.
Cette inadéquation entre la maturité de l'épargne collectée et les besoins de financement à long terme des entreprises, est l'un des problèmes les plus profonds du système financier africain. Elle est à l'origine de la vulnérabilité aux chocs de liquidité, de même qu’elle condamne les entreprises africaines à rester petites, faute de pouvoir financer des investissements structurants.
Cette inadéquation entre la maturité de l'épargne collectée et les besoins de financement à long terme des entreprises, est l'un des problèmes les plus profonds du système financier africain. Elle est à l'origine de la vulnérabilité aux chocs de liquidité, de même qu’elle condamne les entreprises africaines à rester petites, faute de pouvoir financer des investissements structurants.
Le problème vient aussi des emprunteurs
Le sixième verrou est interne aux entreprises, elles-mêmes. Beaucoup de banques africaines gèrent encore les PME comme de simples professionnels, assimilant l'entreprise a son dirigeant. Et souvent, elles ont raison de le faire, car la gouvernance des PME africaines est souvent insuffisante pour rassurer un préteur. Une étude Pricewaterhouse Coopers publiée en 2024 constate que les PME africaines ayant mis en place un conseil d'administration fonctionnel, même informel, ont 62% plus de chances d'obtenir un financement bancaire, que celles dirigées par un entrepreneur unique.
Les PME africaines qui démarrent avec un capital social représentant au moins 35% de leurs besoins de financement total ont 2,5 fois plus de chances d'obtenir un financement bancaire dans les trois premières années d'activité, selon la Banque africaine de développement. Ces chiffres suggèrent que la solution n'est pas uniquement du côté des banques ou de la règlementation, elle est aussi du côté de la structuration des entreprises, elles-mêmes.
Les nouvelles dynamiques
Le tableau serait incomplet s'il ne tenait pas compte des évolutions positives récentes. Car des choses changent (lentement, inégalement, mais réellement).
Les PME africaines qui démarrent avec un capital social représentant au moins 35% de leurs besoins de financement total ont 2,5 fois plus de chances d'obtenir un financement bancaire dans les trois premières années d'activité, selon la Banque africaine de développement. Ces chiffres suggèrent que la solution n'est pas uniquement du côté des banques ou de la règlementation, elle est aussi du côté de la structuration des entreprises, elles-mêmes.
Les nouvelles dynamiques
Le tableau serait incomplet s'il ne tenait pas compte des évolutions positives récentes. Car des choses changent (lentement, inégalement, mais réellement).
Les MPME passent la vitesse
La donnée la plus encourageante vient du rapport de la BCEAO publié en juillet 2025 sur les conditions de banque dans l'UEMOA en 2024. Les micros, petites et moyennes entreprises ont reçu 52% des crédits bancaires destinés aux personnes morales en 2024, contre 49% en 2023 et 46% en 2021. Les prêts aux MPME ont cru de 13,5% en un an, contre seulement 3,8% pour les grandes entreprises.
Cette inflexion significative traduit une double dynamique. D’un côté, les grandes entreprises empruntent moins (en partie parce qu'elles s'auto-financent davantage et en partie parce que le couvercle du crédit souverain les pousse vers les marchés obligataires ; de l'autre, les MPME acquéraient progressivement une meilleure capacité à accéder au crédit, soit par amélioration de leur gouvernance, soit grâce aux nouveaux outils numériques, qui réduisent les couts d'analyse pour les banques.
Les fintechs qui portent cette dynamique opèrent dans un marché en forte croissance : selon McKinsey, les revenus des fintechs africaines pourraient atteindre 47 milliards de dollars d'ici 2028, contre 10 milliards en 2023. Plus structurant encore, le marché de l'intelligence artificielle en Afrique est estimé à 4,5 milliards de dollars en 2025, avec une projection à 16,5 milliards en 2030, soit une croissance annuelle de 27% selon Mastercard, en août 2025. C'est l'IA qui permet aux fintechs d'atteindre des emprunteurs « invisibles » pour les banques (scoring alternatif, analyse comportementale, crédit instantané) et de multiplier par trois voire quatre leur capacité de traitement par rapport aux modèles bancaires classiques.
