Avec un taux de bancarisation strict encore limité à environ 22 % et des besoins de financement estimés à plus de 2 000 milliards FCFA par an pour les PME, l’agriculture et les infrastructures, le débat est posé sur la problématique d’un levier financier stratégique pour canaliser efficacement les ressources financières vers le développement national. En effet, les banques commerciales traditionnelles demeurent insuffisamment positionnées sur les prêts de long terme et à risque élevé. Les institutions multilatérales, bien que présentes, ne suffisent pas à combler le déficit de financement. La question d’une grande banque publique dédiée refait surface au Sénégal.
« Un serpent de mer », diraient certains, car l’expérience déjà tentée dans les années 1980, s’était soldée par des faillites retentissantes, minée qu’elle était, par la politisation et les créances douteuses. Mais le contexte a aujourd’hui changé, et l’idée retrouve une actualité brûlante, face au désengagement des multinationales comme la Société Générale et à la nécessité de financer massivement l’économie. Le pays n’est d’ailleurs pas seul à explorer cette voie. L’Allemagne avec la KfW, la France avec Bpi France, ou plus près de nous la Côte d’Ivoire avec la BNI, voire le Rwanda avec la BRD et le Nigeria avec la Bank of Industry, ont montré qu’une banque publique peut devenir un instrument stratégique de développement, à condition qu’elle soit bien gouvernée.
Pour le Sénégal, les deux termes de la problématique sont clairs : souveraineté et efficacité d’un côté, risque de mastodonte bureaucratique de l’autre. Face à ces enjeux, certains plaident pour une approche pragmatique. Ainsi plutôt que de creuser des fondations pour ériger une banque publique, la BNDE (Banque nationale pour le développement économique), encore modeste, pourrait servir de socle, surtout si elle s’arrime à la reprise de Société Générale Sénégal. Mais au final, tout reste tributaire d’une gouvernance irréprochable, capable de résister aux pressions politiques et de travailler en complémentarité avec les banques privées, les institutions de microfinance et les fintechs.
L’enjeu dépasse le simple secteur bancaire. Il s’agit d’un choix de société : bâtir un instrument de financement agile et crédible pour accélérer la transformation économique, ou répéter les erreurs du passé. Entre ambition souveraine et pragmatisme, le Sénégal joue ici une carte décisive pour son avenir financier.
KFW « tropicalisée »
Le Sénégal envisage la création d'une banque publique d'investissement inspirée du modèle allemand KfW, pour répondre aux défis structurels de financement de son économie. Cette ambition, alors inscrite dans le programme présidentiel, vise à combler le gap laissé par les banques commerciales sur les financements long terme, notamment pour les infrastructures, l'industrialisation et les PME. Cependant, avec des différences contextuelles majeures, l'adaptation du modèle KfW au contexte sénégalais soulève des questions fondamentales de faisabilité, de gouvernance et d'efficacité opérationnelle.
Le modèle de la Kreditanstalt für Wiederaufbau (KfW) présente des caractéristiques uniques reposant sur cinq piliers :
« Un serpent de mer », diraient certains, car l’expérience déjà tentée dans les années 1980, s’était soldée par des faillites retentissantes, minée qu’elle était, par la politisation et les créances douteuses. Mais le contexte a aujourd’hui changé, et l’idée retrouve une actualité brûlante, face au désengagement des multinationales comme la Société Générale et à la nécessité de financer massivement l’économie. Le pays n’est d’ailleurs pas seul à explorer cette voie. L’Allemagne avec la KfW, la France avec Bpi France, ou plus près de nous la Côte d’Ivoire avec la BNI, voire le Rwanda avec la BRD et le Nigeria avec la Bank of Industry, ont montré qu’une banque publique peut devenir un instrument stratégique de développement, à condition qu’elle soit bien gouvernée.
Pour le Sénégal, les deux termes de la problématique sont clairs : souveraineté et efficacité d’un côté, risque de mastodonte bureaucratique de l’autre. Face à ces enjeux, certains plaident pour une approche pragmatique. Ainsi plutôt que de creuser des fondations pour ériger une banque publique, la BNDE (Banque nationale pour le développement économique), encore modeste, pourrait servir de socle, surtout si elle s’arrime à la reprise de Société Générale Sénégal. Mais au final, tout reste tributaire d’une gouvernance irréprochable, capable de résister aux pressions politiques et de travailler en complémentarité avec les banques privées, les institutions de microfinance et les fintechs.
