Le capitalisme de Trump n'a plus rien d'américain

Lundi 29 Juin 2026

Le président Donald Trump prétend qu’une victoire des Démocrates « socialistes » à l’élection présidentielle américaine entraînerait les États-Unis vers un modèle comparable à celui du Venezuela ou de Cuba. Or, comme bien souvent, les actes de Trump lui-même s’inscrivent à l’encontre de ses propos et des valeurs que son Parti républicain est censé incarner. Loin de continuer de défendre le capitalisme et la libre entreprise, le Parti républicain de Trump ne soutient plus ni l’un ni l’autre.


Ce qui a toujours distingué le capitalisme américain, c’est le strict respect de la propriété privée des entreprises. Dans le capitalisme à la chinoise ou à la russe, l’État détient des entreprises en apparence ordinaires aux moyens d’arrangements corrompus, qui servent en fin de compte les intérêts des dirigeants politiques et de leurs proches collaborateurs – un système très éloigné du type d’économie que l’on étudie dans les cours d’introduction à cette discipline. Or, les États-Unis suivent aujourd’hui précisément le même chemin que la Russie et la Chine.

Je pense depuis de nombreuses années que l’État pourrait intervenir davantage dans l’économie américaine, au moyen de politiques industrielles, et que des réglementations sont nécessaires dans de multiples domaines, afin de concilier les intérêts privés et l’intérêt général. Pour autant, j’ai toujours soutenu que les interventions de ce type devaient être institutionnalisées, conformes à des processus impersonnels et transparents, excluant le moindre favoritisme politique.

Par opposition, le Parti républicain approuve tacitement le capitalisme brutal de Trump, un modèle totalement étranger à une économie de marché fondée sur des règles, que les conservateurs soutenaient autrefois. Il n’est donc pas surprenant – et en même temps très inquiétant – que l’administration Trump prenne actuellement part, selon certaines informations, à des discussions  susceptibles d’amener Anthropic, OpenAI et d’autres entreprises d’IA à céder « volontairement » des « parts à l’État », de la même manière que Poutine recueille le soutien « volontaire » des oligarques russes.

De Russie jusqu’en Chine, en passant par l’Arabie saoudite (où des élites fortunées ont été retenues contre leur gré au Ritz-Carlton de Riyad pendant trois mois en 2017-2018, jusqu’à ce qu’elles cèdent une proportion suffisante de leurs participations), les hommes d’affaires ont appris à ne pas défier l’État. Le fondateur d’Alibaba, Jack Ma, et plusieurs anciens oligarques russes tels que Mikhaïl Khodorkovski et Boris Berezovski peuvent en témoigner.

Trump n’ira peut-être pas aussi loin que Poutine ou Xi, mais son approche est fondamentalement la même. La manière dont son administration aborde Anthropic rappelle comment le gouvernement chinois a traité Jack Ma lorsque celui-ci a osé critiquer les régulateurs. Après avoir soudainement imposé une interdiction d’exportation sur les outils les plus avancés d’Anthropic au début du mois, l’administration américaine organise actuellement de nouvelles « discussions », vraisemblablement dans le but d’obtenir des concessions supplémentaires de la part du laboratoire d’IA qui affiche la croissance la plus rapide aujourd’hui aux États-Unis.

L’administration américaine avait déjà pris des mesures décisives dans ce sens en août dernier, lorsqu’elle avait exigé que Nvidia et AMD reversent au gouvernement américain 15 % de leurs ventes à destination de la Chine, en échange de la levée des interdictions d’exportation. Dans ce cas précis, Trump a ouvertement troqué la sécurité nationale (justification invoquée pour ces interdictions) contre quelques milliards de dollars de recettes extorquées. Moins de deux semaines plus tard, Intel cédait « volontairement » à l’État une participation de 10 %, en échange d’un soutien financier dont l’entreprise était déjà censée bénéficier en vertu du CHIPS and Science Act, promulgué en 2022.

