Le dégel sino-américain ouvre une fenêtre à l'Afrique

Jeudi 22 Octobre 2026


La visite d’État du président chinois Xi Jinping aux États-Unis a abouti à une prolongation de deux mois de la trêve commerciale bilatérale actuelle – et guère plus. Néanmoins, les deux dirigeants ont fait savoir qu’ils souhaitaient des relations plus stables avant le sommet de la Coopération économique Asie-Pacifique (APEC), qui se tiendra à Shenzhen en novembre, et celui du G20, à Miami, en décembre. Il y a là une occasion à saisir pour les économies émergentes et en développement, en Afrique et ailleurs.


Le dégel sino-américain ouvre une fenêtre à l'Afrique
Pour les pays africains, les conditions financières ont rarement été aussi tendues qu’aujourd’hui. Sur les marchés de la dette souveraine, ils paient sur leurs emprunts en devises étrangères une prime que les fondamentaux macroéconomiques et le risque de défaut ne suffisent pas à expliquer entièrement. L’an dernier, le Kenya a émis une euro-obligation à dix ans de 1,5 milliard de dollars au taux de 9,5 %. Fin 2024, le Nigeria a dû faire face à des taux de 9,6 % sur des euro-obligations à 6,5 ans et de plus de 10 % sur des obligations à dix ans. L’Afrique subsaharienne est régulièrement confrontée à des taux d’emprunt supérieurs à 15 %, contre 3 à 5 % dans les économies avancées.

Les rendements des bons du Trésor américain ont considérablement augmenté depuis la fixation du prix de ces obligations. Depuis la hausse des taux d’intérêt décidée le mois dernier par la Réserve fédérale américaine, le rendement des bons du Trésor à dix ans a dépassé 5,3 %, son plus haut niveau depuis 2002. Chaque point de base ajouté aux rendements des bons du Trésor augmente le coût d’une euro-obligation africaine. Une nouvelle hausse des taux de la Fed étant possible ce mois-ci, la prochaine vague d’émissions de dette africaine – notamment une euro-obligation de 815 millions de dollars prévue au Kenya – coûtera presque certainement encore plus cher.

Il est toutefois essentiel de noter que la Chine évolue dans la direction opposée : le rendement de ses obligations d’État à dix ans est tombé à environ 1,67 %, et l’écart avec le rendement des bons du Trésor à dix ans est proche d’un niveau record. Les marchés de capitaux chinois commencent à paraître bien plus attractifs.

Les besoins de financement de l’Afrique sont énormes, notamment pour répondre à la demande énergétique croissante. Bien que le continent dispose de certaines des ressources solaires les plus abondantes au monde et que les panneaux solaires et les batteries n’aient jamais été aussi bon marché (en partie grâce aux investissements chinois), le coût du capital a freiné le déploiement des énergies renouvelables en Afrique. L’Agence internationale de l’énergie estime qu’une baisse du coût du capital d’un seul point de pourcentage permettrait d’économiser 150 milliards de dollars par an dans le financement des énergies propres à l’échelle mondiale.

Les emprunts en dollars à des taux extrêmement élevés freinent les investissements dans les infrastructures nationales, ce qui rend les énergies renouvelables artificiellement chères par rapport aux combustibles fossiles. Ces emprunts contribuent également à une asymétrie de devises structurelle. La Chine produit environ 80 % des modules solaires mondiaux, et les importations de panneaux solaires chinois par les pays africains (à l’exception de l’Afrique du Sud) ont triplé entre la mi-2023 et la mi-2025. Ces achats sont libellés en renminbi ou en dollars, et les projets qu’ils alimentent sont souvent financés par une dette onéreuse en dollars, alors même qu’ils génèrent des recettes en monnaie locale.

En quoi le dégel sino-américain peut-il aider l’Afrique ? Lorsque les deux puissances étaient engagées dans une confrontation ouverte, toute coopération avec l’une d’elles pouvait être perçue par l’autre comme une défection, ce qui créait de réels risques politiques. Avec la détente, en revanche, l’Afrique pourrait combiner des partenariats américains dans le domaine du gaz – essentiels pour assurer la production d’électricité en base, fournir des matières premières pour les engrais et dégager des recettes d’exportation – avec l’accès aux chaînes d’approvisionnement solaires chinoises. Des États-Unis qui reçoivent Xi lors d’un dîner d’État ne peuvent justifier de pénaliser les gouvernements africains pour leurs relations commerciales avec la Chine, et vice versa. Une marge de manœuvre géopolitique permettrait à l’Afrique de s’assurer que chaque partenaire fasse ce qu’il fait le mieux : aux États-Unis le soutien au développement du gaz naturel, à la Chine la fourniture du matériel solaire et de stockage.