L’enjeu dépasse le simple secteur bancaire. Il s’agit d’un choix de société : bâtir un instrument de financement agile et crédible pour accélérer la transformation économique, ou répéter les erreurs du passé. Entre ambition souveraine et pragmatisme, le Sénégal joue ici une carte décisive pour son avenir financier.
KFW « tropicalisée »
Le Sénégal envisage la création d'une banque publique d'investissement inspirée du modèle allemand KfW, pour répondre aux défis structurels de financement de son économie. Cette ambition, alors inscrite dans le programme présidentiel, vise à combler le gap laissé par les banques commerciales sur les financements long terme, notamment pour les infrastructures, l'industrialisation et les PME. Cependant, avec des différences contextuelles majeures, l'adaptation du modèle KfW au contexte sénégalais soulève des questions fondamentales de faisabilité, de gouvernance et d'efficacité opérationnelle.
Le modèle de la Kreditanstalt für Wiederaufbau (KfW) présente des caractéristiques uniques reposant sur cinq piliers :
- Une Propriété publique (80% État fédéral) ;
- Un financement levé sur les marchés internationaux grâce à la signature AAA de l'Allemagne ;
- Une absence de licence bancaire classique (pas de dépôts du public) ;
- Une distribution via les banques commerciales partenaires ;
- Une gouvernance indépendante et transparente.
Entre Francfort et Dakar, l'écart est en effet, vertigineux. "L'Allemagne peut emprunter à des taux quasi-nuls grâce à sa notation, alors que le Sénégal, avec une économie 100 fois plus petite et des institutions moins matures, on paie la prime de risque africaine", résume un ancien cadre banquier sénégalais. Avec une notation souveraine défavorable (coût d'emprunt élevé), le Sénégal traîne encore un marché financier peu profond, des risques de gouvernance politique et des capacités techniques limitées. Le défi commence déjà par l'existant.
Le Sénégal compte déjà une mosaïque d'institutions publiques de financement plus ou moins spécialisées comme la BNDE pour les PME, la BHS pour le logement, la LBA pour l'agriculture, sans oublier la DER, le FONGIP, le FONSIS... Une fragmentation coûteuse qui dilue les moyens et multiplie les doublons. Un « alphabet soupe institutionnelle » qui fait dire à certains observateurs qu'on marche sur la tête.
Usine à gaz institutionnelle
Les efforts de regroupement des structures publiques de financement prévus déjà dans le PSE (Plan Sénégal Émergent) n'ont pas abouti, à causes de résistances institutionnelles, d’enjeux politiques, mais aussi de l’inertie administrative, et des craintes de perte d'autonomie voire « disparition » des dirigeants. « Tout le monde n’a pas joué le jeu et certains responsables de ces institutions financières voyaient-là une perte de leurs postes et se voyaient disparaître », confie l’ancien cadre banquier très au fait du sujet.
Exit la KfW pure, place à un modèle hybride du genre une Banque Postale pour collecter l'épargne, une Banque Publique d'Investissement du Sénégal (BPIS) pour la transformer en capital productif, et même des filiales dans la diaspora pour canaliser les 10% du PIB que représentent les transferts migratoires.
Le schéma tournerait autour de la création d'un pôle structuré autour d'un holding public, regroupant la DER, le FONGIP, la BNDE, la mise en place d'une banque publique d'investissement centralisant les fonctions de financement, de garantie et d'accompagnement des entreprises. Mais là aussi, ça coince : « Un holding est un opérateur indirect qui supervise plusieurs entités (dont des banques), mais ne fait pas lui-même du crédit au sens réglementaire. Aussi une banque en tant que telle ne peut pas « se transformer » en holding, car ce sont deux statuts différents », objecte notre interlocuteur.
Et lui d’ajouter : « Le préalable serait d’évaluer d’abord les structures en question pour pouvoir définir lesquelles maintenir ou renforcer, etc… ce travail n’a pas encore été fait », souligne-t-il en pointant en exemple la DER dans laquelle « environ 60 milliards seraient injectés sans que l’on ne connaisse la qualité du portefeuille, au final ... ».
