Une grande salle. Les musiciens ont pris place. Les instruments accordent leurs dernières notes. Les pupitres sont ouverts, les partitions soigneusement disposées. Dans quelques instants, la musique va commencer. Les cordes ont posé le thème, les cuivres s'apprêtent à répondre, la salle est suspendue. Au centre, un homme. Il ne joue d'aucun instrument, et pourtant, tous les instruments semblent attendre son signal. Sa baguette s'élève. Le silence se fait. Puis vient le premier mouvement.
La symphonie finances publiques
Les premières notes s'élèvent depuis Nioro du Rip, le 6 août 1965. Elles se poursuivent en 1991, à l'École nationale d'économie appliquée de Dakar, où il obtient son diplôme, avant de trouver, l'année suivante, leur véritable portée au ministère de l'Économie et des Finances, qu'il ne quittera plus.
Le premier mouvement s'installe. Aux premiers violons, la Direction générale du Budget donne le ton. Les cuivres portent les ambitions de développement. Les percussions rappellent les contraintes, les échéances, les équilibres à respecter. Les contrebasses, elles, soutiennent l'ensemble, avec le poids des engagements de l'État, des ressources à mobiliser et des arbitrages à opérer. Chaque instrument a sa partition, chaque musicien sa mesure, mais rien ne doit dissoner. Car dans cet orchestre singulier, une fausse note peut coûter cher à toute une nation.
Au pupitre, un homme au visage barré par la générosité d'un sourire immaculé. Les musiciens jouent mieux sous une baguette qui sourit. Et lui, connaît la musique, depuis longtemps, lorsqu’il entre en 1992 dans le temple de l'Économie et des Finances, après sa formation à Dakar et ses études en Belgique. Il apprend les partitions, en maîtrise les nuances, découvre les silences et les accélérations de la mécanique financière de l'État. Il passe par la Direction de la coopération économique et financière, en gravit les échelons, en prend la direction, puis devient directeur général du Budget en 2014. Huit années durant, il dirige l'un des pupitres les plus stratégiques de l'orchestre national.
Il n'est pas de ceux qui découvrent la musique le soir de la représentation. Il en connaît les répétitions, les exigences, les coulisses. Il sait qu'une symphonie ne tient pas à la virtuosité d'un seul instrument, mais à la capacité de tous à jouer ensemble.
Le 17 septembre 2022, il change de pupitre et devient ministre des Finances et du Budget. Cette fois, c'est toute la formation qui est placée sous sa responsabilité. Le troisième mouvement s'enclenche : le crescendo.
Dix-neuf mois, jusqu'en avril 2024. Le thème qu'il avait écouté, appris, répété pendant des décennies, il le dirige enfin lui-même. La baguette prend une autre dimension. Les regards se tournent vers lui. Il faut maintenir le tempo, accorder les ambitions aux ressources, faire dialoguer les exigences du développement avec celles de la discipline budgétaire. Il faut aussi affronter les imprévus, ces changements de rythme que la conjoncture impose parfois aux meilleurs chefs d'orchestre.
Une partition de cette taille ne s'exécute pas avec des notes seules. Elle demande de la mémoire : pourquoi cette ligne existe, quel arbitrage l'a fait naître, quelle exception a été consentie un soir et jamais consignée. Tout converge : l'expérience de chaque étage, la connaissance de chaque pupitre, la confiance de ceux qui le suivent.
C'est le moment où une carrière devient une œuvre.
Le silence
4 novembre 2024. Le tic devient tac. La baguette tombe. Le chef n'est plus là. Il venait de quitter ses fonctions en avril ; sept mois plus tard, il quittait définitivement la scène.
On connaît la plus célèbre des symphonies inachevées : celle de Schubert, qui n'a laissé que deux mouvements, d'une beauté saisissante, puis un silence que personne n'a jamais osé combler. On peut toujours reprendre une partition, en interpréter les notes, en prolonger les accords. Mais on n'achève pas la pensée d'un autre.
Pas de crescendo pour annoncer la rupture. Pas de dernière note majestueuse. Pas même le temps de refermer la partition. La faucheuse vient d'interrompre la sublime représentation. À 59 ans, Mamadou Moustapha Ba laisse derrière lui une œuvre que le temps, seul, pourra aider à relire.