Dans le même temps, en réponse à une pression croissante de l’opinion publique pour un encadrement de l’IA, Trump a récemment pris un décret présidentiel  appelant les développeurs d’IA à se soumettre à une réglementation dans certains contextes. Or, dans son contenu, ce décret révèle clairement l’influence d’oligarques de la tech, tels que Mark Zuckerberg et Elon Musk. Le texte énonce par exemple explicitement : « Aucune disposition de la présente section ne doit être interprétée comme autorisant la mise en place d’une obligation gouvernementale de licence, d’une autorisation préalable ou de permis pour le développement, la publication, la mise à disposition ou la distribution de nouveaux modèles d’IA, y compris de modèles de pointe. »

Les dirigeants de l’administration américaine prétendent que ces mesures en faveur d’un capitalisme d’État permettront à tous les citoyens de tirer profit de l’IA. Or, si tel était réellement l’objectif, ces dirigeants soutiendraient l’imposition des bénéfices des entreprises, qui vise à garantir le partage des fruits de l’activité économique, en reconnaissance du fait que les entreprises elles-mêmes bénéficient des biens publics. Au lieu de cela, cette administration a mis à mal l’impôt sur les sociétés. Dans les années 1970, les impôts sur les bénéfices des entreprises généraient  des recettes équivalentes à 2,6 % du PIB ; ils n’en rapportent aujourd’hui que la moitié, alors même que la part des bénéfices des entreprises dans le PIB a quasiment doublé.

Ceux qui pensent que Trump et ses acolytes agissent par souci de l’Américain moyen sont bien naïfs. Cette administration se distingue comme la plus corrompue de toute l’histoire des États-Unis, et de loin. Rien de ce qu’accomplit ce gouvernement n’est transparent. Chaque participation qu’il acquiert dans le secteur privé est motivée par le favoritisme ou les investissements personnels  de hauts fonctionnaires, et les distorsions économiques qui en résultent ne feront que s’amplifier.

Le modèle de capitalisme prôné par le Parti républicain produit des conséquences majeures. Première répercussion, la plus dramatique, ce modèle porte atteinte à la démocratie, en nous rapprochant peu à peu d’une oligarchie dans laquelle des élites proches du pouvoir déterminent les politiques. Deuxièmement, il met à mal la prospérité américaine. Parmi les principes fondamentaux de l’économie moderne et de l’histoire économique, des institutions solides, notamment l’État de droit, sont essentielles pour parvenir à une amélioration durable du niveau de vie.

La voyoucratie de Trump constitue l’antithèse des fondements institutionnels sur lesquels l’économie américaine a été bâtie. Les vainqueurs de cette nouvelle compétition oligarchique ne sont pas ceux qui fabriquent les meilleurs produits ou qui sont les plus innovants (en matière d’IA, ce titre semble actuellement revenir à Anthropic), mais ceux qui sont les moins attachés à des principes, et les plus enclins à flatter le roi fou. Est-il réellement surprenant que Sam Altman, le PDG d’OpenAI, concurrent en perte de vitesse face à Anthropic, ait été le premier à proposer  l’idée de participations publiques à l’administration Trump ?

Il est légitime que l’État promeuve des industries naissantes, et qu’il régule les secteurs dans lesquels les profits privés sont susceptibles de compromettre l’intérêt public, ce qui est manifestement le cas avec l’IA. Pour autant, ces interventions sur le marché doivent respecter l’État de droit, et être soumises au contrôle d’institutions indépendantes, plutôt que menées par le biais d’accords opaques, de circonstance et servant des intérêts particuliers.

Avec Trump aux commandes, les États-Unis sont condamnés à rejoindre tous les autres pays qui souffrent d’un capitalisme clientéliste, plutôt que ceux qui ont démontré à quoi ressemblait une stratégie industrielle réussie. L’économie, la démocratie et la sécurité des États-Unis sont toutes sacrifiées pour satisfaire l’insatiable cupidité de Trump et de ses courtisans.

Joseph E. Stiglitz, lauréat du prix Nobel d’économie, ancien économiste en chef de la Banque mondiale, et ancien président du Comité des conseillers économiques du président des États-Unis, est professeur à l’Université de Columbia. Son ouvrage le plus récent s’intitule The Road to Freedom: Economics and the Good Society (W. W. Norton & Company Allen Lane , 2024).
© Project Syndicate 1995–2026
Actu-Economie

La rédaction

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