Ce choc énergétique exige une stratégie industrielle verte

Mardi 31 Mars 2026

La guerre américano-israélienne contre l’Iran a déstabilisé l’ensemble du Moyen-Orient, causé d’énormes pertes humaines et environnementales, et provoqué l’une des plus fortes fluctuations des prix du pétrole jamais enregistrées. Alors que les répercussions se font sentir sur les marchés boursiers mondiaux et font grimper la dette publique, les décideurs politiques doivent reconnaître que ce type de choc énergétique n’est pas une crise isolée et de courte durée. Il représente notre nouvelle réalité.


À une époque de turbulences géopolitiques, la résilience économique exige de changer non seulement les types d’énergie que nous consommons, mais aussi comment, où et par qui les choses sont produites. Grâce à une stratégie industrielle verte axée sur des objectifs précis et à un cadre macroéconomique favorisant les investissements publics stratégiques, les gouvernements peuvent contribuer à garantir le niveau de vie tout en renforçant la résilience économique.

Les mesures immédiates visant à protéger les ménages et les entreprises de cette pression doivent être conçues pour servir des objectifs économiques plus larges. Si une politique ne sert qu’à soutenir les profits des énergies fossiles, elle doit être considérée comme un échec.

L'heure est venue d'adopter une nouvelle approche. Les chocs énergétiques inflationnistes provoqués par des conflits géopolitiques sont de plus en plus fréquents. L'Iran avait menacé  de fermer le détroit d'Ormuz lors de la guerre de 12 jours en juin dernier, et il a désormais mis sa menace à exécution, faisant grimper les prix du pétrole brut au-dessus de 100 dollars le baril pour la première fois depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022.

Le Royaume-Uni, qui a été plus durement touché que tout autre pays d’Europe occidentale il y a quatre ans en raison de sa forte dépendance au gaz naturel et de son manque criant de capacités de stockage, constitue un avertissement pour tout pays encore prêt à s’exposer à des chocs d’approvisionnement soudains. Malgré les progrès réalisés par le ministre britannique de l’Énergie, Ed Miliband, dans la mise en œuvre de sa mission « Clean Power » visant à décarboner le réseau électrique, le lien entre les prix du gaz et de l’électricité n’a pas été rompu. Les prix de gros de l’énergie au Royaume-Uni ont bondi d’environ 50 %  depuis le début de la guerre en Iran.

Ce serait une erreur pour les économies développées de suivre l’exemple du président américain Donald Trump et de miser davantage sur les combustibles fossiles qui alimentent la volatilité des prix de l’énergie et servent de monnaie d’échange militaire. Le Royaume-Uni – et toutes les autres économies – seront plus en sécurité si l’approvisionnement en électricité provient de sources propres et locales et, au-delà du réseau, transforme notre façon de nous déplacer, de construire et de vivre.

Mais pour atteindre cet objectif, une action coordonnée est nécessaire entre les différents ministères chargés du logement, des transports, des sciences et technologies, et des finances. Les missions  gouvernementales devraient fixer un objectif ambitieux et clair que tous les ministères concernés devront poursuivre, car c’est ainsi que les investissements intersectoriels nécessaires seront mobilisés.

La perspective d’une nouvelle crise du coût de la vie plane en raison du choc actuel. Au Royaume-Uni, par exemple, la baisse de l’inflation de 3,4 % à 2,3 % prévue cette année par l’Office for Budget Responsibility a déjà été compromise, et la chancelière de l’Échiquier, Rachel Reeves, subit une pression  croissante pour protéger les ménages contre de nouvelles difficultés. L'alimentation et l'énergie ont représenté  environ la moitié de la hausse de 9 % des prix à la consommation au Royaume-Uni en 2022. Une dynamique similaire, voire plus puissante, pourrait bien s'installer à présent, alors que les menaces géopolitiques et le changement climatique s'intensifient et perturbent les rendements agricoles et les voies de transport à travers le monde.

De plus, de nombreuses preuves montrent que les bénéfices des entreprises ont été une source majeure  de l’inflation de 2022-2023. Le choc énergétique a permis aux entreprises de tirer des rentes  – des profits excédentaires – simplement parce qu’elles détenaient des actifs rares, et non parce qu’elles avaient soudainement généré des gains de productivité. Le rôle légitime du gouvernement est de veiller à ce que les crises ne profitent pas à un petit groupe d’actionnaires au détriment de tous les autres. Avec une réponse appropriée, les crises deviennent des opportunités pour stimuler l’activité économique réelle et des transformations économiques plus larges.