Par ailleurs, plusieurs États africains développent des instruments pour canaliser l'épargne de la diaspora vers l'investissement productif : obligations diaspora, plateformes de cofinancement communautaire, fonds d'investissement diaspora comme le fonds de 10 milliards de dollars annoncé par le Nigeria. Ces instruments restent embryonnaires, mais ils signalent une prise de conscience que la diaspora n'est pas seulement un flux de consommation, c'est aussi un capital patient qui attend les bons canaux.
Cette inflexion significative traduit une double dynamique. D’un côté, les grandes entreprises empruntent moins (en partie parce qu'elles s'auto-financent davantage et en partie parce que le couvercle du crédit souverain les pousse vers les marchés obligataires ; de l'autre, les MPME acquéraient progressivement une meilleure capacité à accéder au crédit, soit par amélioration de leur gouvernance, soit grâce aux nouveaux outils numériques, qui réduisent les couts d'analyse pour les banques.
Les fintechs qui portent cette dynamique opèrent dans un marché en forte croissance : selon McKinsey, les revenus des fintechs africaines pourraient atteindre 47 milliards de dollars d'ici 2028, contre 10 milliards en 2023. Plus structurant encore, le marché de l'intelligence artificielle en Afrique est estimé à 4,5 milliards de dollars en 2025, avec une projection à 16,5 milliards en 2030, soit une croissance annuelle de 27% selon Mastercard, en août 2025. C'est l'IA qui permet aux fintechs d'atteindre des emprunteurs « invisibles » pour les banques (scoring alternatif, analyse comportementale, crédit instantané) et de multiplier par trois voire quatre leur capacité de traitement par rapport aux modèles bancaires classiques.
Par ailleurs, plusieurs États africains développent des instruments pour canaliser l'épargne de la diaspora vers l'investissement productif : obligations diaspora, plateformes de cofinancement communautaire, fonds d'investissement diaspora comme le fonds de 10 milliards de dollars annoncé par le Nigeria. Ces instruments restent embryonnaires, mais ils signalent une prise de conscience que la diaspora n'est pas seulement un flux de consommation, c'est aussi un capital patient qui attend les bons canaux.
Une réappropriation ambiguë
Une tendance discrète mais notable transforme le paysage bancaire de l’UEMOA avec la montée rapide de l'actionnariat public dans les banques régionales. Selon la Fondation Prospective et Innovation, l'actionnariat public dans les systèmes bancaires régionaux a progressé de +113% en quatre ans, avec un taux de détention moyen atteignant plus de 32% en Côte d'Ivoire et au Mali fin 2023. Le départ de la Société Générale de l'UEMOA (dernière banque française présente dans l'Union) accélère cette tendance, ses filiales étant rachetées par des investisseurs africains, dont certains publics.
Cette réappropriation est ambiguë sur le plan du financement des entreprises. D'un côté, des banques à actionnariat public pourraient être plus enclines à financer des secteurs prioritaires ou des PME jugées stratégiques. De l'autre, des études empiriques montrent que les banques publiques ou à forte participation étatique tendent à être moins efficientes dans l'allocation du crédit, favorisant les entreprises liées à l'Etat au détriment des PME indépendantes. L'enjeu est de s'assurer que cette réappropriation se traduise par plus de financement productif (et non par plus de crédit orienté politiquement).
Cette réappropriation est ambiguë sur le plan du financement des entreprises. D'un côté, des banques à actionnariat public pourraient être plus enclines à financer des secteurs prioritaires ou des PME jugées stratégiques. De l'autre, des études empiriques montrent que les banques publiques ou à forte participation étatique tendent à être moins efficientes dans l'allocation du crédit, favorisant les entreprises liées à l'Etat au détriment des PME indépendantes. L'enjeu est de s'assurer que cette réappropriation se traduise par plus de financement productif (et non par plus de crédit orienté politiquement).
