- Une croissance record malgré les vents contraires
Le marché régional a franchi en 2025 des paliers historiques, confirmant sa maturité face aux tensions internationales et régionales.
- Madame le Directeur, quel regard portez-vous sur l'évolution du Marché des Titres Publics (MTP) au cours de l'année écoulée, et quelles sont les grandes orientations de UMOA-Titres pour l'horizon 2026 - 2027 ?
Au cours de l’année écoulée, le Marché des Titres Publics de l’UMOA a fait preuve d’une agilité remarquable dans un environnement financier international tendu, caractérisé, à ma fois, par des tensions sur les taux, et une forte concurrence pour l’accès aux capitaux. Cette performance s’est également réalisée dans un contexte régional difficile, dû aux défis socio-politiques et sécuritaires dans plusieurs pays de l’Union.
Les États membres ont continué à mobiliser des ressources importantes par voie d’adjudication sur le marché financier régional, favorisant une hausse du volume mobilisé d’environ 46% par rapport à l’année précédente, passant ainsi de 8 127 milliards FCFA en 2024 à 11 859 milliards FCFA en 2025. Par ailleurs, l’encours de la dette, qui s’établissait à 17 902 milliards FCFA en 2024, est passé à 21 629 FCFA milliards en 2025. Cette évolution confirme la maturité progressive du marché ainsi que la confiance croissante des investisseurs.
Pour la période 2026-2027, nos priorités s’articulent autour de trois axes majeurs.
C’est d’abord, la modernisation des infrastructures de marché, notamment à travers l’accélération de l’opérationnalisation complète de la plateforme électronique de cotation des Titres Publics (UTMarché). C’est ensuite, l’élargissement de la base d’investisseurs, en favorisant la participation des investisseurs institutionnels non bancaires, internationaux mais aussi des particuliers. Et enfin, le développement de nouveaux instruments, tels que les obligations vertes, sociales et durables, ou encore les obligations à taux variables, afin de répondre aux besoins de certaines catégories d’investisseurs.
- Les piliers de l'attractivité régionale
Stabilité macroéconomique et rendements compétitifs forment le socle de la confiance des investisseurs.
- Dans un contexte économique mondial volatil, comment le marché financier régional de l'UMOA a-t-il réussi à maintenir son attractivité auprès des investisseurs institutionnels et internationaux ?
L’attractivité du marché financier régional repose sur plusieurs leviers. Tout d’abord, un cadre macroéconomique relativement stable, en lien avec une croissance soutenue et une inflation maitrisée. C’est ensuite les rendements attractifs (5% à 8% selon les émetteurs et les maturités) offerts par les titres publics, ce qui suscite un fort intérêt pour les investisseurs, en particulier les investisseurs institutionnels, sans oublier l’amélioration continue des infrastructures de marché, qui permettront d’approfondir la transparence du processus de formation des taux de rendements. Enfin, le renforcement de la transparence sur le marché, avec la publication régulière du calendrier des émissions, des notations financières des émetteurs, et la mise à la disposition des acteurs de l’information économique et financière
Nous pouvons également ajouter, l’entrée en vigueur, depuis décembre 2024, de nouvelles dispositions du règlement R06/2024 de la BCEAO régissant les relations financières extérieures de l’Union ; dispositions qui ont pour ambition de rassurer les investisseurs étrangers sur le rapatriement du produit de leurs investissements.
Il convient également de souligner la transformation structurelle du marché. En effet, les obligations de moyen et long terme représentent désormais 53 % des émissions. Cet allongement de la courbe des taux répond directement aux besoins des investisseurs institutionnels, notamment les fonds de pension et les compagnies d’assurance, qui peuvent ainsi adosser leurs engagements longs à des actifs souverains sûrs.
- L'autonomie financière au cœur du développement
UMOA-Titres s'affirme comme le bras armé du financement des Plans Nationaux de Développement (PND).
