FINANCE DURABLE DANS LA ZONE UEMOA Le marché se met au vert… Lentement

Lundi 10 Août 2026

En février 2024, l'AMF-UMOA publiait la première taxonomie verte du marché financier régional. Dans la foulée en juillet 2024, la BIDC réussissait en cinq jours la première souscription d’ obligations GSS ou durable (verte et sociale) par appel public à l'épargne en zone UEMOA. Depuis lors, les signaux s'accumulent. Mais entre l'enthousiasme réglementaire et la réalité du marché, la distance reste considérable.


Il y a cependant un chiffre qui résume à lui seul l'état de la finance durable en zone UEMOA. À l'échelle mondiale, les émissions cumulées d'obligations durables dépassaient 5 700 milliards de dollars en 2024, selon la Climate Bonds Initiative. Sur le marché régional de l'UEMOA, la BRVM n'avait mobilisé qu'environ 100 milliards de FCFA au total pour la transition climatique, selon ses propres chiffres de février 2025, soit moins de 0,003% du marché mondial. Le retard est vertigineux.

Sur le papier, le virage est engagé. Le marché financier régional de l’UEMOA affiche désormais ses ambitions en matière d’ESG (environnement, social, gouvernance). La BRVM se positionne comme une place « verte », des obligations sociales et durables font leur apparition, et les discours des régulateurs comme ceux des intermédiaires se mettent au diapason des standards internationaux.
Mais derrière cette montée en puissance des concepts, une réalité plus nuancée s’impose : le marché adopte les codes de l’ESG sans encore les intégrer pleinement dans ses mécanismes de valorisation.

Ce qui change, depuis 2024, c'est que l'architecture réglementaire pour le combler est enfin en place. Ce qui reste à construire, c'est le marché lui-même.

Le cadre réglementaire : une avancée historique, passée discrètement

L'Autorité des Marchés Financiers de l'UMOA a institué, par la circulaire n°001/AMF-UMOA/2024 du 28 février 2024, une taxonomie des projets éligibles aux émissions d'obligations vertes, sociales et durables sur le marché financier régional. C'est un texte court (une circulaire, pas une loi), mais son importance est structurante.

Cette taxonomie a été élaborée sur la base des Contributions Déterminées au Niveau National dans les huit pays de l'UEMOA, ainsi que sur les secteurs éligibles de divers fonds climatiques nationaux et internationaux. Elle identifie 20 sous-catégories finançables sur le marché financier régional en mode ESG. Ces catégories couvrent les énergies renouvelables, l'efficacité énergétique, la gestion de l'eau, l'agriculture durable, les transports propres, l'adaptation au changement climatique et plusieurs volets sociaux.

Ce qui distingue cette taxonomie des précédentes tentatives africaines, c'est son ancrage dans les réalités locales. Elle ne copie pas la taxonomie européenne (dont les critères sont inadaptés aux économies en développement), mais construit plutôt une grille de lecture propre à la zone, et articulée autour des engagements climatiques que les huit États ont déjà pris dans leurs CDN. Le régulateur souligne que cette taxonomie sera actualisée périodiquement, au moins une fois par période de trois ans, et fera l'objet d'ajustements continus. C'est une architecture vivante (pas un texte figé). (BRVM )

La BIDC, pionnière malgré elle

La démonstration de faisabilité est venue de là où on ne l'attendait pas nécessairement à savoir la banque. En effet la Banque d'Investissement et de Développement de la CEDEAO a, en juillet 2024, franchi un cap historique, en lançant le premier Emprunt Obligataire Vert, Social et Durable (GSS Bonds) par appel public à l'épargne en zone UEMOA.

Les conditions de l'opération méritent d'être rappelées dans le détail. Pour un montant total d'émission de 70 milliards de FCFA, la BIDC offrait un taux d'intérêt net de 6,5% par an sur 7 ans. L'emprunt a été intégralement souscrit en moins de cinq jours et a été conduit par la SGI Impaxis Securities.

