BULLETIN STATISTIQUE DE LA DETTE : La coïncidence trop parfaite

Vendredi 17 Juillet 2026

Dix-huit mois sans bulletin statistique de la dette. Puis, soudain, une publication : le 14 juillet 2026, soit deux jours avant le retour annoncé à Dakar de l'ancien président Macky Sall. Le hasard du calendrier interroge. Surtout, le FMI (qui a supervisé l'audit ayant précédé ce bulletin) réclame désormais un nouvel audit indépendant. Comme si le document, loin de clore le débat, en ouvrait un autre.


Depuis près de deux ans le Sénégal n'avait pas publié de bulletin de dette régulier (le dernier bulletin trimestriel "ordinaire" du Trésor sénégalais remonte à septembre 2024). Dix-huit (18) mois après la fin de la période 2019-2024, le premier bulletin en 2026, tombe et cela à 48 heures du retour à Dakar annoncé de l'ancien président. Si ce n'est pas du timing politique, c'est le hasard le plus malin de l'histoire.

Sans qu'il faille présumer une intention, cela reste un fait vérifiable que la période la plus récente, la plus pertinente pour juger de l'action en cours, est la seule qui manque dans le document. Un bulletin statistique qui s'arrête en 2024, publié en 2026, c'est comme un bilan médical qui s'arrête au diagnostic.

A la lecture du bulletin, c’est un miroir à sens unique : il reflète le passé pour aveugler sur le présent.

128,6 % : un collage comptable

Les chiffres du bulletin confirment, dans le détail, l'ampleur du dérapage déjà pressenti depuis l'audit de 2025. La dette de l'administration centrale passe de 10 403 milliards FCFA en 2019 à 23 667 milliards en 2024, soit une progression de 127 %, quand le PIB nominal ne croît dans le même temps que de 45 %. Le ratio dette/PIB de l'administration centrale grimpe de 75,9 % à 119,0 %, et celui du secteur public consolidé (administration centrale et parapublic) atteint 128,6 % fin 2024.

128,6 % n'est pas un chiffre, c'est un collage. A l’analyse, ce ratio de 128,6 % est un chiffre consolidé. Il additionne la dette de l'administration centrale (119 %) et celle du secteur parapublic (9,6 % du PIB, soit 1 917 milliards). Or l'ancienne présentation budgétaire distinguait ces deux périmètres. Le lecteur qui découvre 128,6 % sans ce détail peut croire que l'État proprement dit a vu sa dette doubler. En réalité, l'administration centrale est passée de 74 % à 119 % (un bond déjà considérable, mais pas celui que suggère le chiffre global). Le parapublic, loin d'être une explication, est un surcroît. Et c'est précisément ce surcroît que le bulletin met en avant, comme pour diluer la responsabilité : la dette de PETROSEN, de SOGEPA, de SENELEC n'est pas celle du gouvernement actuel, mais elle figure dans le total qu'on lui demande de commenter.

La composition de la dette s'est également dégradée : la part domestique, plus chère (5,3 % de taux d'intérêt effectif contre 3,4 % pour l'extérieur) et plus courte (3,6 ans de maturité résiduelle moyenne contre 8,7 ans), est passée de 17,8 % à 28,6 % de la dette de l'administration centrale. Et la dette commerciale non obligataire (financements privés et bancaires hors eurobonds) a été multipliée par douze en cinq ans, passant de 8 % à 45 % de l'encours commercial total.

Il ressort du document qui détaille 25 banques créancières, mais avec une concentration extrême, que sur une dette publique totale située à 128,6% du PIB (soit 25 583 milliards FCFA), cinq banques détiennent 45% de la dette bancaire. Cependant, ces ratios n'intègrent pas encore le rebasage du PIB dont la finalisation est « en cours » (note page 6).
 
La dette extérieure : 43 % à taux de marché

Selon le document, 2022 est l’année de basculement, et même si le bulletin ne l'explique pas, on sait que c'est l'année de la crise ukrainienne, et de l'accélération des projets d’envergure (Train Express Régional, autoroutes, stade).

Par ailleurs, 43% de la dette extérieure qui a atteint 16 894 milliards FCFA (71% du total) en 2024 est à taux de marché. Décomposée, les Multilatéraux en ont pour 6 749 Md (40%) (Banque mondiale, FMI, BAD... à des taux concessionnels et des conditionnalités ; les Commerciaux : 5 672 Md (34%) (Eurobonds, banques privées) à des taux de marché, avec une durée plus courte ; 2 934 Md (17%) sont inscrits pour les Bilatéraux (Club de Paris, Chine, Inde...) ; tandis que les Crédits à l'exportation représentent 1 539 Md (9%), liés à des contrats fournisseurs.

À eux seuls, créanciers commerciaux et crédits à l'exportation représentent 43 % de la dette extérieure (et des taux bien plus élevés que les multilatéraux). Si l'on y ajoute la composante commerciale des bilatéraux, la part à taux de marché approche la moitié du total extérieur.

La catégorie « Hors-Eurobonds » dans les commerciaux est passée de 210 milliards en 2019 à 2 539 milliards en 2024, soit une multiplication par douze. Le document ne donne aucune explication sur cette explosion.

Quant aux Eurobonds, ils sont passés de 2 358 à 3 133 milliards. Cela semble modeste, mais c'est de la dette commerciale internationale émise sur les marchés financiers. En 2024, Le Sénégal a bien émis un Eurobond en juin 2024 (750 millions $, en deux tranches), mais au taux de 7,75 %. Cette émission de juin 2024 visait le financement du budget 2024. C'est la définition du refinancement à la dérive : on emprunte plus cher pour rembourser moins cher, en allongeant la durée.