Ce que l'Afrique peut retenir, sans le copier
Si on prend le modèle asiatique, il n'est pas directement transposable en Afrique. Les contextes sont trop différents si on considère la structure de l'Etat, la cohérence des politiques industrielles, la discipline des grandes entreprises nationales, voire la capacité administrative. Mais plusieurs leçons sont pertinentes. Premièrement, l'existence de banques de développement sectorielles dotées de mandats clairs et de ressources suffisantes.
L'Afrique dispose de la BAD, de la BOAD, d'Afreximbank (mais ces institutions ne peuvent pas à elles seules remplacer un écosystème de financement national dense et capillaire).
Deuxièmement, l'utilisation de l'épargne institutionnelle (caisses de retraite, compagnies d'assurance) pour financer le long terme. La Malaisie a utilisé son fonds de pension national (EPF) pour financer des infrastructures et des PME via des instruments de marché. En Afrique, les caisses de retraite restent massivement investies en obligations souveraines à court terme, faute d'instruments de long terme disponibles et crédibles.
L’intermédiation, le maillon manquant
Le paradoxe africain de l'épargne n'est pas une fatalité. C'est un dysfonctionnement systématique (identifiable, diagnosticable, corrigible). L'épargne existe. Les entreprises ont des besoins. La résolution du paradoxe africain de l'épargne requiert une action simultanée sur plusieurs fronts. Le système financier est censé faire le lien. Mais six verrous (bancarisation insuffisante, éviction étatique, asymétrie d'information, cout prohibitif, maturité inadaptée, gouvernance défaillante) bloquent cette transformation élémentaire.
La bonne nouvelle, c'est que des choses changent. Les MPME captent désormais plus de la moitié des crédits bancaires dans l'UEMOA (une inflexion historique). Les fintechs multiplient par trois à quatre ans leur capacité à atteindre les emprunteurs informels. La microfinance élargie a maintenant presque la moitié de la population adulte de l'UEMOA dans son périmètre. Ces progrès sont réels et doivent être salués. Mais ils sont insuffisants.
Un déficit de financement de 331 milliards de dollars ne se résorbe pas avec des applications de mobile Banking, aussi ingénieuses soient-elles. Il requiert une transformation profonde de la structure du système financier africain (plus de banques de développement actives, plus d'instruments de garantie, plus d'épargne institutionnelle orientée vers le productif), et surtout une rupture avec le circuit court Etats-banques-obligations qui asphyxie le financement de l'économie réelle.
Car au fond, c'est de cela qu'il s'agit : l'Afrique ne peut pas financer son développement avec l'épargne de ses populations si cette épargne est systématiquement interceptée avant d'atteindre les entreprises. La question n'est pas de savoir si l'Afrique a les ressources pour se développer. Elle les a. La question est de savoir si elle va se donner les institutions financières capables de les mobiliser au service de l'économie réelle (et non exclusivement au service des Etats qui en ont bien besoin, mais qui ne devraient pas en être les seuls bénéficiaires).
Lejecos Magazine Mai 2026
Sources et références
BCEAO (juillet 2025). Rapport sur les conditions de banque dans l'UEMOA en 2024. Dakar : Banque Centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest ; BCEAO (avril 2025). Note sur la situation de la microfinance dans l'UMOA a fin décembre 2024. Dakar : BCEAO ; BCEAO (2025). Rapport annuel sur l'inclusion financière dans l'UEMOA 2023-2024. Dakar : BCEAO ; Banque européenne d'investissement (2024). La finance en Afrique a l'ère de la transition numérique et climatique. Luxembourg : BEI ; FMI (2023). Déficit de financement des PME africaines. Estimations dans le cadre des Perspectives économiques régionales Afrique subsaharienne ; Daba finance (aout 2025). Les banques de l'UEMOA ajoutent 1,4 million de comptes en 2024. Rapport BCEAO bancarisation ; PricewaterhouseCoopers (2024). Redefining Success: A New Playbook for African Fintech Leaders - revenus des fintechs africaines projetés à 47 milliards USD d'ici 2028. Mastercard (août 2025).