Ce chiffre (cinq jours) dit quelque chose d'essentiel sur l'état du marché. Ce succès démontre l'intérêt des investisseurs africains pour les obligations vertes, sociales et durables. Mais il dit aussi quelque chose de moins confortable, c’est-à-dire que si 70 milliards partent en cinq jours sur un instrument vert, c'est que la demande institutionnelle pour ce type de produit existe depuis longtemps (elle attendait simplement qu'on lui propose quelque chose de qualifié et de bien structuré).

Les obligations de la BIDC ont été certifiées conformes aux principes GSS Bonds tels que publiés par l'International Capital Market Association (ICMA), à la suite d'un audit ESG. C'est ce double niveau de validation (taxonomie UEMOA + certification ICMA) qui a rendu l'opération crédible aux yeux des investisseurs institutionnels régionaux, notamment les banques et les compagnies d'assurance, qui cherchaient une exposition verte compatible avec leurs mandats de gestion.

La BRVM et le GGGI : un partenariat pour changer d'échelle

La BRVM ne s'est pas contentée d'observer. La Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) et le Global Green Growth Institute (GGGI) ont procédé, le 25 avril 2024, à la signature d'un protocole d'accord visant à renforcer les capacités des acteurs du Marché Financier Régional de l'UEMOA et à faciliter l'émission d'obligations vertes, sociales et durables dans les pays de la sous-région.

Ce partenariat opère sur deux niveaux simultanément. Le premier est technique. Il s’agit, notamment de former les émetteurs potentiels (États, entreprises, institutions de développement) à structurer des opérations conformes aux standards internationaux et à la taxonomie AMF-UMOA. Le deuxième est stratégique. A ce propos, ce protocole constitue le point de départ de la volonté affirmée des pays de l'UEMOA, à travers leurs Contributions Déterminées au Niveau National, de se tourner vers des sources de financement innovantes pour combler les besoins exprimés.

L'enjeu chiffré est connu : les besoins de financement climatique de l'Afrique sont estimés à 277 milliards de dollars par an d'ici à 2030. La zone UEMOA, avec ses huit pays exposés à la désertification, à la montée des eaux et aux chocs climatiques sur l'agriculture, représente une fraction significative de ce besoin. Le gap entre ce besoin et les 100 milliards FCFA mobilisés à ce jour sur le marché régional, donne l’exacte mesure du travail qui reste à faire.

Pour le Sénégal et afin de combler le fossé, le ministre des Finances et du Budget, Cheikh Diba, a tracé la voie. Le Sénégal émettra prochainement ses premières obligations vertes. L'un des principaux leviers de ce marché réside dans ce que les experts appellent le « greenium » ou prime verte. Selon Alpha Yaya Touré, négociateur en bourse dans des institutions nord-américaines, les obligations durables permettent d’obtenir un coût d’emprunt plus favorable que les émissions classiques. « Une part croissante des investisseurs internationaux accepte des taux légèrement plus bas lorsque les capitaux financent la transition écologique », explique-t-il.

Pour un pays comme le Sénégal, dont le coût de l’endettement s’est accru, cette marge de manœuvre est cruciale pour renforcer sa crédibilité financière tout en finançant des projets vitaux comme : infrastructures résilientes, agriculture régénérative ou restauration des mangroves.

Le marché semble prêt à absorber ces titres, selon l’économiste Serigne Moussa Dia. Il estime qu’une première émission souveraine pourrait mobiliser entre 200 et 300 milliards de FCFA dans un scénario conservateur, et jusqu’à 1000 milliards de FCFA si le marché décolle réellement. « Les obligations vertes sont achetées par des fonds de pension suisses, scandinaves ou des assurances cherchant à valoriser leurs engagements ESG », souligne l’analyste.

Faire sauter les verrous

Malgré tout, des verrous persistent. Le premier est celui de la donnée.
Pour Alpha Yaya Touré, « les bailleurs ne financent que ce qu’ils peuvent mesurer ». L’absence de données souveraines fiables entraîne une sous-valorisation des actifs naturels africains.

