L’entreprise publique Senelec (Société nationale d’électricité du Sénégal) a finalisé le rachat intégral de WAE (West African Energy), en s’appuyant sur un droit de préemption ou d’intervention publique. Cela constitue un tournant dans la manière dont le Sénégal traitera ses futurs projets énergétiques mixtes, avec un signal que le risque ultime, même dans un projet privé structuré, peut être réinternalisé par l’État, ce qui modifie la perception du risque et le coût du capital.
La centrale West African Energy, située à Cap des Biches, est une centrale à cycle combiné gaz naturel de 366 MW, représentant environ 25 % de la capacité installée du Sénégal. À ce stade, environ 127 MW ont été injectés dans le réseau, confirmant l’importance stratégique de l’actif, mais aussi le décalage entre l’investissement engagé et la pleine capacité attendue.
Le projet représente un investissement estimé à environ 283 milliards de FCFA (432 millions d’euros), financé initialement par un consortium privé à dominante locale, avec une part de 15 % pour Senelec et un fort recours à l’endettement et à des garanties publiques.
Pression accrue sur Senelec
L’originalité du projet était justement d’être majoritairement porté par des capitaux locaux dans un secteur (production d’énergie) où les grands acteurs privés sont souvent étrangers. En reprenant le contrôle, l’Etat casse la dynamique des champions nationaux privés au profit d'un capitalisme d'État.
Or, décourager l’investissement local dans des projets lourds est contre-productif, surtout dans un pays aux ressources publiques limitées et au tissu industriel fragile.
Senelec consolide un actif fortement capitalistique, encore en phase de montée en régime et assorti d’engagements financiers à long terme. Or, elle affiche déjà une situation financière pas des plus reluisantes. À ce jour, il n’existe pas de données publiques consolidées sur la dette exacte de Senelec, mais l’entreprise a eu recours à des mécanismes de financement innovants — notamment l’émission d’une obligation de 120 milliards de FCFA (215 millions USD) titrisée sur les factures impayées (ce qui révèle à la fois la taille du défi financier et la pression sur sa capacité de financement).
Si on y ajoute une dépendance structurelle aux subventions publiques, une tarification de l’électricité historiquement insuffisante pour couvrir l’ensemble des coûts, l’équation financière devient particulièrement contrainte.
La nouvelle donne accroît ainsi mécaniquement la pression sur le bilan de l’opérateur public, les risques budgétaires implicites pour l’État, la probabilité de soutien financier futur, direct ou indirect.
Quel signal pour l’investissement privé local ?
L’enjeu dépasse largement le cas WAE. Dans une économie où les investissements privés sont essentiels (les producteurs privés (IPP) fournissant près de 75 % de l’électricité nationale selon les chiffres les plus récents), la substitution publique de projets conçus par le privé pose un vrai défi de signal économique.
Ce signal est économiquement problématique. Il tend à accroître l’aversion au risque des investisseurs locaux, renchérir le coût du capital, renforcer l’attentisme dans des secteurs pourtant prioritaires. À terme, ce type d’intervention peut se traduire par une hausse de la prime de risque exigée par les investisseurs, donc par un coût du capital plus élevé pour les futurs projets énergétiques, y compris ceux portés par l’État lui-même.
A rebours de la filialisation
Dans les faits, la reprise de West African Energy par Senelec va clairement à rebours de la logique de filialisation de Senelec, ou en tout cas elle en repousse (encore) l’échéance. C’est une contradiction majeure entre les réformes structurelles demandées par les bailleurs de fonds (comme la Banque Mondiale ou le FMI) et la pratique réelle du pouvoir actuel.
D’abord, la filialisation qui vise à introduire de la concurrence et de la transparence, suppose une clarification des rôles : Senelec comme holding, des filiales bien identifiées (production, transport, distribution), avec des périmètres clairs, des comptes séparés, et une logique de performance par entité.
Or, en rachetant un actif de production privé et en l’intégrant directement dans son giron, Senelec recentralise au lieu de spécialiser, brouille un peu plus la frontière entre opérateur, acheteur, producteur et stratège.
