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Trump sur le sentier de la guerre

Vendredi 29 Septembre 2017

Il y a quinze ans, George W. Bush dénonçait « l’axe du mal » constitué par l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord. Dans son premier discours à la tribune des Nations Unies, Donald Trump s’en est pris aux régimes de Téhéran et de Pyongyang en des termes tout aussi abrupts. Les mots ont leurs conséquences. Comme celui de Bush en 2002, le discours de Trump constitue une menace grave et immédiate pour la paix mondiale.


À l’époque, Bush avait été largement salué pour sa réponse aux attentats terroristes du 11 septembre 2001. Il est facile de rallier l’opinion à la guerre, et ce fut particulièrement le cas au lendemain des attentats du 11 septembre. Seulement voilà, sur tous les fronts – Afghanistan, Irak, Iran et Corée du Nord – l’interventionnisme américain n’a abouti qu’à une perte de confiance mondiale, de vies humaines, de ressources financières, et de temps précieux. Or, l’approche appliquée par Trump se révèle encore plus belliqueuse – et périlleuse – que celle de Bush.
Pour Trump, comme pour Bush, il existe d’un côté le Bien (l’Amérique) et de l’autre le Mal (l’Afghanistan des talibans, l’Iran, la Corée du Nord, et l’Irak sous Saddam Hussein). L’irréprochable Amérique serait ainsi en droit d’exiger ceci ou cela de ceux qui font le mal. Et si ces derniers ne s’y conforment pas, l’Amérique peut alors choisir « l’option militaire », ou imposer des sanctions punitives visant à faire respecter la « justice » telle que la définissent les États-Unis.
Bush a appliqué cette logique de force vis-à-vis de l’Afghanistan et de « l’axe du mal », avec les conséquences désastreuses que l’on connaît. Parvenus à renverser rapidement le régime taliban d’Afghanistan en 2002, les États-Unis n’ont pas su rétablir l’ordre durablement. Quinze ans plus tard, les talibans contrôlent un territoire extrêmement étendu, raison pour laquelle Trump a récemment ordonné le déploiement de troupes supplémentaires. L’Amérique a dépensé près de 800 milliards $  en intervenant militairement en Afghanistan, et y mène pour ainsi dire une guerre incessante depuis l’intervention officieuse de la CIA dans le pays en 1979, qui a contribué à provoquer  son invasion par les soviétiques.
La réponse apportée en Irak s’est révélée encore plus catastrophique. Les États-Unis ont envahi le pays en 2003 sur la base de faux prétextes (les prétendues armes de destructions massive de Saddam), gaspillant à nouveau 800 milliards $  en dépenses militaires directes, pour finalement déstabiliser le pays, provoquer plusieurs centaines de milliers de morts  et, à l’opposé des objectifs américains affirmés, plonger la région dans le chaos. En outre, les coûts indirects associés aux deux guerres (parmi lesquels les coûts à long terme liés aux handicaps des vétérans) équivalent à peu de choses près aux coûts directs.
De même, l’approche musclée de Bush vis-à-vis de l’Iran n’a produit aucun des résultats escomptés. L’influence régionale de l’Iran – notamment en Irak, mais également en Syrie et au Liban – est aujourd’hui plus solide qu’il y a quinze ans. Le développement de ses missiles balistiques a considérablement progressé. Quant à la suspension du développement d’armes nucléaires en Iran, elle s’explique uniquement par la diplomatie du président Barack Obama, et absolument pas par l’interventionnisme et les menaces de Bush.
L’approche de Bush à l’égard de la Corée du Nord s’est révélée tout aussi inefficace. Début 2002, un fragile accord de 1994 entre les États-Unis et le régime de Pyongyang permettait encore de contenir les efforts nord-coréens de développement d’armes nucléaires, même si l’Amérique tergiversait sur plusieurs points de l’accord. Moqué par la ligne dure de l’administration Bush, l’accord a sombré en 2002, sur fond de récriminations mutuelles. Puis, en janvier 2003, la Corée du Nord s’est retirée du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, et a pleinement repris sa démarche de développement d’armements. Le pays possède désormais bombes thermonucléaires et missiles balistiques.
Ces quatre constats reflètent un même échec de la part des États-Unis. L’Amérique a tendance à mépriser la négociation, à y voir un signe de faiblesse et de simple geste d’accalmie. L’approche musclée est systématiquement populaire dans un premier temps au sein d’une large partie de l’opinion américaine, puis se termine invariablement dans la douleur.