L’autre obstacle est le coût de la certification. Actuellement, la vérification des projets est dominée par un « oligopole » de cabinets internationaux. Cette dépendance entraîne des délais de 3 à 5 ans et absorbe parfois 40 à 60 % de la valeur potentielle d'un projet avant même qu'il ne bénéficie aux populations. C'est ce qui explique, selon M. Touré, pourquoi le crédit carbone africain est souvent bradé entre 5 et 10 dollars contre plus de 40 dollars sur les marchés régulés européens.

Selon le Dr Edoh Kossi Amenounvé, Directeur général de la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM), la lutte contre la pauvreté exige une réponse plus vigoureuse qu’une croissance régionale de 4,1 %,  qu'il estime encore trop faible. Pour inverser la tendance, il prône une intégration systémique de la durabilité, laquelle repose sur trois piliers stratégiques. D'abord, il juge impératif d’adapter le cadre réglementaire et de standardiser le reporting ESG pour instaurer une plus grande transparence. Parallèlement, l’accent doit être mis sur la mobilisation de l’épargne locale grâce au déploiement de produits financiers innovants. Enfin, il invite à explorer activement les synergies avec la finance digitale, notamment via les stablecoins et les cryptomonnaies, afin de capter de nouveaux flux de capitaux et de moderniser l'écosystème financier régional.

En définitive, si les obligations vertes offrent au Sénégal une alternative crédible aux financements classiques, la bataille se jouera sur la souveraineté des données. Comme le résume Alpha Yaya Touré. « On ne finance bien que ce que l’on sait mesurer correctement. »
Pour capter plus que les 2 % actuels des investissements directs étrangers mondiaux, l'Afrique doit désormais prouver scientifiquement la valeur de son capital naturel.

Ce que le marché dit, et ce qu'il tait

La réponse du marché aux critères ESG est contrastée selon qu'on regarde du côté de la demande ou de l'offre.

Du côté de la demande, le signal est positif. Les investisseurs institutionnels régionaux (banques commerciales, compagnies d'assurance, caisses de retraite) ont une appétence croissante pour les instruments ESG, pour trois raisons convergentes.

D'abord, la pression réglementaire internationale, qui fait que les gestionnaires de fonds liés à des partenaires européens ou américains sont soumis à des exigences ESG croissantes dans leurs mandats. Ensuite, la diversification en ce sens qu’un instrument vert certifié ICMA offre un profil rendement-risque différencié des obligations souveraines classiques. Enfin, pour l'image, parce que dans un secteur bancaire régional soumis à une pression croissante sur la qualité des services et la gouvernance, afficher une exposition ESG est devenu un argument de positionnement.

Du côté de l'offre, le tableau est plus complexe. Les émetteurs potentiels (États, grandes entreprises, groupes bancaires) se heurtent à trois obstacles structurels.

Le premier est le coût de la certification. Obtenir un audit ESG conforme aux standards ICMA, puis maintenir le reporting post-émission sur la traçabilité de l'utilisation des fonds, représente un coût fixe de plusieurs dizaines de millions de FCFA. Pour une émission de 10 à 20 milliards, ce coût est prohibitif. Seules les très grandes émissions (comme les 70 milliards de la BIDC) peuvent l'amortir de façon satisfaisante.

Le deuxième est le déficit de projets "bankables" au sens ESG du terme. La taxonomie AMF-UMOA définit les catégories éligibles, mais transformer un projet d'énergies renouvelables ou d'agriculture climato-intelligente en actif financier structuré suppose des compétences techniques que la plupart des promoteurs de projets dans la zone ne possèdent pas encore.

Le troisième est l'absence de système de vérification indépendant localisé. Les "second party opinions" (les avis indépendants qui certifient qu'une émission est bien verte) sont aujourd'hui fournis par des cabinets internationaux comme Sustainalytics ou Vigeo Eiris, à des tarifs en euros ou en dollars. L'UEMOA ne dispose pas encore de bureau de vérification régional accrédité qui pourrait offrir ce service en FCFA, à des coûts adaptés aux réalités locales.