Dès lors, le schéma sénégalais semble aller vers une usine à gaz institutionnelle qui renvoie à une centralisation partielle, où les spécificités sectorielles (agriculture, industrie, startups, microfinance) risquent d’être noyées, avec le maintien d’une mosaïque d’entités et le risque d’un méga-holding bureaucratique et politisé.
L’enjeu SGS
Le retrait annoncé de Société Générale Sénégal, est une opportunité historique pour le Sénégal. C’est l’une des premières banques en taille de bilan, et qui se positionne en championne du financement de l’économie nationale, qui a injecté en 2024 un volume de 1 022 milliards de FCFA dans les circuits économiques. Cela pourrait changer la donne sur le marché domestique. Parmi les candidats sérieux à la reprise de SGS déjà en négociations, l’État sénégalais via la BNDE (Banque Nationale de Développement Économique) qui est le principal acteur évoqué pour racheter la filiale du Groupe français. Les discussions porteraient sur une transaction de 260-268 millions d'euros (176 milliards FCFA). (Euro News+SenePlus ) entre un groupe national ou privé au Sénégal qui pourrait s’associer à l’État (ou à la BNDE) pour couvrir une partie du capital. Il faut souligner que 35,13 % des parts de SGS sont détenues par des privés sénégalais, et une petite part, soit 1,56 %, est également détenue par la Société Générale de Banques en Côte d'Ivoire (SGBCI), la première banque de l’Uemoa.
Une puissance financière inédite
Avec des actifs d’une valeur de 1607 milliards de FCFA en 2024 (près de 11% de part du marché sénégalais), la reprise de la SGS par l'État à travers la BNDE (4,26 % de parts de marché) transformerait celle-ci en un mastodonte financier. Avec un total bilan qui est passé de 76 milliards FCFA en 2015 à 668 milliards FCFA en 2023, renforcée par une augmentation de son capital social, qui est passé de 11 milliards à 52 milliards FCFA la même année, la BNDE affiche aujourd’hui des fondamentaux solides. Elle a enregistré un produit net bancaire (PNB) de 25,8 milliards FCFA en 2023, en hausse de 47 %, et des fonds propres consolidés à 69,9 milliards FCFA. En cas de fusion hypothétique entre SGS Sénégal et la BNDE, la nouvelle entité deviendrait de loin le leader incontesté du marché sénégalais.
Une simulation basée sur l'addition d’indicateurs clés permet de montrer l’effet possible d’un éventuel rachat sur la capacité de financement projetée. La combinaison des fonds propres réglementaires de BNDE (15,4% du total combiné) et ceux de SGS estimés en 2022 (à défaut d’un chiffre actualisé) à 383 922 Mds FCFA (84,6% du total combiné) soit des fonds propres combinés de 452,822 Milliards FCFA, en ferait une puissance financière inédite sur le marché. L'entité fusionnée pourrait ainsi détenir des actifs pondérés par le risque de 3 937,58 milliards FCFA tout en respectant le Ratio de Solvabilité minimum (Fonds Propres / Actifs Pondérés en fonction des Risques) de 11,5 % (plafond prudentiel). Elle pourrait ainsi presque tripler son encours combiné de crédits estimé à 1400 milliards FCFA (environ 18 % de l'encours total des crédits du secteur bancaire sénégalais (estimé à 7 814 milliards FCFA à fin mars 2025), sans nécessiter de levée de capitaux supplémentaires.
Et en maintenant un taux de croissance des crédits similaire à celui de 2023 (environ 21 %), la banque fusionnée mettrait entre 5 et 6 ans pour déployer un volume de prêts atteignant le plafond maximum permis par ses fonds propres actuels. Ce qui signifie qu’ en moyenne, la banque fusionnée devrait pouvoir accorder 464 milliards FCFA de nouveaux prêts nets par an pour atteindre son plafond de solvabilité en moins de six ans.
En somme, avec des fonds propres de plus de 450 milliards FCFA, il aurait une capacité de prêt théorique maximale de près de 4 000 milliards FCFA, et sur la base du seul critère prudentiel de solvabilité, cela positionnerait la nouvelle entité comme un acteur dominant et incontournable pour le financement de l'économie sénégalaise, voire sous régionale.