Ensuite, il y a la logique politique derrière la décision. Le message envoyé est moins : “on prépare Senelec à un modèle corporate moderne” que Senelec est l’outil principal de souveraineté énergétique”. Et dans ce schéma-là, la filialisation devient secondaire, voire inconfortable politiquement, parce qu’elle peut être perçue comme : un prélude à une ouverture du capital, ou à une dilution du contrôle de l’État.
Côté partenaires et bailleurs, le signal est ambigu. La filialisation était souvent vue comme un outil de lisibilité, un moyen de rassurer investisseurs et prêteurs. Avec cette nouvelle donne, on comprend que la priorité n’est plus la “mise aux standards”, mais le pilotage étatique direct.
En rachetant une centrale de production massive (300 MW), la Senelec renforce son pôle "Production". Au lieu de devenir un simple acheteur d'énergie auprès de divers producteurs (privés ou filiales), Senelec redevient un producteur hégémonique.
On s'éloigne ainsi du modèle de marché libéralisé pour revenir à un modèle d'entreprise d'État "tout-en-un", ce qui rend la séparation des métiers techniquement et politiquement beaucoup plus difficile.
WAE est un actif lourd, avec une dette importante à rembourser. Si la Senelec absorbe WAE, elle alourdit son bilan à un moment où elle devait normalement être "découpée".
La primauté du contrôle sur l'efficacité
En consolidant WAE, l’État sécurise l’offre électrique à court terme, mais fragilise potentiellement la dynamique d’investissement privé à moyen terme. Cela illustre un choix économique discutable dans un contexte sénégalais tendu sur le plan budgétaire : au lieu d’optimiser le rôle du privé, l’État a choisi de se substituer à lui, là où le risque devient tangible.
Le coût n’est pas seulement financier. Il est aussi économique et institutionnel : affaiblissement de la discipline de marché, confusion des rôles, et retour implicite à un modèle où l’État devient l’investisseur principal, faute d’un cadre suffisamment crédible pour le privé.
La priorité devrait être inverse : réduire le risque perçu par les investisseurs, stabiliser les règles du jeu et encourager le capital local à investir massivement, plutôt que de s’y substituer.
Il ne suffit pas de garantir la souveraineté énergétique, il faut aussi garantir la compétitivité économique et la confiance des investisseurs privés.
La compétitivité énergétique du Sénégal dépendra moins du nombre d’actifs contrôlés par l’État que de sa capacité à faire émerger un secteur privé capable d’assumer le risque industriel.
Malick NDAW
La centrale West African Energy, située à Cap des Biches, est une centrale à cycle combiné gaz naturel de 366 MW, représentant environ 25 % de la capacité installée du Sénégal. À ce stade, environ 127 MW ont été injectés dans le réseau, confirmant l’importance stratégique de l’actif, mais aussi le décalage entre l’investissement engagé et la pleine capacité attendue.
Le projet représente un investissement estimé à environ 283 milliards de FCFA (432 millions d’euros), financé initialement par un consortium privé à dominante locale, avec une part de 15 % pour Senelec et un fort recours à l’endettement et à des garanties publiques.
Pression accrue sur Senelec
L’originalité du projet était justement d’être majoritairement porté par des capitaux locaux dans un secteur (production d’énergie) où les grands acteurs privés sont souvent étrangers. En reprenant le contrôle, l’Etat casse la dynamique des champions nationaux privés au profit d'un capitalisme d'État.
Or, décourager l’investissement local dans des projets lourds est contre-productif, surtout dans un pays aux ressources publiques limitées et au tissu industriel fragile.
Senelec consolide un actif fortement capitalistique, encore en phase de montée en régime et assorti d’engagements financiers à long terme. Or, elle affiche déjà une situation financière pas des plus reluisantes. À ce jour, il n’existe pas de données publiques consolidées sur la dette exacte de Senelec, mais l’entreprise a eu recours à des mécanismes de financement innovants — notamment l’émission d’une obligation de 120 milliards de FCFA (215 millions USD) titrisée sur les factures impayées (ce qui révèle à la fois la taille du défi financier et la pression sur sa capacité de financement).
Si on y ajoute une dépendance structurelle aux subventions publiques, une tarification de l’électricité historiquement insuffisante pour couvrir l’ensemble des coûts, l’équation financière devient particulièrement contrainte.