- Comment UMOA-Titres contribue-t-elle concrètement à l'autonomie financière des États membres, notamment dans le financement des Plans Nationaux de Développement (PND) ?
L’autonomie financière des États de l’Union passe, il est vrai, par leur capacité à mobiliser des ressources à des coûts et à un niveau de risque mesurés sur le marché financier régional, tout en maîtrisant leur dépendance aux financements extérieurs. Et pour cela, il faut travailler à l’édification d’un marché local de la dette publique solide et profond, capable d’absorber leurs besoins de financement.
A ce titre, plusieurs réformes ont été mises en œuvre avec l’appui de la BCEAO au rang desquels, on peut citer, la mise en place d’un cadre règlementaire cohérent encadrant l’écosystème du marché, notamment le règlement régissant l’émission, le placement, la conservation et la circulation des bons et obligations du Trésor (règlement N°06/2013/CM/UEMOA et instructions d’application).
Ce dernier s’accompagne à la fois, de la mise en place d’un cadre pour les Spécialistes en Valeur du Trésor (SVT), partenaires privilégiés des Etats, mais aussi de la dynamisation du marché secondaire, avec le lancement d’une plateforme de négociation et de transaction, et enfin, le renforcement de la transparence et de la confiance des investisseurs. Nous pouvons également mentionner de ce point de vue, l’amélioration de la visibilité du marché auprès des investisseurs, à travers des actions de promotion du marché auprès des populations, afin de mobiliser l’épargne domestique.
Il convient ici de noter que toutes ces réformes, règlementations et déploiements d’infrastructures sont menés avec l’accompagnement de la BCEAO qui joue un rôle central dans le développement du MTP.
- Une révolution technologique achevée sur le marché primaire
La dématérialisation totale est désormais une réalité, garantissant transparence et intégrité.
- La modernisation des processus de souscription est au cœur de vos réformes. Où en est-on aujourd'hui dans la dématérialisation totale des opérations sur le marché primaire ?
Je voudrais rappeler que depuis 2014, la Banque Centrale a mis en place une infrastructure de marché dénommée SAGETIL-UMOA (Système Automatisé de Gestion des Titres et de la Liquidité de l’UMOA), permettant, entre autres, la gestion, la conservation et le règlement des titres souverains, contribuant ainsi à la sécurité et à l’efficacité du processus des émissions de titres publics. Ainsi, nous pouvons vous assurer que les opérations sur le marché primaire sont aujourd’hui, complètement dématérialisées, avec un accès des investisseurs (banques et SGI) à la plateforme SAGETIL, depuis leurs bureaux, pour souscrire aux adjudications d’émissions de titres des Etats. Le processus d’allocation des titres est également automatisé sans intervention humaine, afin de garantir l’intégrité du dispositif.
- Le défi de la liquidité et la courbe des taux
La nouvelle plateforme de cotation est attendue comme le catalyseur du marché secondaire.
- La liquidité du marché secondaire reste un défi majeur. Dans quelle mesure la nouvelle plateforme de cotation peut-elle contribuer à dynamiser les échanges sur le marché secondaire et contribuer à une meilleure formation de la courbe des taux souverains dans l’UEMOA ?
La nouvelle plateforme de cotation représente une avancée majeure pour le marché financier régional. Elle a l’avantage d’offrir aux banques et aux Sociétés de Gestion et d’Intermédiation (SGI), la possibilité de négocier et d’effectuer des transactions directement sur les titres publics, tout en facilitant les opérations interbancaires telles que les pensions-livrées et les prêts ou emprunts de liquidité. Les Spécialistes en Valeurs du Trésor (SVT), quant à eux, disposeront d’un cadre structuré pour soumettre leurs cotations sur les titres de référence.
En centralisant l’ensemble des données relatives aux transactions et aux cotations, la plateforme permettra ainsi, de disposer d’une base de données homogène et fiable. Cette centralisation est essentielle pour construire une courbe des taux représentative, fondée à la fois, sur les transactions du marché secondaire, et sur les cotations des titres de référence. L’automatisation des processus de cotation et de transaction renforcera la liquidité et améliorera la découverte des prix, deux éléments indispensables pour garantir la crédibilité de la courbe des taux.