Les actes, les décisions, les signatures, tout ce qui s'écrit est là. Ce qui manque, c'est ce qui ne s'écrit pas : la généalogie des décisions, le pourquoi derrière le comment, le fil qui relie une règle d'aujourd'hui à l'arbitrage d'un soir lointain. Un orchestre peut continuer de jouer. Mais sans celui qui savait lire entre les portées, il joue désormais les notes sans toujours en connaître le souffle.
Les musiciens ont repris leurs places. L'orchestre continue, parce que l'État ne peut suspendre sa musique. D'autres mains tournent les pages, d'autres baguettes donnent le signal, d'autres interprètes prennent le relais. Mais une chose ne se remplace pas : la connaissance intime d'une partition acquise au fil de plus de trente années de pratique.
C'est peut-être cela, au fond, le plus grand legs de Moustapha : cette mémoire des institutions, cette connaissance patiemment accumulée des mécanismes de l'État, cette longue familiarité avec une musique dont le grand public n'entend souvent que le résultat, sans jamais en percevoir les répétitions, les tensions et les subtilités.
Deux ans ont passé. La salle n'est plus plongée dans le même silence. Pourtant, il suffit parfois d'une mesure, d'un accord, d'une page tournée pour que revienne le souvenir du chef disparu.
Il avait commencé à écrire sa symphonie en 1992. Il en aura dirigé de nombreux mouvements, traversé les changements de tempo, affronté les dissonances. Mais il n'aura pas eu le temps d'en jouer le dernier mouvement.
Le dernier accord
Quelque part, dans un ministère, un jeune cadre ouvre un dossier et se demande pourquoi les choses sont faites ainsi. Il cherche la réponse dans les archives. Elle n'y est pas.
Alors il écoute. Et dans le silence d'un couloir, il lui semble entendre encore la mesure suivante.
Dans cette grande salle où la musique des finances publiques ne s'arrête jamais, il reste une partition ouverte, un pupitre désormais vide et cette étrange sensation qu'au moment même où l'orchestre poursuit son œuvre, quelqu'un manque encore pour donner le signal.
Peut-être est-ce cela, finalement, une symphonie inachevée : non pas une musique qui s'arrête, mais une musique dont celui qui connaissait la suite a disparu. Les instruments sont toujours là. Les musiciens aussi. La partition demeure. Mais il manque désormais celui qui savait, d'un mouvement de baguette et d'un sourire, faire entrer tout le monde dans la même musique.
Mamadou Moustapha Ba a quitté la scène. L'orchestre continue. Mais quelque part, une mesure attend toujours son chef.
Malick Ndaw
La symphonie finances publiques
Les premières notes s'élèvent depuis Nioro du Rip, le 6 août 1965. Elles se poursuivent en 1991, à l'École nationale d'économie appliquée de Dakar, où il obtient son diplôme, avant de trouver, l'année suivante, leur véritable portée au ministère de l'Économie et des Finances, qu'il ne quittera plus.
Le premier mouvement s'installe. Aux premiers violons, la Direction générale du Budget donne le ton. Les cuivres portent les ambitions de développement. Les percussions rappellent les contraintes, les échéances, les équilibres à respecter. Les contrebasses, elles, soutiennent l'ensemble, avec le poids des engagements de l'État, des ressources à mobiliser et des arbitrages à opérer. Chaque instrument a sa partition, chaque musicien sa mesure, mais rien ne doit dissoner. Car dans cet orchestre singulier, une fausse note peut coûter cher à toute une nation.
Au pupitre, un homme au visage barré par la générosité d'un sourire immaculé. Les musiciens jouent mieux sous une baguette qui sourit. Et lui, connaît la musique, depuis longtemps, lorsqu’il entre en 1992 dans le temple de l'Économie et des Finances, après sa formation à Dakar et ses études en Belgique. Il apprend les partitions, en maîtrise les nuances, découvre les silences et les accélérations de la mécanique financière de l'État. Il passe par la Direction de la coopération économique et financière, en gravit les échelons, en prend la direction, puis devient directeur général du Budget en 2014. Huit années durant, il dirige l'un des pupitres les plus stratégiques de l'orchestre national.
Il n'est pas de ceux qui découvrent la musique le soir de la représentation. Il en connaît les répétitions, les exigences, les coulisses. Il sait qu'une symphonie ne tient pas à la virtuosité d'un seul instrument, mais à la capacité de tous à jouer ensemble.
Le 17 septembre 2022, il change de pupitre et devient ministre des Finances et du Budget. Cette fois, c'est toute la formation qui est placée sous sa responsabilité. Le troisième mouvement s'enclenche : le crescendo.