L’augmentation spectaculaire de la capacité de prêt et l'impact économique qu’il induit, procéderait principalement de la massification du Bilan (Un actif total combiné de plus de 2 268 milliards FCFA) qui permettrait de financer de très grands projets excédant les limites réglementaires de risque de contrepartie des banques prises individuellement (respect du ratio de division des risques) . La SGS apporterait ainsi, sa force dans le financement des grandes entreprises (Corporate) et sa large base de clientèle , quant à la BNDE, elle apporterait son expertise et son portefeuille ciblé de PME/PMI et d'inclusion financière.
Ces chiffres qui ne sont pas des données officielles, reposent toutefois sur des hypothèses optimistes simplifiées. Mais "Si c'est pour imiter les banques commerciales contre lesquelles elle entrerait en concurrence frontale et déséquilibrerait le marché, ce n’est pas la peine", prévient un analyste. En revanche, ajoute ce dernier, « si elle se concentre sur les segments délaissés, alors elle jouerait son rôle de catalyseur. » Tout l'art sera de trouver cet équilibre subtile entre mission publique et réalisme économique.
Une "KfW sénégalaise"
C’est là qu’intervient le mot-clé : complémentarité. En effet, la banque publique ne doit pas être une banque “comme les autres”, mais une banque qui est “là où les autres ne vont pas”.
Trois scénarios se dessineraient pour cette future banque. Soit c’est le fruit d’une nationalisation complète, ou d’un partenariat public-privé, voire une cession à un groupe panafricain. "Si l'État sénégalais arrive à allier contrôle et bonne gouvernance, il a beaucoup à gagner stratégiquement", analyse un expert du secteur.
Créée en 2014, devenue publique majoritairement en 2023 avec un capital porté à 52 milliards FCFA, la BNDE a déjà une expérience et des partenariats établis. Son option " serait plus rapide, moins coûteux, et permettrait de capitaliser sur l'existant", estime notre interlocuteur bancaire.
Le défi est immense on le devine, car Il faudra non seulement trouver une signature financière crédible, mais aussi construire une gouvernance blindée contre les tentations politiques, et surtout, définir un mandat clair sans créer une usine à gaz bureaucratique. Créer une "KfW sénégalaise" pour ainsi dire. C’est un test grandeur nature pour le Sénégal : gérer une grande banque publique avec la rigueur d’un privé et l’ambition d’un État stratège, tout en évitant de reproduire les erreurs des années 80 qui hantent encore les mémoires.
Implications Stratégiques de la Super-Banque
Une entité disposant d'une telle puissance (plus de 450 milliards FCFA de Fonds Propres) sur les marchés financiers sénégalais et ouest-africains, a forcément des implications stratégiques. La création d'une banque disposant d'une capacité prudentielle de près de 4 000 milliards FCFA n'a pas seulement un impact sur le volume des prêts, mais bouleverse les dynamiques de marché à plusieurs niveaux.
1. Rôle dans le Financement des Projets d'Infrastructure (Secteur Public)
Les grands projets d'infrastructure (énergie, routes, ports, pétrole et gaz) nécessitent souvent des financements massifs que les banques locales ne peuvent pas supporter seules. La nouvelle entité serait le chef de file naturel pour la syndication de crédits. Avec un capital plus important, elle peut : Conserver une plus grande part du risque du projet (« limitée » par la réglementation à 25% de ses Fonds Propres) ; avec une capacité de syndication Accrue, elle peut attirer plus facilement d'autres banques (locales et internationales) pour participer au financement.
Pour le gouvernement sénégalais, une banque locale très solide offre une source de financement alternative et domestique, réduisant la dépendance aux marchés de capitaux internationaux et aux conditions de prêt souvent strictes des institutions multilatérales.
2. Impact sur les Marchés de la Dette et des Capitaux (Secteur Privé)
La nouvelle banque serait un émetteur d'obligations beaucoup plus crédible sur le marché financier régional (BRVM, Bourse Régionale des Valeurs Mobilières). Elle pourrait lever des fonds à des taux d'intérêt plus faibles grâce à sa perception de risque réduite (solvabilité élevée), ce qui lui donnerait un avantage concurrentiel sur les coûts de financement. De plus, elle constituerait une stimulation du Marché Secondaire . D’autre part, en participant activement à l'achat et à la vente de titres, la super-banque peut contribuer à la liquidité et à la profondeur du marché financier régional, le rendant plus attractif pour les investisseurs institutionnels.