Le Premier ministre britannique Keir Starmer et Reeves ont, par exemple, proclamé  une politique de « tolérance zéro » envers la flambée des prix, au grand dam des principaux détaillants de carburant. Mais les détails d’une telle politique importent énormément. La garantie des prix de l’énergie 2022-2023 du Royaume-Uni a plafonné le montant payé par les ménages en subventionnant de fait les fournisseurs, puis en tentant de taxer les bénéfices exceptionnels. L’Espagne et le Portugal ont trouvé un meilleur moyen de contenir l’inflation en plafonnant le coût du gaz utilisé pour la production d’électricité, réduisant ainsi les marges exceptionnelles à la source.

Cette seconde approche, combinée à un développement ambitieux des énergies renouvelables, s’est avérée supérieure. Les prix de l’électricité en Espagne étaient inférieurs de 57 %  à la moyenne européenne au second semestre 2022. En Espagne, le prix  élevé du gaz ne détermine  désormais le prix de l'électricité  que dans 15 % des cas, contre 89 % en Italie. Si l'objectif est de promouvoir une croissance durable, il vaut mieux  établir dès le départ des relations économiques équitables plutôt que de laisser s'accumuler des profits monopolistiques pour ensuite tenter de les taxer.

Les chocs énergétiques se répercutent sur l’ensemble de l’économie, car le pétrole et les produits pétroliers restent des intrants essentiels dans l’industrie manufacturière, les transports et l’agriculture. Pour compliquer encore les choses, la hausse des taux d’intérêt des banques centrales – qui constitue actuellement le principal outil utilisé pour lutter contre l’inflation – ne ferait qu’exacerber le problème. Les hausses de taux rendent les investissements – y compris le financement des énergies renouvelables, qui impliquent des coûts initiaux élevés – plus coûteux, sans rien faire pour s’attaquer aux sources d’inflation du côté de l’offre.

Pire encore, les taux d’emprunt souverains seront poussés à la hausse à mesure que les investisseurs intégreront ces tendances dans leurs prévisions, étouffant davantage les investissements publics indispensables dans les écoles, les systèmes de santé et les infrastructures. Pour éviter cette spirale descendante, les gouvernements doivent cesser de s’appuyer autant sur les banques centrales et commencer à s’attaquer à l’inflation à la source.

Heureusement, l’investissement vert est une solution gagnant-gagnant. Outre l’atténuation du changement climatique, ses retombées se traduisent par une productivité accrue, des emplois de qualité et un meilleur niveau de vie. Une fois ces éléments pris en compte, l’investissement s’autofinance. La semaine dernière encore, l’organisme indépendant de surveillance climatique du Royaume-Uni a confirmé que chaque livre sterling dépensée pour se rapprocher de la neutralité carbone génère  environ 2 à 4 livres de valeur, ainsi que des avantages plus larges tels qu’un air plus pur, des logements mieux isolés et une alimentation plus saine.

Cette crise énergétique est l’occasion pour les États entrepreneurs de développer les capacités, les outils et les institutions nécessaires pour garantir l’accès à des produits de première nécessité abordables, empêcher la spéculation opportuniste et catalyser une transformation industrielle. Comme l’a souligné John Maynard Keynes il y a près d’un siècle, l’État doit fournir une orientation et des investissements lorsque la confiance du secteur privé et des consommateurs s’essouffle. Les gouvernements ne doivent pas laisser ce dernier choc les paralyser. Il devrait les inciter à prendre des mesures décisives pour minimiser la souffrance humaine et investir dans la résilience économique à long terme.

Mariana Mazzucato , professeure à l’University College London, est directrice fondatrice de l’UCL Institute for Innovation and Public Purpose . Elle est l’auteure de nombreux ouvrages, dont *The Big Con: How the Consulting Industry Weakens Our Businesses, Infantilizes Our Governments and Warps Our Economies  * (Penguin Press, 2023) et *The Common Good Economy: A New Compass  * (Allen Lane, juin 2026), à paraître prochainement .
 
Actu-Economie

La rédaction

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