La nouvelle donne accroît ainsi mécaniquement la pression sur le bilan de l’opérateur public, les risques budgétaires implicites pour l’État, la probabilité de soutien financier futur, direct ou indirect.
Quel signal pour l’investissement privé local ?
L’enjeu dépasse largement le cas WAE. Dans une économie où les investissements privés sont essentiels (les producteurs privés (IPP) fournissant près de 75 % de l’électricité nationale selon les chiffres les plus récents), la substitution publique de projets conçus par le privé pose un vrai défi de signal économique.
Ce signal est économiquement problématique. Il tend à accroître l’aversion au risque des investisseurs locaux, renchérir le coût du capital, renforcer l’attentisme dans des secteurs pourtant prioritaires. À terme, ce type d’intervention peut se traduire par une hausse de la prime de risque exigée par les investisseurs, donc par un coût du capital plus élevé pour les futurs projets énergétiques, y compris ceux portés par l’État lui-même.
A rebours de la filialisation
Dans les faits, la reprise de West African Energy par Senelec va clairement à rebours de la logique de filialisation de Senelec, ou en tout cas elle en repousse (encore) l’échéance. C’est une contradiction majeure entre les réformes structurelles demandées par les bailleurs de fonds (comme la Banque Mondiale ou le FMI) et la pratique réelle du pouvoir actuel.
D’abord, la filialisation qui vise à introduire de la concurrence et de la transparence, suppose une clarification des rôles : Senelec comme holding, des filiales bien identifiées (production, transport, distribution), avec des périmètres clairs, des comptes séparés, et une logique de performance par entité.
Or, en rachetant un actif de production privé et en l’intégrant directement dans son giron, Senelec recentralise au lieu de spécialiser, brouille un peu plus la frontière entre opérateur, acheteur, producteur et stratège.
Ensuite, il y a la logique politique derrière la décision. Le message envoyé est moins : “on prépare Senelec à un modèle corporate moderne” que Senelec est l’outil principal de souveraineté énergétique”. Et dans ce schéma-là, la filialisation devient secondaire, voire inconfortable politiquement, parce qu’elle peut être perçue comme : un prélude à une ouverture du capital, ou à une dilution du contrôle de l’État.
Côté partenaires et bailleurs, le signal est ambigu. La filialisation était souvent vue comme un outil de lisibilité, un moyen de rassurer investisseurs et prêteurs. Avec cette nouvelle donne, on comprend que la priorité n’est plus la “mise aux standards”, mais le pilotage étatique direct.
En rachetant une centrale de production massive (300 MW), la Senelec renforce son pôle "Production". Au lieu de devenir un simple acheteur d'énergie auprès de divers producteurs (privés ou filiales), Senelec redevient un producteur hégémonique.
On s'éloigne ainsi du modèle de marché libéralisé pour revenir à un modèle d'entreprise d'État "tout-en-un", ce qui rend la séparation des métiers techniquement et politiquement beaucoup plus difficile.
WAE est un actif lourd, avec une dette importante à rembourser. Si la Senelec absorbe WAE, elle alourdit son bilan à un moment où elle devait normalement être "découpée".
La primauté du contrôle sur l'efficacité
En consolidant WAE, l’État sécurise l’offre électrique à court terme, mais fragilise potentiellement la dynamique d’investissement privé à moyen terme. Cela illustre un choix économique discutable dans un contexte sénégalais tendu sur le plan budgétaire : au lieu d’optimiser le rôle du privé, l’État a choisi de se substituer à lui, là où le risque devient tangible.
Le coût n’est pas seulement financier. Il est aussi économique et institutionnel : affaiblissement de la discipline de marché, confusion des rôles, et retour implicite à un modèle où l’État devient l’investisseur principal, faute d’un cadre suffisamment crédible pour le privé.
La priorité devrait être inverse : réduire le risque perçu par les investisseurs, stabiliser les règles du jeu et encourager le capital local à investir massivement, plutôt que de s’y substituer.
Il ne suffit pas de garantir la souveraineté énergétique, il faut aussi garantir la compétitivité économique et la confiance des investisseurs privés.
La compétitivité énergétique du Sénégal dépendra moins du nombre d’actifs contrôlés par l’État que de sa capacité à faire émerger un secteur privé capable d’assumer le risque industriel.
Malick NDAW


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