Les États : émetteurs naturels, mais acteurs lents

Le paradoxe le plus frappant de la finance verte en UEMOA est celui-ci : les acteurs qui ont le plus à gagner à émettre des obligations vertes (les États membres, dont les CDN impliquent des investissements massifs dans les énergies renouvelables, l'eau et l'adaptation climatique) sont les plus lents à s'en saisir.

Plusieurs raisons expliquent cette inertie. En effet, les Trésors nationaux sont structurellement organisés autour du financement du déficit budgétaire courant (pas autour de la structuration d'instruments thématiques à impact). Ensuite, la gestion de la dette publique dans la zone UEMOA reste dominée par les instruments classiques, comme les bons et obligations du Trésor, dont la simplicité opérationnelle est difficile à concurrencer.

Le Sénégal a émis une obligation souveraine verte en 2021, mais le suivi du reporting d'utilisation des fonds a été insuffisant, pour convaincre les investisseurs internationaux de la solidité du cadre. La Côte d'Ivoire a lancé un programme de "finance verte" dans le cadre de son Plan National de Développement, mais sans émission publique structurée à ce stade. Le Bénin, plus avancé sur la réforme budgétaire, est souvent cité comme le candidat le plus sérieux pour une émission souveraine verte bien structurée dans les deux ans.

Ce qui manque encore

Trois chantiers conditionnent le passage à l'échelle de la finance durable en UEMOA.
Le premier est la création d'un corps local de vérificateurs ESG. Tant que les audits et les second party opinions sont produits à Paris ou à Amsterdam, le coût d'accès au label vert reste discriminant pour les émetteurs de taille moyenne. L'AMF-UMOA et la BRVM pourraient conjointement accréditer des cabinets régionaux formés aux standards ICMA (réduisant les coûts de certification de 60 à 70%).

Le deuxième est le développement d'un fonds de garantie climatique régional. La BAD, la BOAD et les bailleurs multilatéraux pourraient cofinancer un mécanisme de garantie partielle sur les obligations vertes émises sur le marché régional, permettant aux émetteurs moins bien notés d'accéder au marché à des conditions proches de celles des souverains bien notés.

Le troisième est l'intégration de l'ESG dans les mandats des investisseurs institutionnels. Tant que les compagnies d'assurance et les caisses de retraite de la zone ne sont pas tenues d'allouer un minimum de leurs actifs à des instruments ESG certifiés, la demande restera opportuniste plutôt que structurelle. Une réforme des règles de placement CIMA (qui régissent les assureurs) dans ce sens est le levier réglementaire le plus puissant disponible.

La finance verte comme test de maturité

La finance durable n'est pas qu'une mode réglementaire importée d'Europe. En zone UEMOA, c'est une nécessité économique. Les huit pays membres sont parmi les plus exposés au monde aux effets du changement climatique (sécheresses au Sahel, inondations côtières, dégradation des sols agricoles) et parmi les moins bien dotés en ressources fiscales pour y répondre. Les 277 milliards de dollars de besoins climatiques annuels du continent ne seront pas couverts par l'aide publique au développement, ni par les seuls budgets nationaux.

La taxonomie AMF-UMOA de 2024, le succès de la BIDC en juillet 2024, le partenariat BRVM-GGGI : ces trois événements forment un momentum réel. Ce qu'il manque, c'est le passage de la signalisation à l'industrialisation (transformer des succès isolés en flux régulier d'émissions accessibles à une gamme élargie d'émetteurs et d'investisseurs).

Le marché a répondu présent quand on lui a proposé un produit bien structuré à un prix raisonnable. C'est la définition même d'un marché fonctionnel. La question n'est donc plus de savoir si la finance verte peut fonctionner dans l’espace UEMOA. Elle fonctionne. La question est de savoir à quelle vitesse on peut la faire passer de 100 milliards de FCFA mobilisés à 1 000 milliards. À l'horizon 2030, la réponse à cette question dira si l'UEMOA a réussi ou raté son rendez-vous avec la transition climatique.
Lejecos Magazine Mai 2026
Actu-Economie

La rédaction

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