L'Afrique dispose de la BAD, de la BOAD, d'Afreximbank (mais ces institutions ne peuvent pas à elles seules remplacer un écosystème de financement national dense et capillaire).
Deuxièmement, l'utilisation de l'épargne institutionnelle (caisses de retraite, compagnies d'assurance) pour financer le long terme. La Malaisie a utilisé son fonds de pension national (EPF) pour financer des infrastructures et des PME via des instruments de marché. En Afrique, les caisses de retraite restent massivement investies en obligations souveraines à court terme, faute d'instruments de long terme disponibles et crédibles.
L’intermédiation, le maillon manquant
Le paradoxe africain de l'épargne n'est pas une fatalité. C'est un dysfonctionnement systématique (identifiable, diagnosticable, corrigible). L'épargne existe. Les entreprises ont des besoins. La résolution du paradoxe africain de l'épargne requiert une action simultanée sur plusieurs fronts. Le système financier est censé faire le lien. Mais six verrous (bancarisation insuffisante, éviction étatique, asymétrie d'information, cout prohibitif, maturité inadaptée, gouvernance défaillante) bloquent cette transformation élémentaire.
La bonne nouvelle, c'est que des choses changent. Les MPME captent désormais plus de la moitié des crédits bancaires dans l'UEMOA (une inflexion historique). Les fintechs multiplient par trois à quatre ans leur capacité à atteindre les emprunteurs informels. La microfinance élargie a maintenant presque la moitié de la population adulte de l'UEMOA dans son périmètre. Ces progrès sont réels et doivent être salués. Mais ils sont insuffisants.
Un déficit de financement de 331 milliards de dollars ne se résorbe pas avec des applications de mobile Banking, aussi ingénieuses soient-elles. Il requiert une transformation profonde de la structure du système financier africain (plus de banques de développement actives, plus d'instruments de garantie, plus d'épargne institutionnelle orientée vers le productif), et surtout une rupture avec le circuit court Etats-banques-obligations qui asphyxie le financement de l'économie réelle.
Car au fond, c'est de cela qu'il s'agit : l'Afrique ne peut pas financer son développement avec l'épargne de ses populations si cette épargne est systématiquement interceptée avant d'atteindre les entreprises. La question n'est pas de savoir si l'Afrique a les ressources pour se développer. Elle les a. La question est de savoir si elle va se donner les institutions financières capables de les mobiliser au service de l'économie réelle (et non exclusivement au service des Etats qui en ont bien besoin, mais qui ne devraient pas en être les seuls bénéficiaires).
Lejecos Magazine Mai 2026
Sources et références
BCEAO (juillet 2025). Rapport sur les conditions de banque dans l'UEMOA en 2024. Dakar : Banque Centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest ; BCEAO (avril 2025). Note sur la situation de la microfinance dans l'UMOA a fin décembre 2024. Dakar : BCEAO ; BCEAO (2025). Rapport annuel sur l'inclusion financière dans l'UEMOA 2023-2024. Dakar : BCEAO ; Banque européenne d'investissement (2024). La finance en Afrique a l'ère de la transition numérique et climatique. Luxembourg : BEI ; FMI (2023). Déficit de financement des PME africaines. Estimations dans le cadre des Perspectives économiques régionales Afrique subsaharienne ; Daba finance (aout 2025). Les banques de l'UEMOA ajoutent 1,4 million de comptes en 2024. Rapport BCEAO bancarisation ; PricewaterhouseCoopers (2024). Redefining Success: A New Playbook for African Fintech Leaders - revenus des fintechs africaines projetés à 47 milliards USD d'ici 2028. Mastercard (août 2025).

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