SECURITE ALIMENTAIRE EN AFRIQUE : Le défi du prix et de la qualité

Lundi 3 Août 2026

La faim recule, mais bien manger reste hors de portée pour une majorité d’Africains. En 2025, 309 millions de personnes souffraient encore de la faim sur le continent, tandis que 66,6 % de la population ne pouvait s’offrir une alimentation saine. Le rapport 2026 sur l’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition montre que le véritable défi n’est plus seulement de produire davantage de nourriture.


La faim recule à l’échelle mondiale, mais l’Afrique reste confrontée à une équation alimentaire de plus en plus complexe : produire suffisamment ne suffit plus. Il faut aussi rendre une alimentation diversifiée et nutritive accessible à des populations dont le pouvoir d’achat demeure limité. Le rapport 2026 sur l’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition révèle ainsi un paradoxe : alors que la tendance mondiale s’améliore, l’Afrique concentre toujours la plus grande part de la faim et reste la région où l’alimentation saine est la moins abordable.

Le chiffre est à la fois spectaculaire et révélateur. En 2025, 309 millions de personnes souffraient de la faim en Afrique, soit environ une personne sur cinq. Pour la première fois, le continent devance l’Asie en nombre absolu de personnes confrontées à la faim.

La situation mondiale, elle, évolue dans un sens plus favorable. La prévalence de la faim est passée de 8,6 % de la population mondiale en 2022 à 7,8 % en 2025. En Afrique aussi, un premier signal positif apparaît : après plusieurs années de progression, la tendance s’est interrompue en 2025. Mais il serait imprudent d'y voir un retournement durable. À l'horizon 2030, entre 510 et 520 millions de personnes pourraient encore souffrir de la faim dans le monde, dont 56 % en Afrique.

Le continent reste donc au cœur de la crise alimentaire mondiale. Mais le problème ne se résume plus à la faim.

Quand manger ne signifie pas bien manger

C'est l'un des enseignements majeurs du rapport conjoint de la FAO, du FIDA, de l'OMS, du PAM et de l'UNICEF : avoir suffisamment à manger ne signifie pas nécessairement pouvoir bien manger.

En 2025, 66,6 % de la population africaine n'avait pas les moyens de s'offrir une alimentation saine. Et contrairement à l'Asie ou à l'Amérique latine et aux Caraïbes, où cet indicateur recule, il continue d'augmenter en Afrique. C'est là que se situe l'un des véritables angles morts de la sécurité alimentaire.

Pendant longtemps, le débat a principalement porté sur la disponibilité des aliments : produire suffisamment de céréales, éviter les pénuries, approvisionner les marchés. Le rapport oblige à déplacer le curseur. La question n'estplus seulement de savoir combien de nourriture est disponible, mais quelle nourriture les ménages peuvent réellement acheter.

Or une alimentation saine est, par définition, plus diversifiée. Elle suppose notamment des fruits, des légumes, des protéines et des aliments riches en micronutriments. Ce sont aussi les catégories qui coûtent le plus cher.

Les aliments d'origine animale constituent notamment le groupe le plus coûteux du panier alimentaire sain en Afrique. Le paradoxe est alors brutal : les aliments qui permettent de remplir l'assiette ne sont pas nécessairement ceux qui permettent de la rendre nutritionnellement équilibrée.

Une facture qui commence bien après la ferme

Pour comprendre cette situation, il faut regarder au-delà de l'exploitation agricole.
Le rapport montre qu'entre 70 et 75 % du prix payé par le consommateur intervient après la sortie de l'exploitation. Transformation, transport, stockage, logistique et marchés de gros concentrent une part considérable de la valeur ajoutée et des coûts. Jusqu'à 40 % des coûts de la chaîne peuvent ainsi intervenir dans la transformation intermédiaire, les services logistiques et les marchés de gros.
Cette donnée change profondément la manière de poser le problème.
Réduire la faim ne consiste donc pas seulement à produire davantage. Il faut également réduire le coût du trajet entre le champ et l'assiette.

Routes, transport, énergie, stockage, chaîne du froid, accès au financement et technologies agricoles deviennent ainsi des composantes à part entière de la sécurité alimentaire.

Une chambre froide n'est plus seulement un équipement commercial. Elle peut devenir un outil de lutte contre les pertes et de stabilisation des prix. Une infrastructure routière n'est plus seulement un investissement économique : elle peut conditionner l'accès des consommateurs aux produits frais. Une meilleure organisation des marchés peut, elle aussi, agir sur le prix final.