Une courbe robuste et transparente servira non seulement de référence pour les émissions souveraines, mais également pour les émetteurs privés. Elle ouvrira également la voie au développement de produits dérivés tels que les swaps de taux, ainsi qu’à des instruments de gestion de liquidité adaptés au contexte régional, contribuant ainsi à la profondeur et à la modernisation du marché régional.
- Vers une démocratisation des Titres Publics
UMOA-Titres mise sur l'épargne domestique et l'inclusion financière des particuliers.
- Envisagez-vous des mécanismes permettant d'ouvrir davantage l'accès aux Titres Publics aux investisseurs particuliers ?
Absolument. La démocratisation de l’accès aux Titres Publics constitue aujourd’hui un levier essentiel pour diversifier et élargir la base des investisseurs du Marché des Titres Publics (MTP) de l’UMOA. L’ouverture progressive du marché au grand public, et en particulier aux investisseurs individuels, permet non seulement de mobiliser davantage l’épargne domestique, mais également de renforcer l’inclusion financière au sein de l’Union.
Dans cette perspective, plusieurs mécanismes sont envisagés et progressivement mis en œuvre. Il s’agit en premier lieu du renforcement de l’éducation financière du grand public. UMOA‑Titres mène depuis plusieurs années, en collaboration avec ses partenaires, un ensemble d’initiatives destinées à améliorer la compréhension des instruments financiers par les populations. Ces actions incluent notamment, des webinaires de formation, des ateliers de vulgarisation et la publication de contenus pédagogiques adaptés.
La digitalisation des canaux de souscription est aussi une priorité. En collaboration avec les fintechs et les opérateurs de mobile‑money, les banques et SGI sont encouragées à développer des plateformes digitales « retail », simples et accessibles. Ces outils constituent une opportunité majeure pour rapprocher le marché des populations, en particulier des jeunes actifs et des ménages.
- Finance durable : préparer l'avenir
L'intégration des critères ESG devient un impératif pour attirer les capitaux mondiaux.
- La finance verte est devenue incontournable. Quelle est la feuille de route de UMOA-Titres pour standardiser les émissions d'obligations vertes et sociales (GSSS Bonds) dans la zone ?
Au stade où nous sommes, la réglementation autorise principalement l’émission de Bons et Obligations du Trésor pour couvrir les besoins budgétaires. Dans cette perspective, la BCEAO a organisé en février 2024 une conférence internationale sur le rôle des banques centrales face au changement climatique. UMOA‑Titres s’inscrit dans cette vision et demeure pleinement consciente du besoin de diversifier l’offre de produits en intégrant entre autres des instruments verts, sociaux et durables.
- Comment accompagnez-vous les États pour que leurs projets d'infrastructures répondent aux critères de la nouvelle taxonomie verte régionale afin d'attirer les fonds ESG mondiaux ?
Il est nécessaire au départ, que nos équipes soient d’abord formées aux outils et méthodologies ESG. A ce propos, une formation aux enjeux ESG a déjà été initiée avec un partenaire technique. Les actions de renforcement de capacités doivent en ce sens, être intensifiées au profit de l’écosystème. Les Trésors nationaux pourraient ainsi bénéficier de ces formations pour mieux comprendre l’application de la taxonomie verte à leurs projets et utiliser plus efficacement les outils ESG lorsque le cadre réglementaire le permettra.
- Expertise et conseil : le cœur de mission
Au-delà de l'organisation des enchères, UMOA-Titres agit comme un conseiller stratégique pour les Trésors nationaux.
- Quel accompagnement stratégique offrez-vous aux Directions des Trésors Nationaux pour optimiser leur calendrier d'émission et lisser le profil de remboursement de leur dette ?
