Une hausse des taux d'intérêt ne freinera pas l'inflation en Afrique

Jeudi 18 Juin 2026

Les difficultés étaient déjà nombreuses en début d’année pour les économies africaines : baisse de la demande mondiale relative à leurs biens et services, imprévisibilité des droits de douane et autres barrières commerciales, surendettement après la pandémie, chômage structurel et importantes sorties nettes de capitaux. Ces difficultés ont ensuite été aggravées par la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, qui a plongé le Moyen-Orient dans l’instabilité, conduit à l’interruption du trafic dans le détroit d’Ormuz, et accentué les pressions inflationnistes.


Aujourd’hui, l’inflation atteint des taux à deux chiffres  dans certains pays africains. Solution traditionnelle de politique monétaire, une hausse des taux d’intérêt ne permettra cependant pas de contenir cette inflation, et pourrait même l’alimenter.

Le Fonds monétaire international préconise  un resserrement monétaire, invoquant des niveaux élevés de dette publique, un risque de « pics de dépenses procycliques » au sein des économies exportatrices de pétrole, et une potentielle surchauffe dans d’autres pays. Or, cette recommandation est erronée sur le plan analytique, empiriquement contestable et stratégiquement dangereuse. Un resserrement monétaire équivaudrait en effet à appliquer un remède du côté de la demande, contre une pathologie du côté de l’offre.

La dette publique de l’Afrique ne résulte pas de la consommation. Dans la plupart des États, les déficits budgétaires et extérieurs ne financent pas des subventions ou des dépenses courantes excessives, mais plutôt des besoins essentiels en matière d’infrastructures et de services publics, tels que les hôpitaux et les écoles. Ces actifs présentent une durée de vie économique de 50 ans au moins, et leurs multiplicateurs de productivité sont sous-estimés par les modèles standard, de courte vue, relatifs à la viabilité de la dette.

Supérieure à la moyenne, la croissance  observée dans des pays tels que Djibouti, l’Égypte, la Guinée, le Niger, le Rwanda, l’Éthiopie, le Maroc, la Côte d’Ivoire et la Tanzanie témoigne d’une expansion du côté de l’offre – dans les services, la construction et l’agriculture – et non d’un boom de la demande, peu viable, qui serait alimenté par le crédit. Les inquiétudes concernant une « surchauffe » sont par conséquent tout aussi infondées.

Une économie surchauffe lorsque la demande de biens et de services dépasse largement la capacité de l’économie à les fournir, et que les prix de la main-d’œuvre et du capital augmentent, générant une inflation alimentée par la demande, que des hausses de taux d’intérêt peuvent alors modérer. Or, ce cadre s’applique aux économies développées présentant un marché du travail performant, des salaires flexibles, un stock de capital fonctionnant à un niveau proche de sa pleine capacité, des anticipations d’inflation ancrées par une banque centrale crédible, ainsi que des mécanismes efficaces de transmission de la politique monétaire. Aucune de ces conditions ne concerne les économies africaines.

La main-d’œuvre africaine est principalement employée dans l’agriculture de subsistance et les petites exploitations, l’économie informelle ainsi que les services à faible productivité. Les marchés du travail agricoles étant segmentés, saisonniers et largement non monétaires dans leurs mécanismes d’équilibrage, ces secteurs ne sont pas soumis aux dynamiques de fixation des salaires qui alimentent l’inflation induite par la demande au sein des économies industrialisées. La pression salariale dans le secteur formel, qui ne représente qu’une faible part de l’emploi total, n’alimente pas l’inflation à l’échelle de l’économie.

La hausse de l’inflation en Afrique est principalement de nature structurelle, liée à l’offre ainsi qu’à la flambée des coûts. Comme le reconnaît le FMI lui-même, elle est alimentée par des événements qui échappent au contrôle de l’Afrique, qui ont fait grimper les prix des biens que les pays africains doivent acheter à l’étranger, notamment les produits pétroliers, les médicaments, les engrais et les denrées alimentaires.

La théorie macroéconomique standard soutient que les hausses de taux d’intérêt fonctionnent en faisant augmenter les coûts d’emprunt (réduisant ainsi l’investissement et la consommation, ce qui refroidit la demande), en resserrant les conditions de crédit (comprimant les dépenses) et en renforçant le taux de change (attirant les entrées de capitaux et réduisant le coût des importations). Dans l’Afrique d’aujourd’hui, aucun de ces leviers n’est particulièrement efficace.