Le secteur parapublic : trois cas, trois questions

Le secteur parapublic représente 1 917 milliards (9,6% du PIB) en 2024. Mais ce chiffre masquerait des réalités troublantes.

PETROSEN : ×20,5 en cinq ans

La Société des Pétroles du Sénégal (PETROSEN) est passée de 32,2 milliards en 2019 à 660,2 milliards en 2024. Elle représente à elle seule 34,4% de tout le secteur parapublic. Sa dette est à 97,3% extérieure (642,3 milliards).

La question que le document ne pose pas : à quoi servent ces 660 milliards ? Le Sénégal n'était pas encore producteur de pétrole. Ces emprunts sont liés à des projets d'exploration, de raffinage, de gaz naturel liquéfié (GNL). Les délais de production pétrolière étaient repoussés sine die. PETROSEN est devenue une machine à emprunter sans revenus.

SOGEPA : l’apparition fantôme

La Société de Gestion du Patrimoine (SOGEPA) apparaît en 2022 avec 330 milliards (c'est un Sukuk à 6,1%), puis 299 milliards en 2024.

SENELEC : la dette qui diminue, l'opacité qui reste

SENELEC est le seul cas « rassurant » : De 300,4 à 227,6 milliards (-24 %). Une entreprise électrique en déficit chronique. La réduction n'est pas le fruit de la rentabilité. C'est probablement une restructuration comptable ou un transfert de dette vers l'État. Le bulletin se tait sur la nature de cette baisse.
 
La limite structurelle

C'est là que la lecture critique du document s'impose. Le Trésor sénégalais publiait des bulletins trimestriels réguliers bien avant (Les éditions T4 2022, T1 2023, T3 2023, structurées de façon quasi identique, avec des tableaux 1 à 13 couvrant administration centrale et parapublic). La série existait donc de façon continue. Le choix de 2019 comme point de départ de ce bulletin spécifique correspond très précisément au périmètre retenu par l'IGF et la Cour des comptes dans leur propre audit. Le bulletin, en toute rigueur méthodologique, calque son périmètre temporel sur celui de l'audit qui l'a rendu nécessaire (la période 2019 à 2024, celle du second mandat de Macky Sall).

Mais ce choix a une conséquence directe, qu'aucune ligne du bulletin ne signale : la période qui intéresse aujourd'hui le plus l'opinion (celle de la gestion du gouvernement actuel, élu en mars 2024) reste entièrement hors champ. Le bulletin ne dit rien de 2025, ni du premier semestre 2026. Or c'est précisément sur cette période que se concentre, selon les propres projections du document, le pic du service de la dette : 4 307 milliards FCFA rien qu'en 2026, contre 2 751 milliards effectivement remboursés en 2024. Le lecteur dispose donc d'une projection budgétaire, mais d'aucune donnée réelle et auditée sur son exécution.

Ce point aveugle s'ajoute à un autre, plus grave encore par son ancienneté et son absence totale de traitement officiel : les arriérés de paiement de l'État envers ses fournisseurs et prestataires privés (bâtiment et travaux publics en tête), chiffrés à environ 1 400 milliards FCFA par le patronat sénégalais en juin 2026. Cette dette-là, de nature différente de la dette financière classique mais tout aussi réelle dans ses effets sur le tissu économique, ne fait l'objet d'aucune cartographie, d'aucun bulletin, d'aucun suivi consolidé (alors que ce même bulletin, par sa méthodologie et son savoir-faire de réconciliation, aurait pu en constituer le support naturel), d'aucun suivi consolidé.
Le bulletin, par sa méthodologie, aurait pu en être le support naturel. Il s'en abstient.

La stratégie du procureur

Ce bulletin apparaît comme un acte de contrition forcée, un bouclier juridique, ou encore une mise en scène politique, mais pas une initiative de bonne gouvernance. Il a été commandité après l'audit de la Cour des Comptes, dans un contexte de pression du FMI et de la communauté internationale.

Un exercice de transparence qui s'arrête très précisément à la date d'entrée en fonction du pouvoir en place laisse ouverte une question simple, et légitime : quand l'opinion sénégalaise disposera-t-elle d'un bulletin équivalent, avec le même niveau de détail et la même rigueur de réconciliation, portant sur la période 2025-2026 ? Tant que cette question reste sans réponse, la transparence engagée depuis 2024 demeure, par construction, rétrospective (jamais tout à fait contemporaine de l'action en cours).

Un autre audit

En définitive, le bulletin se réclame du rapport Mazars sans jamais le publier. C'est comme un tribunal qui rendrait un verdict en se référant à une enquête que personne n'a pu lire.

Faut-il rappeler que l'avocat de l'ancien président, en demandant la publication du rapport Mazars, avait touché un point sensible : si le gouvernement invoque ce rapport pour légitimer ses chiffres, il doit le rendre public. Sinon, c'est de l'utilisation sélective d'un document pour des fins politiques.

Le gouvernement a répondu par le bulletin : « Voici les chiffres, mais pas la méthode. Voici le constat, mais pas l'enquête. »

C'est la stratégie du procureur qui présente des pièces à conviction sans révéler l'ensemble du dossier d'instruction.

Si le rapport Mazars n'est pas publié, comment pouvons-nous savoir qu'il existe réellement ? Comment savons-nous qu'il dit ce que le bulletin prétend ? Comment savons-nous qu'il n'a pas été amendé, édulcoré, ou réécrit entre sa remise au gouvernement et la publication du bulletin ?

Si le FMI, après avoir supervisé l'audit de Forvis Mazars, réclame un autre audit indépendant (lors de sa dernière et récente mission à Dakar), ce n’est pas sans raison.
Malick NDAW
Actu-Economie

La rédaction

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