3. Effet Compétitif sur le marché Bancaire
L'impact de la super-banque ne se mesurera pas par une destruction des marges du secteur privé sur les segments rentables, mais plutôt par une pression positive, qui force à l'adaptation et l'innovation dans les zones sous-financées, car face à la solidité de ce géant, la concurrence frontale est à éviter pour le privé.
Les banques privées seront plutôt incitées à améliorer leur propre efficacité opérationnelle et à innover pour développer des offres dans les secteurs souvent délaissés (PME, agriculture, projets à long terme) . Ainsi la super-banque, en se concentrant sur son mandat ciblé (leçon de la BNI et de la BRD), initiera une "guerre des conditions" sur les segments à fort impact. En utilisant son capital pour offrir des durées de prêt plus longues (ex: 15-20 ans pour l'infrastructure), des mécanismes de garantie ou de co-financement pour dé-risquer les prêts aux PME, des taux préférentiels (concessionnels) pour des objectifs sociaux ou climatiques. Cette action de catalyseur obligera le secteur privé à s'adapter, soit en améliorant ses propres conditions, soit en participant (via la syndication) aux financements initiés par la super-banque.
En cohérence avec sa mission de service public l'entité fusionnée peut devenir le fer de lance de l'inclusion financière au Sénégal. Elle serait donc en position de déployer des produits plus accessibles et efficaces pour les PME et la population non bancarisée, forçant les autres acteurs à relever leur propre standard d'accessibilité.
En résumé, la fusion, si elle est bien exécutée, ne crée pas seulement une grande banque, mais potentiellement un outil macroéconomique capable de transformer le paysage du financement du Sénégal et de l'UEMOA.
Les Fantômes du Passé
Le Sénégal traîne, il est vrai ,un lourd passif. Dans les années 80, plusieurs banques publiques se sont en effet effondrées, sous le poids du clientélisme et de la mauvaise gouvernance. Lee maux identifiés avaient pour noms : crédits accordés par favoritisme, exposition excessive des entreprises publiques déficitaires, supervision défaillante, bref, le cocktail s'était révélé explosif. Il aura fallu une restructuration forcée avec l'aide du FMI et de la Banque mondiale pour assainir le secteur sous la houlette de la BCEAO. Depuis lors, malgré un paysage bancaire plus sévère, suite à la mise en œuvre des règles prudentielles et une meilleure surveillance alignée progressivement sur les standards internationaux (Bâle I, puis Bâle II et III), la méfiance reste forte. "Cette mémoire explique pourquoi chaque projet de banque publique soulève la question de la viabilité", note un observateur.
Au fond, la question n’est pas de savoir si le Sénégal doit avoir une banque publique, mais quelle banque publique veut-on ? Un instrument stratégique, agile et discipliné, capable de cofinancer les PME, les infrastructures et l’innovation, ou un mastodonte politisé, condamné à reproduire les erreurs du passé. Là se trouve la question. Et dans ce choix, se joue une part essentielle de la souveraineté économique du pays. La future banque publique sera soit un catalyseur de transformation économique, soit un poids mort pour les finances publiques. Le Sénégal est donc face à un choix décisif : écrire une nouvelle page de son histoire bancaire, ou retomber dans les travers qui l’ont freiné pendant des décennies.
Lejecos Magazine Novembre 2025.
Le Sénégal compte déjà une mosaïque d'institutions publiques de financement plus ou moins spécialisées comme la BNDE pour les PME, la BHS pour le logement, la LBA pour l'agriculture, sans oublier la DER, le FONGIP, le FONSIS... Une fragmentation coûteuse qui dilue les moyens et multiplie les doublons. Un « alphabet soupe institutionnelle » qui fait dire à certains observateurs qu'on marche sur la tête.
Usine à gaz institutionnelle
Les efforts de regroupement des structures publiques de financement prévus déjà dans le PSE (Plan Sénégal Émergent) n'ont pas abouti, à causes de résistances institutionnelles, d’enjeux politiques, mais aussi de l’inertie administrative, et des craintes de perte d'autonomie voire « disparition » des dirigeants. « Tout le monde n’a pas joué le jeu et certains responsables de ces institutions financières voyaient-là une perte de leurs postes et se voyaient disparaître », confie l’ancien cadre banquier très au fait du sujet.
Exit la KfW pure, place à un modèle hybride du genre une Banque Postale pour collecter l'épargne, une Banque Publique d'Investissement du Sénégal (BPIS) pour la transformer en capital productif, et même des filiales dans la diaspora pour canaliser les 10% du PIB que représentent les transferts migratoires.