Il est essentiel que l’Afrique finance chaque investissement dans la devise qui lui correspond. C’est là qu’interviennent les marchés de capitaux asiatiques. Les États et les entreprises africains peuvent accéder aux marchés obligataires chinois onshore et offshore grâce aux obligations Panda (Panda bonds, obligations en renminbi émises par des entités étrangères en Chine continentale) et aux obligations Dim Sum (Dim Sum bonds, obligations en renminbi émises offshore, notamment à Hong Kong). L’Indonésie et le Portugal ont tous deux émis des obligations Dim Sum au cours des quinze derniers mois. La divergence des taux d’intérêt a accentué les trois avantages de chacune de ces obligations.

Le premier est le coût. Les émetteurs d’obligations Panda bénéficient désormais d’un avantage de tarification de près de 300 points de base par rapport à des euro-obligations en dollars comparables. Chaque économie de 100 points de base représente environ 10 millions de dollars par an de service de la dette sur une émission d’un milliard de dollars. Même après prise en compte des coûts de couverture, les émetteurs d’obligations en renminbi peuvent bénéficier de coûts de financement globaux inférieurs à ceux des émetteurs d’obligations libellées en dollar américain ou en euro. L’écart entre les taux de référence américains et chinois à dix ans s’établissant désormais autour de 350 points de base, cet avantage ne fera que s’accentuer.

Étant donné qu’une part importante des dépenses d’investissement africaines en matière d’énergie propre est consacrée à des produits chinois, le deuxième avantage tient à ce que l’emprunt en renminbi aligne les passifs sur les coûts d’approvisionnement et réduit l’exposition aux fluctuations du dollar. La même logique peut s’appliquer au gaz.

Le troisième avantage est la diversification. Les régulateurs chinois ont exhorté les institutions financières nationales à réduire leur exposition aux bons du Trésor américain, et les investisseurs institutionnels chinois sont à la recherche de rendement. Des titres africains bien structurés et garantis peuvent répondre à cette demande tout en réduisant la dépendance du continent à l’égard d’un seul ensemble de marchés de capitaux occidentaux.

Les précédents récents sont encourageants. En 2023, la première émission égyptienne d’obligations Panda à trois ans a levé 3,5 milliards de yuans (478 millions de dollars) à un taux de 3,5 % – avec la garantie conjointe de la Banque africaine de développement et de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (BAII) – afin de financer des projets de transport propre et de gestion de l’eau. La Banque africaine d’import-export (Afreximbank) a emboîté le pas avec une obligation Panda de 2,2 milliards de yuans en mars 2025.

Au-delà de la Chine, le marché japonais des obligations Samouraï offre des possibilités de financement en yens. Le plan d’emprunt du Kenya pour 2026-2027 prévoit d’ores et déjà 881 millions de dollars de financements liés au Japon, dont le pilier est une obligation Samouraï de 500 millions de dollars. Le moment est venu pour l’Afrique de commencer à construire une véritable courbe de financement asiatique.

De nombreux défis restent à relever. La dette en renminbi ou en yen demeure une dette en devises étrangères dont le service est assuré par des recettes en monnaie locale. Les émissions Panda entraînent également des coûts initiaux, car ces obligations sont soumises à des notations chinoises, à des audits, à des autorisations réglementaires et à des règles concernant l’utilisation du produit de l’émission. Aucune structure de financement ne peut se substituer à une politique budgétaire crédible, à des réformes macroéconomiques et à la confiance des investisseurs. Enfin, les relations entre les États-Unis et la Chine pourraient bien sûr évoluer.

Pour accroître les chances de succès, les banques multilatérales de développement devraient standardiser et étendre les garanties partielles de crédit pour les émissions Panda, Dim Sum et Samouraï. Les Trésors africains devraient obtenir les autorisations réglementaires et les mandats des investisseurs avant la prochaine réunion du G20. Dans le même temps, les États-Unis et la Chine devraient fournir des garanties conjointes pour le secteur énergétique africain par l’intermédiaire de la US Development Finance Corporation, de la BAII et de la Nouvelle Banque de développement, tout en soutenant la Banque africaine de développement et le Groupe de la Banque mondiale dans leurs efforts visant à améliorer l’accès à l’énergie.

Avec la flambée des coûts d’emprunt en dollars et les taux chinois proches de leurs plus bas historiques, le coût de l’inaction est élevé. Les économies en développement et émergentes devraient emprunter là où le capital est le moins cher, et engranger ces gains avant que la fenêtre ne se referme.
Prasad Ananthakrishnan est un ancien chef de l’unité chargée de la politique de financement climatique au Fonds monétaire international. Vera Songwe, chercheuse senior non résidente au sein du programme « Économie mondiale et développement » et de l’« Initiative pour la croissance en Afrique » à la Brookings Institution, est fondatrice et présidente de la Liquidity and Sustainability Facility.
 
Actu-Economie

La rédaction

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