Et voici que Trump double la mise. Le président américain a presque ouvertement fait part de son intention d’abandonner l’accord sur le nucléaire iranien, conclu certes par les États-Unis mais également par les quatre autre membres permanents du Conseil de sécurité (Chine, France, Russie et Royaume-Uni), accompagnés de l’Allemagne. En finir avec l’accord de 2015 constituerait un parallèle avec l’abandon décidé par Bush concernant l’accord nucléaire avec la Corée du Nord. Et bien qu’Israël et l’Arabie saoudite encouragent imprudemment la politique de Trump vis-à-vis de l’Iran, ces deux pays ont énormément à perdre en cas d’effondrement de l’accord.
Sur la question nord-coréenne, l’approche de Trump  est encore plus inconsidérée, le président américain menaçant de « détruire intégralement » la Corée du Nord si cette dernière ne consent pas à abandonner son programme nucléaire. La probabilité que Pyongyang accède à cette demande américaine est proche de zéro. La probabilité que soit provoquée une guerre nucléaire est en revanche élevée, et ne cesse d’augmenter. La Corée du Nord a en effet proclamé que l’Amérique lui avait officiellement déclaré la guerre, bien que la Maison Blanche ait réfuté cette interprétation.
À l’instar de Bush, Trump bouleverse la célèbre maxime  du président John F. Kennedy. Pour JFK, les Américains ne doivent jamais négocier par peur, mais pour autant ne jamais avoir peur de négocier. Trump, comme Bush, refuse les négociations par crainte d’apparaître faible, et privilégie les demandes unilatérales appuyées par la menace ou la réalité d’un usage de la force.
À condition d’une certaine vision, il n’est pas difficile n’imaginer l’Iran et les États-Unis coopérer sur de nombreux fronts, plutôt que d’avoir à gérer la menace d’une guerre. La mise en place d’une solution à deux États pour Israël et la Palestine contribuerait par ailleurs à dissiper la position anti-Israël de l’Iran.
De son côté, le pouvoir nord-coréen cherche à s’équiper d’un arsenal nucléaire lui permettant de dissuader tout tentative américaine de changement de régime. Ses craintes ne sont pas totalement infondées. Après tout, l’Amérique a renversé ou tenté de renverser plusieurs régimes non nucléaires auxquels elle s’opposait, notamment en Afghanistan, en Irak, en Lybie, et (sans succès) en Syrie. Le régime nord-coréen a explicitement fait savoir qu’il aspirait à un « équilibre militaire »  par rapport aux États-Unis, lui permettant d’éviter de connaître le même sort.
Les États-Unis souffrent d’une arrogance de puissance militaire, déconnectée des réalités géopolitiques d’aujourd’hui. L’interventionnisme militaire a échoué maintes et maintes fois – et s’avère actuellement plus périlleux que jamais. Narcissique et mal intentionné, Trump recherche satisfaction immédiate et « victoire » politique. Les récentes guerres de l’Amérique ont initialement produit cette satisfaction de l’instant, qui a rapidement cédé la place au regret – l’éphémère contentement ayant été suivi par un désarroi extrêmement profond. L’Amérique s’aventure aujourd’hui à nouveau sur cette voie, approchant la collision avec un adversaire nucléaire. Reste à savoir si le reste de la communauté internationale, d’autres responsables américains, et l’opinion publique, feront obstacle à cette progression.
Un meilleur chemin est possible, celui d’une négociation avec l’Iran et la Corée du Nord autour d’intérêts de sécurité mutuels, qui soient directs, transparents, objectifs et exempts de toute menace militaire américaine. Il en va de même pour les conflits de Syrie, de Lybie, d’Israël-Palestine, du Yémen, et d’ailleurs. Et il existe un lieu pour cela : le Conseil de sécurité de l’ONU, créé en 1945 pour qui puissent être négociées des solutions lorsque le monde oscille entre guerre et paix.
Traduit de l’anglais par Martin Morel
Jeffrey D. Sachs, est professeur de développement durable, ainsi que professeur en politique et gestion de la santé à l'Université de Columbia. Il est également directeur du Centre de Columbia pour le développement durable, et directeur du Réseau des solutions pour le développement durable auprès des Nations Unies.
 
La rédaction
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