Le schéma tournerait autour de la création d'un pôle structuré autour d'un holding public, regroupant la DER, le FONGIP, la BNDE, la mise en place d'une banque publique d'investissement centralisant les fonctions de financement, de garantie et d'accompagnement des entreprises. Mais là aussi, ça coince : « Un holding est un opérateur indirect qui supervise plusieurs entités (dont des banques), mais ne fait pas lui-même du crédit au sens réglementaire. Aussi une banque en tant que telle ne peut pas « se transformer » en holding, car ce sont deux statuts différents », objecte notre interlocuteur.
Et lui d’ajouter : « Le préalable serait d’évaluer d’abord les structures en question pour pouvoir définir lesquelles maintenir ou renforcer, etc… ce travail n’a pas encore été fait », souligne-t-il en pointant en exemple la DER dans laquelle « environ 60 milliards seraient injectés sans que l’on ne connaisse la qualité du portefeuille, au final ... ».
Dès lors, le schéma sénégalais semble aller vers une usine à gaz institutionnelle qui renvoie à une centralisation partielle, où les spécificités sectorielles (agriculture, industrie, startups, microfinance) risquent d’être noyées, avec le maintien d’une mosaïque d’entités et le risque d’un méga-holding bureaucratique et politisé.
L’enjeu SGS
Le retrait annoncé de Société Générale Sénégal, est une opportunité historique pour le Sénégal. C’est l’une des premières banques en taille de bilan, et qui se positionne en championne du financement de l’économie nationale, qui a injecté en 2024 un volume de 1 022 milliards de FCFA dans les circuits économiques. Cela pourrait changer la donne sur le marché domestique. Parmi les candidats sérieux à la reprise de SGS déjà en négociations, l’État sénégalais via la BNDE (Banque Nationale de Développement Économique) qui est le principal acteur évoqué pour racheter la filiale du Groupe français. Les discussions porteraient sur une transaction de 260-268 millions d'euros (176 milliards FCFA). (Euro News+SenePlus ) entre un groupe national ou privé au Sénégal qui pourrait s’associer à l’État (ou à la BNDE) pour couvrir une partie du capital. Il faut souligner que 35,13 % des parts de SGS sont détenues par des privés sénégalais, et une petite part, soit 1,56 %, est également détenue par la Société Générale de Banques en Côte d'Ivoire (SGBCI), la première banque de l’Uemoa.
Une puissance financière inédite
Avec des actifs d’une valeur de 1607 milliards de FCFA en 2024 (près de 11% de part du marché sénégalais), la reprise de la SGS par l'État à travers la BNDE (4,26 % de parts de marché) transformerait celle-ci en un mastodonte financier. Avec un total bilan qui est passé de 76 milliards FCFA en 2015 à 668 milliards FCFA en 2023, renforcée par une augmentation de son capital social, qui est passé de 11 milliards à 52 milliards FCFA la même année, la BNDE affiche aujourd’hui des fondamentaux solides. Elle a enregistré un produit net bancaire (PNB) de 25,8 milliards FCFA en 2023, en hausse de 47 %, et des fonds propres consolidés à 69,9 milliards FCFA. En cas de fusion hypothétique entre SGS Sénégal et la BNDE, la nouvelle entité deviendrait de loin le leader incontesté du marché sénégalais.
Une simulation basée sur l'addition d’indicateurs clés permet de montrer l’effet possible d’un éventuel rachat sur la capacité de financement projetée. La combinaison des fonds propres réglementaires de BNDE (15,4% du total combiné) et ceux de SGS estimés en 2022 (à défaut d’un chiffre actualisé) à 383 922 Mds FCFA (84,6% du total combiné) soit des fonds propres combinés de 452,822 Milliards FCFA, en ferait une puissance financière inédite sur le marché. L'entité fusionnée pourrait ainsi détenir des actifs pondérés par le risque de 3 937,58 milliards FCFA tout en respectant le Ratio de Solvabilité minimum (Fonds Propres / Actifs Pondérés en fonction des Risques) de 11,5 % (plafond prudentiel). Elle pourrait ainsi presque tripler son encours combiné de crédits estimé à 1400 milliards FCFA (environ 18 % de l'encours total des crédits du secteur bancaire sénégalais (estimé à 7 814 milliards FCFA à fin mars 2025), sans nécessiter de levée de capitaux supplémentaires.