Le rapport identifie précisément ces leviers : productivité agricole, recherche et développement, irrigation, infrastructures, réseaux de transport, connectivité, intégration commerciale et coût de l'énergie et de la main-d'œuvre.

Le coût invisible d'une alimentation pauvre

Les conséquences dépassent largement le contenu du panier alimentaire.
En Afrique, seulement 20,5 % des enfants âgés de 6 à 23 mois atteignent le seuil minimal de diversité alimentaire. Chez les femmes de 15 à 49 ans, la proportion n'est que de 43 %.

Ces chiffres racontent une réalité qui ne se mesure pas uniquement en calories. Ils parlent de développement de l'enfant, de santé maternelle, de capital humain et, à terme, de productivité économique. Une alimentation insuffisamment diversifiée durant les premières années de la vie peut laisser des conséquences durables.

Le coût d'une mauvaise alimentation n'est donc pas nécessairement payé au moment de l'achat. Il peut être reporté sur les systèmes de santé, l'éducation et l'économie. Ce que l'on économise aujourd'hui sur l'alimentation peut parfois être payé beaucoup plus cher demain.

L'Afrique face à une contradiction majeure

Le continent doit désormais relever plusieurs défis simultanément : produire davantage pour une population en croissance, rendre les aliments nutritifs moins chers et préserver les revenus de ceux qui les produisent. C'est toute la difficulté.

Faire baisser le prix payé par le consommateur ne signifie pas automatiquement réduire le revenu du producteur. Entre les deux se trouvent toute une série d'intermédiaires, de services et d'infrastructures dont dépendent à la fois la qualité, la disponibilité et le prix final.

Le rapport appelle donc à des politiques plus transversales : investir dans la recherche agricole, l'irrigation, les infrastructures et les chaînes du froid ; réduire les pertes alimentaires ; faciliter les échanges commerciaux ; améliorer les cadres réglementaires ; mais aussi réorienter certaines subventions agricoles vers des productions plus diversifiées.

Ces réformes auront nécessairement des effets redistributifs. Elles devront donc protéger les petits producteurs, les femmes, les jeunes et les ménages les plus vulnérables.

Et le Sénégal dans tout cela ?

Le rapport ne fournit pas, dans les éléments considérés ici, un diagnostic spécifique au Sénégal. Mais son constat régional pose une question qui mérite d'être posée à l'échelle nationale.

La sécurité alimentaire doit-elle encore être pensée principalement comme une politique d'approvisionnement, ou doit-elle désormais devenir aussi une politique d'accessibilité nutritionnelle ?

La nuance est essentielle.

Garantir l'approvisionnement des marchés ne suffit pas si les ménages ne peuvent pas acheter une alimentation suffisamment diversifiée. Produire localement ne suffit pas si les coûts de transport, de stockage, de transformation ou de distribution rendent les produits trop chers. Soutenir la production ne suffit pas davantage si la structure des marchés ne permet pas aux producteurs de vivre correctement de leur travail.

Pour le Sénégal comme pour beaucoup de pays d'Afrique de l'Ouest, l'enjeu pourrait donc être moins de choisir entre produire plus et importer davantage, que de comprendre comment rendre l'ensemble de la chaîne alimentaire plus efficace, plus diversifiée et plus accessible.

C'est un changement de logiciel.

Passer du droit de manger au droit de bien manger

L'Afrique commence peut-être à sortir d'une période où la question alimentaire était essentiellement celle de la quantité. Elle entre dans une phase où la question du prix, de la qualité et de l'accessibilité devient tout aussi déterminante.

Le continent cumule aujourd'hui plusieurs vulnérabilités : 309 millions de personnes confrontées à la faim, une majorité de sa population incapable de s'offrir une alimentation saine et une diversité alimentaire encore insuffisante chez les enfants et les femmes. Le défi est donc immense.

Il ne s'agit plus seulement de remplir les assiettes. Il faut faire en sorte que ce qu'elles contiennent permette réellement de vivre en bonne santé.

Car une assiette suffisamment remplie n'est pas forcément une assiette saine. Et tant que les fruits, les légumes, les protéines et les autres aliments nutritifs resteront trop chers pour une majorité de la population, la bataille contre la malnutrition restera, elle aussi, inachevée.
Malick NDAW
 
 
Actu-Economie

La rédaction

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