L'ère des récessions en dents de scie

Mardi 1 Septembre 2026

Il se passe quelque chose d’étrange sur le marché du travail américain. Les dernières données publiées par le Bureau des statistiques du travail montrent que l’économie américaine a perdu 23 000 emplois en juillet, alors que le taux de chômage a en réalité baissé à 4 , 1 %. Un examen plus approfondi permet d’expliquer cette contradiction apparente.


Pour être comptabilisé comme chômeur aux États-Unis, il faut être activement à la recherche d’un emploi. Or, aujourd’hui, le marché de l’emploi est si morose que les gens renoncent à chercher du travail. Les économistes appellent cela l’effet des « travailleurs découragés ».

En conséquence, le taux de chômage peut baisser même lorsque la demande de main-d’œuvre diminue, car l’offre de main-d’œuvre se contracte encore plus rapidement. Certaines estimations suggèrent que plus de deux millions de personnes  ont quitté la population active américaine depuis novembre 2025.

Au regard des normes des économies avancées, les États-Unis affichent un taux de pauvreté élevé. En 2024, 10,6 % des Américains  vivaient en dessous du seuil de pauvreté, défini comme un revenu annuel inférieur à 31 812 dollars pour une famille de quatre personnes. Comme l’ont fait remarquer  certains observateurs, ce chiffre ne reflète peut-être pas l’ampleur réelle du problème, car la pauvreté comporte de nombreuses dimensions qui ne sont pas prises en compte par un indicateur unique basé sur le revenu.

De plus, de nombreux travailleurs se situant au-dessus du seuil de pauvreté voient leurs revenus réels diminuer. Les salaires moyens aux États-Unis ont augmenté de 3,2 %  au cours de l’année écoulée, tandis que l’inflation oscillait autour de 3,5 %. Alors que les emplois se font plus rares et que les travailleurs perdent leur pouvoir d’achat, il semblerait y avoir de bonnes raisons de craindre que l’économie ne se dirige vers une récession. Mais ce n’est pas le cas — du moins au sens conventionnel du terme.

Le terme « récession » désigne généralement un ralentissement de l’activité économique à l’échelle nationale. Un indicateur couramment utilisé est la baisse du PIB réel pendant deux trimestres consécutifs. Selon ce critère, les États-Unis ne sont pas actuellement en récession, principalement parce que la croissance rapide de certains secteurs, notamment celui de l’IA, compense la faiblesse observée ailleurs.

Il en résulte un clivage frappant. Alors même que les salariés américains sont perdants, ceux dont les revenus dépendent des actions et des bénéfices des entreprises connaissent une période de plein essor. Il est notamment à noter que les annonces de suppressions d’emplois et la détérioration des conditions sur le marché du travail ont coïncidé avec une hausse des marchés boursiers américains. L’indice S&P 500, par exemple, a gagné 47,68 points, soit 0,6 %, cette même semaine.

Ces tendances ne sont pas sans rapport. Lorsque les entreprises réagissent aux nouvelles technologies en licenciant du personnel, les coûts salariaux peuvent baisser, ce qui stimule les bénéfices. Les valeurs technologiques se sont particulièrement bien comportées lorsque la nouvelle des suppressions d’emplois aux États-Unis a été annoncée, Nvidia gagnant 2,3 % et Broadcom 1,7 %.

Ce clivage économique ne se limite pas aux États-Unis. L’Inde connaît une bifurcation similaire. Le chômage des jeunes reste extrêmement élevé, avec une grave pénurie d’emplois pour les jeunes diplômés des établissements d’enseignement supérieur. La Banque mondiale estime  que le taux de chômage des jeunes en Inde a augmenté de 2,1 points de pourcentage pour atteindre 17,7 % en 2025. En conséquence, bon nombre de ces jeunes et de leurs ménages pourraient subir une baisse de leur revenu réel.

Dans le même temps, l’économie indienne continue de croître rapidement, le PIB par habitant augmentant de 6,6 %  en 2025. Là encore, les chiffres globaux masquent une réalité plus sombre, car la forte croissance des revenus d’une petite partie de la population coexiste avec des difficultés économiques pour de nombreuses autres personnes.

Laisser perdurer un tel fossé constitue un échec politique majeur. En tant que pays à revenu intermédiaire où les salaires sont relativement bas, l’Inde peut, à condition de mettre en œuvre les politiques adéquates, créer des emplois pour ses jeunes. Cela reste vrai même si les tendances actuelles du marché du travail sont influencées par l’IA et d’autres technologies numériques qui réduisent la demande de main-d’œuvre humaine et concentrent les profits entre quelques mains.

À mesure que les économies se fragmentent de plus en plus, les décideurs politiques, les journalistes et autres observateurs doivent prêter une attention plus soutenue à ce qui se cache derrière les statistiques globales. Nous entrons dans une ère que l’on pourrait qualifier de « récessions cloisonnées » : certains groupes ou certaines régions connaissent des conditions proches de la récession tandis que les riches s’enrichissent, ce qui permet aux indicateurs globaux de rester en bonne santé.

Il est possible, par exemple, que les ménages de la classe moyenne inférieure en Inde — en particulier ceux comptant de jeunes adultes tout juste sortis de l’université — soient de fait pris au piège d’une récession cloisonnée. Aux États-Unis, les États présentant les plus fortes concentrations de résidents à faibles revenus, comme le Mississippi, le Nouveau-Mexique, la Louisiane et l’Oklahoma, pourraient de la même manière connaître des récessions cloisonnées et localisées à mesure que le marché du travail se détériore.

Il ne s’agit pas ici de rejeter la faute sur qui que ce soit, car les causes de ces disparités sont souvent profondément enracinées et ne peuvent être attribuées à un individu, un parti ou une administration en particulier. Néanmoins, les responsables politiques doivent être tenus pour responsables de leur réponse, plutôt que d’être autorisés à écarter le problème en mettant en avant des agrégats favorables.

En fin de compte, remédier à ces divisions exigera des interventions politiques multidimensionnelles. À mesure que l’IA continue de progresser, les inégalités de richesse risquent de monter en flèche. Tenter de protéger l’emploi en décourageant l’adoption de l’IA par la réglementation ferait plus de mal que de bien, en créant des distorsions coûteuses et en pesant sur la croissance de la productivité. Un moyen plus efficace de faire tomber les barrières entre la richesse cloisonnée et la pauvreté cloisonnée, et de garantir que les gains générés par le progrès technologique soient largement partagés, consisterait à imposer des taux marginaux d’imposition plus élevés sur les fortunes, les héritages et les revenus des plus riches.
Kaushik Basu, ancien économiste en chef de la Banque mondiale et conseiller économique en chef du gouvernement indien, est professeur d’économie à l’université Cornell et chercheur senior non résident à la Brookings Institution.
 
Actu-Economie

La rédaction

Nouveau commentaire :

Actu-Economie | Entreprise & Secteurs | Dossiers | Grand-angle | Organisations sous-régionales | IDEE | L'expression du jour | Banque atlatinque





En kiosque.














Inscription à la newsletter