Dix-neuf mois, jusqu'en avril 2024. Le thème qu'il avait écouté, appris, répété pendant des décennies, il le dirige enfin lui-même. La baguette prend une autre dimension. Les regards se tournent vers lui. Il faut maintenir le tempo, accorder les ambitions aux ressources, faire dialoguer les exigences du développement avec celles de la discipline budgétaire. Il faut aussi affronter les imprévus, ces changements de rythme que la conjoncture impose parfois aux meilleurs chefs d'orchestre.
Une partition de cette taille ne s'exécute pas avec des notes seules. Elle demande de la mémoire : pourquoi cette ligne existe, quel arbitrage l'a fait naître, quelle exception a été consentie un soir et jamais consignée. Tout converge : l'expérience de chaque étage, la connaissance de chaque pupitre, la confiance de ceux qui le suivent.
C'est le moment où une carrière devient une œuvre.
Le silence
4 novembre 2024. Le tic devient tac. La baguette tombe. Le chef n'est plus là. Il venait de quitter ses fonctions en avril ; sept mois plus tard, il quittait définitivement la scène.
On connaît la plus célèbre des symphonies inachevées : celle de Schubert, qui n'a laissé que deux mouvements, d'une beauté saisissante, puis un silence que personne n'a jamais osé combler. On peut toujours reprendre une partition, en interpréter les notes, en prolonger les accords. Mais on n'achève pas la pensée d'un autre.
Pas de crescendo pour annoncer la rupture. Pas de dernière note majestueuse. Pas même le temps de refermer la partition. La faucheuse vient d'interrompre la sublime représentation. À 59 ans, Mamadou Moustapha Ba laisse derrière lui une œuvre que le temps, seul, pourra aider à relire.
Les actes, les décisions, les signatures, tout ce qui s'écrit est là. Ce qui manque, c'est ce qui ne s'écrit pas : la généalogie des décisions, le pourquoi derrière le comment, le fil qui relie une règle d'aujourd'hui à l'arbitrage d'un soir lointain. Un orchestre peut continuer de jouer. Mais sans celui qui savait lire entre les portées, il joue désormais les notes sans toujours en connaître le souffle.
Les musiciens ont repris leurs places. L'orchestre continue, parce que l'État ne peut suspendre sa musique. D'autres mains tournent les pages, d'autres baguettes donnent le signal, d'autres interprètes prennent le relais. Mais une chose ne se remplace pas : la connaissance intime d'une partition acquise au fil de plus de trente années de pratique.
C'est peut-être cela, au fond, le plus grand legs de Moustapha : cette mémoire des institutions, cette connaissance patiemment accumulée des mécanismes de l'État, cette longue familiarité avec une musique dont le grand public n'entend souvent que le résultat, sans jamais en percevoir les répétitions, les tensions et les subtilités.
Deux ans ont passé. La salle n'est plus plongée dans le même silence. Pourtant, il suffit parfois d'une mesure, d'un accord, d'une page tournée pour que revienne le souvenir du chef disparu.
Il avait commencé à écrire sa symphonie en 1992. Il en aura dirigé de nombreux mouvements, traversé les changements de tempo, affronté les dissonances. Mais il n'aura pas eu le temps d'en jouer le dernier mouvement.
Le dernier accord
Quelque part, dans un ministère, un jeune cadre ouvre un dossier et se demande pourquoi les choses sont faites ainsi. Il cherche la réponse dans les archives. Elle n'y est pas.
Alors il écoute. Et dans le silence d'un couloir, il lui semble entendre encore la mesure suivante.
Dans cette grande salle où la musique des finances publiques ne s'arrête jamais, il reste une partition ouverte, un pupitre désormais vide et cette étrange sensation qu'au moment même où l'orchestre poursuit son œuvre, quelqu'un manque encore pour donner le signal.
Peut-être est-ce cela, finalement, une symphonie inachevée : non pas une musique qui s'arrête, mais une musique dont celui qui connaissait la suite a disparu. Les instruments sont toujours là. Les musiciens aussi. La partition demeure. Mais il manque désormais celui qui savait, d'un mouvement de baguette et d'un sourire, faire entrer tout le monde dans la même musique.
Mamadou Moustapha Ba a quitté la scène. L'orchestre continue. Mais quelque part, une mesure attend toujours son chef.
Malick Ndaw

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