Comment renforcer les banques multilatérales de développement africaines

Mercredi 8 Juillet 2026

Renforcer la base de capital des banques multilatérales de développement (BMD) en Afrique est un problème récurrent. Trouver une solution — devenue plus urgente à mesure que les institutions internationales de développement réduisent leurs financements concessionnels — suppose d’en examiner les causes profondes.


Pour commencer, les asymétries structurelles inscrites dans le système financier mondial ont entraîné des flux de capitaux des pays africains à faible revenu vers les pays riches — un schéma connu sous le nom de paradoxe de Lucas. Les pays africains ont placé leurs réserves de change durement constituées et leur épargne institutionnelle dans des titres à faible rendement hors du continent, tout en faisant face à des coûts d’emprunt exorbitants sur les marchés internationaux.

Les agences de notation comme Moody’s, Fitch et S&P aggravent cette dynamique en attribuant à la plupart des pays africains des notes spéculatives, malgré des taux de défaut relativement faibles. Ces plafonds souverains entravent l’accès des BMD africaines à des capitaux de long terme à coût abordable et limitent leur capacité à mobiliser le vivier croissant d’épargne domestique du continent.

À cela s’ajoute la fragmentation du paysage monétaire et financier africain, qui réduit la capacité des BMD africaines à mobiliser des capitaux à grande échelle. Comparez la Banque africaine d’import-export  et la Banque d’import-export de Chine, toutes deux créées au début des années 1990 comme banques de politique publique chargées de promouvoir le commerce et la coopération internationale. Mais avec environ 8,4 milliards de dollars, la base de capital d’Afreximbank demeure nettement inférieure à celle de China Eximbank, qui atteint 22 milliards de dollars. Plus largement, les actifs des trois banques de politique publique chinoises représentent  plus de 26 % du PIB chinois, tandis que les actifs des BMD africaines totalisent à peine 2 à 4 % du PIB du continent.

C’est pourquoi, pour répondre à ses besoins de développement, l’Afrique devrait mettre à profit les plus de 4 000 milliards de dollars  détenus par les fonds de pension, fonds communs de placement, assureurs, banques commerciales, fonds souverains et réserves des banques centrales du continent afin de renforcer les BMD régionales. La Banque africaine de développement estime qu’avec les réformes nécessaires, le continent pourrait mobiliser 1 430 milliards de dollars  supplémentaires à partir de sources domestiques. Parallèlement, il faudra aussi avancer vers l’intégration monétaire et des marchés de capitaux, recourir à des mécanismes de financement innovants et nouer des partenariats plus solides.

Cette stratégie repose sur cinq piliers. Le premier consiste en des augmentations périodiques de capital par les actionnaires afin de renforcer la capacité de prêt des BMD. Les gouvernements africains (dont beaucoup restent sous-capitalisés), les grandes entreprises du secteur privé et les partenaires non régionaux devraient accroître régulièrement leurs apports en capital libéré et en capital appelable aux BMD africaines. Les économies africaines les plus riches et des partenaires internationaux stratégiques sont bien placés pour mener ces efforts.

Deuxièmement, au lieu d’investir l’épargne domestique  à l’étranger ou de la conserver dans des actifs à faible rendement, les pays africains devraient s’inspirer du Ghana, qui consacre 5 % de son fonds de pension public au capital-investissement et au capital-risque locaux, et a signé de nouveaux cadres pour orienter l’épargne-retraite vers des véhicules d’investissement dans les infrastructures et les petites entreprises. Des réformes similaires dans d’autres pays libéreraient davantage de capitaux patients au service du développement.

Troisièmement, les BMD africaines devraient élargir leur recours aux instruments de capital hybride, au financement mixte, aux garanties et aux structures de titrisation afin d’attirer des capitaux privés. Les obligations vertes et instruments indexés sur le climat  sont particulièrement prometteurs, tout comme les obligations de la diaspora, qui pourraient mobiliser un capital patriotique tout en offrant des opportunités d’investissement sûres et de long terme.

Le quatrième pilier consiste à accroître la collecte de l’impôt, notamment en réduisant les flux financiers illicites ainsi que l’évasion et l’optimisation fiscales des multinationales, qui coûtent  à l’Afrique des milliards de dollars chaque année. Renforcer l’administration fiscale et améliorer les systèmes numériques de collecte des recettes aiderait à retenir davantage de richesse africaine au sein du système financier du continent.

Le dernier pilier est l’approfondissement de l’intégration monétaire et le renforcement des marchés de capitaux régionaux. Cela contribuerait largement à mobiliser l’épargne domestique, à réduire les coûts de transaction et à colmater les fuites financières. Les projections concernant le Système panafricain de paiement et de règlement d’Afreximbank indiquent que la région pourrait économiser plus de 5 milliards de dollars par an  en mettant en place un mécanisme intégré de paiement et de règlement régional.

Des BMD africaines mieux capitalisées apporteraient des bénéfices difficiles à estimer. Elles aideraient à accélérer la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine, en stimulant le développement de chaînes de valeur régionales, en approfondissant l’intégration et en renforçant l’industrialisation. Cette transformation est nécessaire pour que les économies africaines passent des exportations de matières premières brutes à une transformation à plus forte valeur ajoutée et à l’innovation. Elle générerait aussi une croissance organique des bilans des BMD.

Avec de meilleures notations de crédit rendues possibles par une capitalisation renforcée, les BMD africaines pourraient accéder plus facilement aux marchés internationaux de capitaux, ce qui leur permettrait d’agir à la fois comme organismes « bénéficiaires de projets » et « créateurs de projets ». Dans ce nouveau rôle de pionnières proactives, elles pourraient attirer des volumes nettement plus importants de capitaux privés et institutionnels vers des projets que les États, pris isolément, ne peuvent financer.

Au bout du compte, les BMD africaines constituent un investissement stratégique dans le développement économique du continent. Ne pas les recapitaliser, c’est risquer de laisser l’Afrique enfermée  dans un cycle délétère de dépendance et vulnérable aux chocs externes. Avec des BMD plus solides, l’Afrique serait mieux placée pour s’industrialiser à grande échelle, accroître sa participation aux chaînes de valeur mondiales et s’imposer comme un moteur majeur de la croissance mondiale au XXIe siècle.
Hippolyte Fofack, ancien économiste en chef de la Banque africaine d’import-export, est Parker Fellow au Réseau des solutions pour le développement durable (Sustainable Development Solutions Network) de l’université Columbia, chercheur associé au Centre d’études africaines de l’université Harvard, membre émérite de la Fédération mondiale des conseils de compétitivité et membre de l’Académie africaine des sciences.
© Project Syndicate 1995–2026
 
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