Et en maintenant un taux de croissance des crédits similaire à celui de 2023 (environ 21 %), la banque fusionnée mettrait entre 5 et 6 ans pour déployer un volume de prêts atteignant le plafond maximum permis par ses fonds propres actuels. Ce qui signifie qu’ en moyenne, la banque fusionnée devrait pouvoir accorder 464 milliards FCFA de nouveaux prêts nets par an pour atteindre son plafond de solvabilité en moins de six ans.
En somme, avec des fonds propres de plus de 450 milliards FCFA, il aurait une capacité de prêt théorique maximale de près de 4 000 milliards FCFA, et sur la base du seul critère prudentiel de solvabilité, cela positionnerait la nouvelle entité comme un acteur dominant et incontournable pour le financement de l'économie sénégalaise, voire sous régionale.
L’augmentation spectaculaire de la capacité de prêt et l'impact économique qu’il induit, procéderait principalement de la massification du Bilan (Un actif total combiné de plus de 2 268 milliards FCFA) qui permettrait de financer de très grands projets excédant les limites réglementaires de risque de contrepartie des banques prises individuellement (respect du ratio de division des risques) . La SGS apporterait ainsi, sa force dans le financement des grandes entreprises (Corporate) et sa large base de clientèle , quant à la BNDE, elle apporterait son expertise et son portefeuille ciblé de PME/PMI et d'inclusion financière.
Ces chiffres qui ne sont pas des données officielles, reposent toutefois sur des hypothèses optimistes simplifiées. Mais "Si c'est pour imiter les banques commerciales contre lesquelles elle entrerait en concurrence frontale et déséquilibrerait le marché, ce n’est pas la peine", prévient un analyste. En revanche, ajoute ce dernier, « si elle se concentre sur les segments délaissés, alors elle jouerait son rôle de catalyseur. » Tout l'art sera de trouver cet équilibre subtile entre mission publique et réalisme économique.
Une "KfW sénégalaise"
C’est là qu’intervient le mot-clé : complémentarité. En effet, la banque publique ne doit pas être une banque “comme les autres”, mais une banque qui est “là où les autres ne vont pas”.
Trois scénarios se dessineraient pour cette future banque. Soit c’est le fruit d’une nationalisation complète, ou d’un partenariat public-privé, voire une cession à un groupe panafricain. "Si l'État sénégalais arrive à allier contrôle et bonne gouvernance, il a beaucoup à gagner stratégiquement", analyse un expert du secteur.
Créée en 2014, devenue publique majoritairement en 2023 avec un capital porté à 52 milliards FCFA, la BNDE a déjà une expérience et des partenariats établis. Son option " serait plus rapide, moins coûteux, et permettrait de capitaliser sur l'existant", estime notre interlocuteur bancaire.
Le défi est immense on le devine, car Il faudra non seulement trouver une signature financière crédible, mais aussi construire une gouvernance blindée contre les tentations politiques, et surtout, définir un mandat clair sans créer une usine à gaz bureaucratique. Créer une "KfW sénégalaise" pour ainsi dire. C’est un test grandeur nature pour le Sénégal : gérer une grande banque publique avec la rigueur d’un privé et l’ambition d’un État stratège, tout en évitant de reproduire les erreurs des années 80 qui hantent encore les mémoires.
Implications Stratégiques de la Super-Banque
Une entité disposant d'une telle puissance (plus de 450 milliards FCFA de Fonds Propres) sur les marchés financiers sénégalais et ouest-africains, a forcément des implications stratégiques. La création d'une banque disposant d'une capacité prudentielle de près de 4 000 milliards FCFA n'a pas seulement un impact sur le volume des prêts, mais bouleverse les dynamiques de marché à plusieurs niveaux.
1. Rôle dans le Financement des Projets d'Infrastructure (Secteur Public)
Les grands projets d'infrastructure (énergie, routes, ports, pétrole et gaz) nécessitent souvent des financements massifs que les banques locales ne peuvent pas supporter seules. La nouvelle entité serait le chef de file naturel pour la syndication de crédits. Avec un capital plus important, elle peut : Conserver une plus grande part du risque du projet (« limitée » par la réglementation à 25% de ses Fonds Propres) ; avec une capacité de syndication Accrue, elle peut attirer plus facilement d'autres banques (locales et internationales) pour participer au financement.
