Industrialisation verte : Le défi africain de transformer les ressources en emplois et en valeur

Jeudi 8 Octobre 2026

L’Afrique dispose d’importantes ressources énergétiques, minières, agricoles et humaines pour accélérer son industrialisation. Mais l’enjeu est désormais de transformer ces atouts en emplois, en valeur ajoutée et en entreprises locales compétitives. Au Sénégal, cette ambition passe notamment par le développement des agropoles et des plateformes industrielles, avec un accent accru sur le contenu local.


L’industrialisation verte apparaît comme l’une des grandes opportunités de développement pour le continent africain. Mais pour qu’elle produise pleinement ses effets, elle ne devra pas se limiter à la décarbonation de l’économie. Elle devra également permettre aux pays africains de développer leur appareil productif, de créer des emplois et de capter une part plus importante de la valeur générée par leurs ressources.

C’est l’un des principaux enseignements d’une table ronde organisée ce mercredi, 7 octobre 2026 et consacrée à l’industrialisation verte, réunissant des experts sénégalais et africains. A l’occasion, Samuel Tabane, directeur du redéploiement industriel par intérim au ministère de l’industrie et du commerce a souligné que le Sénégal a déjà engagé cette transformation à travers les orientations définies dans ses politiques publiques à l’horizon 2050.
 
Le Sénégal mise sur les plateformes industrielles
 
Le pays entend notamment renforcer son maillage industriel à travers les plateformes industrielles et agro-industrielles. « Le département a mis le curseur sur l’érection de plateformes industrielles et agro-industrielles », a indiqué Samuel Tabane.

L’ambition initiale de 45 parcs industriels doit être recentrée sur la création de 30 parcs industriels et agro-industriels au cours des cinq prochaines années. Cette orientation traduit la volonté de territorialiser davantage l’activité industrielle, notamment à travers les agropoles et les sites industriels développés avec l’Agence d’aménagement et de promotion des sites industriels.

L’Etat entend également maintenir un espace pour l’Investissement direct étranger (Ide) et le secteur privé national, notamment dans la création de plateformes industrielles privées.
Pour le responsable du ministère de l’industrie et du commerce, la transformation industrielle doit ainsi s’inscrire dans une approche qui associe les orientations nationales aux réalités économiques du pays et du continent. D’où l’importance, selon lui, d’associer à la réflexion les expertises africaines afin de favoriser une véritable appropriation de la problématique de l’industrialisation verte.

Transformer les ressources en capacité productive

Cette appropriation passe aussi par la capacité des économies africaines à produire davantage localement. Frédéric Kwady Ndecky, directeur exécutif adjoint du Centre ouest-africain de politiques publiques, insiste sur le rôle des agropoles dans cette dynamique.
Le Sénégal compte actuellement huit agropoles en cours de développement, selon lui. Ces pôles doivent permettre de rapprocher les activités productives des territoires et de créer des écosystèmes favorables à la transformation des matières premières.

Mais le développement des infrastructures industrielles ne suffira pas à lui seul. Le véritable enjeu est également de faire émerger des entreprises locales capables de durer, de monter en gamme et de s’intégrer aux chaînes de valeur.

« Les entreprises qui naissent au Sénégal ont une durée de vie très courte », relève Frédéric Kwady Ndecky. Pour lui, le renforcement du contenu local doit donc constituer une priorité afin que les entreprises sénégalaises ne restent pas cantonnées au rôle de simples prestataires, mais puissent acquérir un poids réel dans les chaînes de valeur.

Cela suppose de renforcer leurs capacités, leurs compétences et leur niveau de compétitivité. Dans une industrie verte appelée à attirer des investissements importants, le risque serait en effet de voir l’essentiel de la valeur créée revenir aux investisseurs extérieurs si les entreprises locales ne disposent pas des moyens nécessaires pour se positionner sur les nouveaux marchés.

Une industrialisation verte qui crée des emplois

Cette problématique rejoint la vision défendue par Charles Wanguhu, directeur fondateur de l’Initiative Enzi Ijayo-Afrique. Pour lui, l’« industrialisation verte et développementaliste » doit aller au-delà de la seule réduction des émissions de carbone.

Le concept vise à faire de la transition écologique un moteur de développement industriel et de création d’emplois. L’Afrique dispose, selon lui, des principaux ingrédients pour saisir cette opportunité : un fort potentiel en énergies renouvelables, d’importantes ressources hydriques et géothermiques, mais également des minerais stratégiques nécessaires aux technologies de la transition énergétique.

Le continent dispose ainsi de ressources qui peuvent servir de base à une nouvelle génération d’activités industrielles. Mais l’enjeu est de ne pas se limiter à l’extraction et à l’exportation de ces ressources.

La baisse du coût de l’énergie solaire offre, par exemple, la possibilité de développer une énergie plus accessible et de soutenir l’implantation d’activités industrielles. L’Afrique doit donc, selon Charles Wanguhu, saisir simultanément deux opportunités : rendre l’énergie plus accessible à sa population et utiliser cette énergie pour développer une industrie capable de créer des emplois.

Le capital humain, autre ressource stratégique

A ces ressources naturelles et énergétiques s’ajoute un autre atout : le capital humain. La croissance démographique du continent constitue, selon Charles Wanguhu, un impératif pour accélérer l’industrialisation et offrir des perspectives économiques à une population jeune.

L’enjeu consiste alors à transformer cette dynamique démographique en force productive. Autrement dit, l’Afrique doit être en mesure de mobiliser ses compétences et sa jeunesse autour de nouvelles activités industrielles.

Cette approche permet de donner à l’industrialisation verte une dimension plus large : il ne s’agit plus seulement de produire avec moins d’émissions, mais de construire un modèle économique capable de créer de la valeur sur le continent.

Des recommandations pour les décideurs

La table ronde, organisée en partenariat avec l’African Future Policies Hub, un think tank basé à Nairobi, doit déboucher sur un document de recommandations destiné aux décideurs.

Pour Frédéric Kwady Ndecky, les échanges avec les experts doivent permettre de finaliser ce document et de mettre à la disposition des autorités des propositions adaptées aux réalités africaines.

Pour le Sénégal, l’une des principales recommandations consiste à poursuivre les efforts engagés autour des agropoles tout en renforçant le contenu local. Pour le continent, le défi est plus large : transformer l’abondance des ressources naturelles, énergétiques et humaines en capacités productives et en emplois durables.

L’industrialisation verte apparaît ainsi comme une opportunité de changer le modèle de développement africain. Mais sa réussite dépendra de la capacité des Etats et du secteur privé à faire en sorte que la transition vers une économie plus verte génère également davantage de production locale, d’entreprises compétitives, d’emplois et de valeur ajoutée sur le continent.
Bassirou MBAYE
Actu-Economie

La rédaction

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