Notre rôle est d'apporter une expertise technique continue. Nous assistons les Directions du Trésor dans la formulation de leurs besoins de financement en tenant compte des échéanciers de remboursement et des conditions de marché. Nous élaborons donc un programme annuel coordonné, pour éviter la concurrence entre États.
Pour le lissage du profil de remboursement, nous analysons les pics et recommandons des stratégies adaptées, que ce soit le recours aux longues maturités, ou aux opérations d'échange ou rachat de titres, voire aux émissions par assimilation. Cette technique d'assimilation réduit la fragmentation du profil de remboursement, mais surtout améliore la liquidité des instruments. Enfin, nous professionnalisons les équipes via des programmes de formation, notamment en partenariat avec le Mécanisme de gestion de la dette (Debt Management Facility - DMF) de la Banque Mondiale.
- Quelle est votre stratégie pour attirer de nouveaux profils d'investisseurs, notamment les fonds de pension et les compagnies d'assurances de la zone, vers les titres de longue maturité ?
La diversification est prioritaire, c’est clair. Les investisseurs institutionnels ont des passifs de long terme et sont les partenaires naturels pour les longues maturités. Pour les attirer, il faut bien sûr, développer une courbe de taux longue et stable, effectuer des émissions régulières pour satisfaire la demande, et surtout dynamiser le marché secondaire et développer une relation structurée pour mieux comprendre leurs contraintes.
- Transparence et Coopération : les clés de l'efficience
L'institution travaille activement sur la notation financière et la synergie avec le marché boursier.
- Comment UMOA-Titres travaille-t-elle à l'amélioration de la perception du risque souverain de la zone auprès des agences de notation internationales ?
Nous avons initié dès 2018 le projet de notation financière en monnaie locale, qui a abouti en 2021 à la notation de l’ensemble des États membres. Cela permet aux investisseurs d’apprécier la qualité de signature en FCFA, avec une analyse prenant en compte les spécificités de la zone. De plus, UMOA-Titres est consulté par les agences internationales lors de leurs revues de notation, pour partager son appréciation du risque souverain.
- Comment se structure la complémentarité entre le marché des titres publics que vous gérez et le marché boursier (BRVM) pour une meilleure efficience du marché financier global ?
Notre coopération avec l’Autorité des Marchés Financiers (AMF-UMOA), la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) et le Dépositaire Central Banque de règlement (DC/BR) va se poursuivre. Nous collaborons déjà sur plusieurs domaines notamment, la coordination des programmes d’émission, la mise à disposition des codes ISIN, l’échange d’informations, le renforcement des capacités et les actions de promotion du marché à l’échelle internationale.
- Le marché des titres devient de plus en plus technique. Quelles initiatives portez-vous pour renforcer l'expertise des cadres des administrations financières et des acteurs du marché ?
Nous menons plusieurs initiatives dans ce sens, ce depuis quelques années. Nous pouvons citer des programmes de formation avec la Banque Mondiale, le programme de certification CISI pour l’ensemble des acteurs du marché, ainsi que des Web-académies et sessions spécialisées.
- Le mot de la fin
- Si vous deviez définir le succès de UMOA-Titres en une seule réalisation majeure, laquelle serait-ce ?
Il m’est difficile d’en isoler une seule, tant les avancées ont été nombreuses et déterminantes.
Cependant, je voudrais saluer la vision des États de l’Union et de la BCEAO, qui ont mené à la création UMOA-Titres, une institution qui fédère les énergies de l’ensemble des acteurs de l’écosystème de marché, afin que nous ayons un Marché des Titres Publics intégré, permettant aux États de satisfaire leurs besoins de financement.
Si je devais retenir un fil conducteur, ce serait celui-ci : nous avons démontré qu’un marché régional intégré des titres publics, porté par huit États souverains, la BCEAO et l’écosystème financier régional, peut fonctionner avec rigueur, transparence et efficacité. C’est cette conviction qui guide notre action au quotidien.
Lejecos Magazine Mai 2026

chroniques

