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Le crime n'arrêtera pas le journalisme d'investigation

Lundi 5 Novembre 2018

Quel est le prix à payer pour réduire au silence un journaliste un peu trop fouineur ? Aux Philippines, en 2011 des politiciens ont versé seulement 250 dollars à un tueur pour se débarrasser d'un journaliste. En Slovaquie, en février dernier l'assassinat du journaliste Jan Kuciak et de sa fiancée est revenu à 70 000 euros.


Pour les politiciens corrompus et les parrains du crime organisé, ce sont des sommes insignifiantes. Mais la démocratie, elle, n'a pas de prix.
Il y a plus de journalistes sont assassinés parce qu'ils dérangent que tués en zone de guerre. Depuis 1992, date à laquelle le Comité pour la protection des journalistes a commencé à recueillir les données, 1324 journalistes ont été tués dans l'exercice de leur métier - dont 849 en raison même de leur travail. Mais prés de 90%  des donneurs d'ordre ont échappé à la justice ; les  quelques rares enquêtes approfondies qui ont eu lieu n'ont permis de mettre la main que sur des complices ou de simples exécutants.   
Le problème ne se limite pas aux pays du Sud. Il y a eu un an le 16 octobre que Daphne Caruana Galizia, une journaliste de Malte qui travaillait sur des affaires de corruption, a été tuée par l'explosion d'une bombe placée sous sa voiture seulement quelques minutes après avoir terminé un article dans lequel elle semblait anticiper ce qui allait lui arriver. Trois hommes sont accusés de son assassinat, mais les donneurs d'ordre courent toujours.
De même, en Slovaquie – comme Malte un pays membre de l’Union européenne – justice n'a pas été rendue dans l'assassinat de Kuciak et de sa fiancée, Martina Kusnirova, chez eux prés de Bratislava. Bien que la police ait procédé à des arrestations, tous les donneurs d'ordre – qui voulaient probablement empêcher le journaliste de continuer d'enquêter sur les allégations d'activités mafieuses dans le pays – n'ont pas été identifiés.
En ce qui concerne la disparition du journaliste Jamal Khashoggi qui écrivait des chroniques dans le Washington Post, l'Arabie saoudite reconnaît maintenant qu'il a été tué dans son consulat d'Istanbul, mais il ne faut pas s'attendre à ce que l'enquête en cours  aboutisse à des poursuites contre les responsables.
Dans toutes ces affaires, l'impunité est un cancer pour la justice et la démocratie. Le travail des journalistes exige le respect de la loi. Si la police et la justice sont au service du crime organisé, personne ne protègera les journalistes si leur travail menace les intérêts des criminels ou des responsables politiques corrompus.
Les conséquences sont faciles à voir dans un pays comme le Mexique où les crimes des cartels restent impunis dans une grande partie du pays. Les journalistes courageux qui ont refusé de plier  l'échine l'ont payé de leur vie et les assassinats liés aux cartels servent à réduire les autres au silence. La plupart des journalistes mexicains identifient instinctivement des "zones de silence " dans lesquelles la démocratie et la transparence n'ont pas leur place.
En 2013, les Nations unies ont voulu attirer l'attention sur cette situation en faisant du 2 novembre la Journée Internationale de la fin de l'impunité pour les crimes commis contre les journalistes. Mon organisation, le Comité pour la protection des journalistes, agit également en ce sens en publiant chaque année un Classement mondial de l'impunité. Ce classement montre que des démocraties comme le Mexique, le Brésil, l'Inde, le Pakistan et les Philippines ne font pas grand-chose pour que justice soit rendue dans ces affaires.
Les journalistes savent que la démocratie et la liberté de la presse vont de pair, et que si les journalistes sont réduits au silence, les détournements et les extorsions de fonds, ainsi que les crimes contre l'environnement, sont plus nombreux. La presse se défend, mais il faut l'aider.
On peut lutter contre l'impunité, les sanctions sont l'une des armes les plus prometteuses pour cela. Depuis 2016, aux USA, la loi Magnitsky autorise le président à bannir du sol américain les personnes étrangères suspectées de violations patentes des droits humains et à geler leurs biens. Le Canada a adopté sa propre loi Magnitsky  en octobre 2017, tandis que l'Estonie, la Lituanie, la Lettonie et le Royaume-Uni ont adopté les législations analogues.
Mais l'adoption d'une loi et son application sont deux choses différentes. A l'exception des  personnes impliquées en 2004 dans l'assassinat de Paul Klebnikov, le rédacteur en chef de l'édition russe de Forbes, les lois du type Magnitsky n'ont guère été utilisées pour défendre les journalistes. Les gouvernements soucieux de défendre la démocratie ne doivent pas hésiter à utiliser tous les outils à leur disposition pour protéger ceux qui risquent leur vie en défendant la liberté d'expression. Les gouvernements européens notamment ont la responsabilité de veiller au respect des engagements pris, tant au niveau national qu'au niveau de l'UE.
Les organisations qui défendent la liberté de la presse peuvent elles aussi faire davantage pour mettre fin à l'impunité. Au Mexique par exemple, le Comité pour la protection des journalistes a travaillé avec des journalistes et des associations auprès du gouvernement fédéral pour qu'il traite les violences contre les journalistes comme des infractions fédérales et court-circuite les autorités au niveau local quand il y a suspicion de corruption. Le gouvernement a réagi en créant un poste de Procureur spécial dédié aux crimes contre la liberté d'expression.
Mais les modestes gains accomplis sont menacés par un manque de moyens. Le gouvernement du président nouvellement élu, Andrès Manuel Lopez Obrador, ne pourra s'attaquer réellement à l'impunité que si les ressources du service du Procureur spécial sont suffisantes.
Tandis que les gouvernements hésitent, les journalistes se défendent avec l'outil qu'ils connaissent le mieux : le journalisme. Leur réponse collective aux assassinats de Caruana Galizia et de Kuciak en est l'illustration. Ces deux journalistes étaient membres de réseaux internationaux de journalistes d'investigation et aujourd'hui ces réseaux continuent sur leurs traces et poursuivent les investigations que leur assassinat avait interrompues. Le message aux assassins potentiels est simple : tuer des journalistes n'arrêtera pas les investigations qu'ils ont entreprises.
Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz
Robert Mahoney est vice-directeur exécutif du Comité pour la protection des journalistes. 
© Project Syndicate 1995–2018
La rédaction
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