Commençons par les coûts d’emprunt. Des taux d’intérêt plus élevés ne peuvent conduire à une baisse des prix du carburant ou des engrais, et encore moins à une résolution du conflit au Moyen-Orient ; ils exerceront peu d’impact sur le secteur urbain informel et l’agriculture rurale, qui opèrent en grande partie en dehors du système bancaire classique. Parmi ces activités non structurées figurent les petites exploitations agricoles, lesquelles fournissent les produits alimentaires qui influent sur les indices des prix à la consommation, ainsi que les commerçants alimentaires informels, qui fixent les prix du marché pour la plupart des ménages africains.

Des taux d’intérêt plus élevés auraient davantage pour conséquence une augmentation du coût du crédit pour les segments formels de l’économie, d’envergure réduite, susceptibles d’attirer des investissements, et générateurs de croissance. Ils mettraient à mal l’investissement – y compris dans des secteurs essentiels tels que la production d’énergie et la transformation agroalimentaire – réduisant ainsi la capacité de production, au moment même auquel les contraintes d’offre génèrent des pressions inflationnistes.

Le levier du taux de change présente un certain potentiel dans la lutte contre l’inflation. Seulement voilà, les comptes de capital en Afrique sont souvent partiellement contrôlés, et les entrées de capitaux revêtent principalement la forme d’investissements directs étrangers, et non de capitaux spéculatifs sensibles aux taux d’intérêt. Par ailleurs, les fluctuations des monnaies nationales sont davantage déterminées par les déficits commerciaux structurels et par la dynamique mondiale du dollar que par des hausses marginales des taux de la banque centrale.

Une stratégie plus judicieuse que le resserrement monétaire consisterait à accélérer la transformation structurelle dont le continent a cruellement besoin, en orientant les financements vers des industries productives et créatrices d’emplois.

Il est pour cela nécessaire que les États africains créent ou renforcent des banques nationales de développement, afin de pouvoir proposer des financements à long terme à des taux inférieurs à ceux du marché pour les secteurs stratégiques, et d’attirer les investissements privés. Il leur faut également recourir à des mécanismes ciblés d’allocation de crédit et de refinancement, afin d’orienter les prêts vers les secteurs prioritaires, et mobiliser l’épargne nationale à grande échelle par le biais de véhicules d’épargne publique, de fonds souverains ou d’institutions de financement du développement. Des conditions de performance strictes et des exigences de transparence totale doivent par ailleurs être associées aux crédits subventionnés.

Les institutions de crédit à l’exportation sont également essentielles, recourant à des financements concessionnels et des subventions liés à des indicateurs de performance mesurables, tels que des objectifs d’exportation, afin d’instaurer une discipline et d’empêcher le système financier de succomber au clientélisme politique. À mesure du développement de leur économie, il est nécessaire que les États africains réajustent progressivement leur arsenal d’outils financiers, en évoluant d’un financement des infrastructures administré et à fort endettement vers le capital-risque, la prise de participation, la finance innovante et les cadres d’expérimentation réglementaire.

Aucune économie n’a réussi sa transformation structurelle en recourant à des politiques classiques de ciblage de l’inflation et de taux d’intérêt. Au contraire, le succès a toujours reposé sur des montages financiers qui ont remédié aux défaillances de coordination, financé les investissements à long terme, et accéléré la modernisation industrielle. Cette approche, associée à la diversification des systèmes de production alimentaire et énergétique, contribuerait significativement à renforcer la souveraineté, la stabilité et la prospérité de l’Afrique.

Célestin Monga, ancien directeur général de l’Organisation des Nations Unies pour le développement industriel et ancien conseiller économique principal à la Banque mondiale, enseigne les politiques publiques et l’économie à la Harvard Kennedy School. Il a été vice-président et économiste en chef du Groupe de la Banque africaine de développement. Il est coéditeur (avec Justin Yifu Lin) de l’ouvrage intitulé The Oxford Handbook of Structural Transformation (Oxford University Press, 2019) et coauteur (avec Justin Yifu Lin) de Beating the Odds: Jump-Starting Developing Countries  (Princeton University Press, 2017).
© Project Syndicate 1995–2026
 
Actu-Economie

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