Pour le gouvernement sénégalais, une banque locale très solide offre une source de financement alternative et domestique, réduisant la dépendance aux marchés de capitaux internationaux et aux conditions de prêt souvent strictes des institutions multilatérales.
2. Impact sur les Marchés de la Dette et des Capitaux (Secteur Privé)
La nouvelle banque serait un émetteur d'obligations beaucoup plus crédible sur le marché financier régional (BRVM, Bourse Régionale des Valeurs Mobilières). Elle pourrait lever des fonds à des taux d'intérêt plus faibles grâce à sa perception de risque réduite (solvabilité élevée), ce qui lui donnerait un avantage concurrentiel sur les coûts de financement. De plus, elle constituerait une stimulation du Marché Secondaire . D’autre part, en participant activement à l'achat et à la vente de titres, la super-banque peut contribuer à la liquidité et à la profondeur du marché financier régional, le rendant plus attractif pour les investisseurs institutionnels.
3. Effet Compétitif sur le marché Bancaire
L'impact de la super-banque ne se mesurera pas par une destruction des marges du secteur privé sur les segments rentables, mais plutôt par une pression positive, qui force à l'adaptation et l'innovation dans les zones sous-financées, car face à la solidité de ce géant, la concurrence frontale est à éviter pour le privé.
Les banques privées seront plutôt incitées à améliorer leur propre efficacité opérationnelle et à innover pour développer des offres dans les secteurs souvent délaissés (PME, agriculture, projets à long terme) . Ainsi la super-banque, en se concentrant sur son mandat ciblé (leçon de la BNI et de la BRD), initiera une "guerre des conditions" sur les segments à fort impact. En utilisant son capital pour offrir des durées de prêt plus longues (ex: 15-20 ans pour l'infrastructure), des mécanismes de garantie ou de co-financement pour dé-risquer les prêts aux PME, des taux préférentiels (concessionnels) pour des objectifs sociaux ou climatiques. Cette action de catalyseur obligera le secteur privé à s'adapter, soit en améliorant ses propres conditions, soit en participant (via la syndication) aux financements initiés par la super-banque.
En cohérence avec sa mission de service public l'entité fusionnée peut devenir le fer de lance de l'inclusion financière au Sénégal. Elle serait donc en position de déployer des produits plus accessibles et efficaces pour les PME et la population non bancarisée, forçant les autres acteurs à relever leur propre standard d'accessibilité.
En résumé, la fusion, si elle est bien exécutée, ne crée pas seulement une grande banque, mais potentiellement un outil macroéconomique capable de transformer le paysage du financement du Sénégal et de l'UEMOA.
Les Fantômes du Passé
Le Sénégal traîne, il est vrai ,un lourd passif. Dans les années 80, plusieurs banques publiques se sont en effet effondrées, sous le poids du clientélisme et de la mauvaise gouvernance. Lee maux identifiés avaient pour noms : crédits accordés par favoritisme, exposition excessive des entreprises publiques déficitaires, supervision défaillante, bref, le cocktail s'était révélé explosif. Il aura fallu une restructuration forcée avec l'aide du FMI et de la Banque mondiale pour assainir le secteur sous la houlette de la BCEAO. Depuis lors, malgré un paysage bancaire plus sévère, suite à la mise en œuvre des règles prudentielles et une meilleure surveillance alignée progressivement sur les standards internationaux (Bâle I, puis Bâle II et III), la méfiance reste forte. "Cette mémoire explique pourquoi chaque projet de banque publique soulève la question de la viabilité", note un observateur.
Au fond, la question n’est pas de savoir si le Sénégal doit avoir une banque publique, mais quelle banque publique veut-on ? Un instrument stratégique, agile et discipliné, capable de cofinancer les PME, les infrastructures et l’innovation, ou un mastodonte politisé, condamné à reproduire les erreurs du passé. Là se trouve la question. Et dans ce choix, se joue une part essentielle de la souveraineté économique du pays. La future banque publique sera soit un catalyseur de transformation économique, soit un poids mort pour les finances publiques. Le Sénégal est donc face à un choix décisif : écrire une nouvelle page de son histoire bancaire, ou retomber dans les travers qui l’ont freiné pendant des décennies.
Lejecos Magazine Novembre 2025.


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