L'insouciance alarmante du monde face à Ebola

Jeudi 5 Novembre 2026

Une menace catastrophique se propage actuellement au cœur de l’Afrique. La République démocratique du Congo (RDC) est aujourd’hui confrontée à l’épidémie d’Ebola la plus meurtrière et la plus rapide de l’histoire du pays.


Au milieu du mois de mai, l’Organisation mondiale de la santé et les Centres africains pour le contrôle et la prévention des maladies ont qualifié la situation d’urgence de santé publique de portée internationale, et de menace pour la sécurité du continent. Au 27 octobre, on déplorait 10 193 cas et 4 960 décès.

La réponse internationale à cette crise demeure insuffisante, dans un contexte de divisions géopolitiques croissantes. Le reste du monde semble considérer cette bombe biologique à retardement comme un problème lointain et localisé, malgré le risque d’un échec sanitaire mondial désastreux, aux conséquences socio-économiques considérables.

Cette inaction politique est d’autant plus alarmante que les caractéristiques biologiques de l’épidémie actuelle s’avèrent singulières. À la différence des précédentes épidémies provoquées par la souche zaïroise bien connue du virus Ebola, l’épidémie actuelle est causée par le virus Bundibugyo, plus rare, contre lequel il n’existe ni vaccin entièrement homologué, ni traitement antiviral éprouvé. Compte tenu de la gravité de cette épidémie, les agences sanitaires se sont empressées de déployer une combinaison de vaccins inter-souches et de tests cliniques rapides. Dans la plupart des cas, les équipes d’intervention ne disposent que des outils les plus élémentaires : endiguement, recherche des contacts et isolement.

Or, dans cette région en proie aux conflits, l’endiguement est quasiment impossible sans un soutien massif et coordonné. L’épidémie se concentre dans le nord-est de la RDC, où plusieurs décennies de conflits armés ont déplacé des millions de personnes, et gravement fragilisé les systèmes de santé existants. Dans ce contexte désastreux, les équipes sanitaires ne parviennent à retracer qu’une proportion très limitée des contacts, bien inférieure à l’objectif opérationnel de 95 %, nécessaire pour briser la chaîne de transmission. Cette situation n’augure rien de bon pour la biosécurité à l’échelle mondiale.
Pire encore, les coupes budgétaires et la fragmentation des stratégies sanitaires mondiales ont mis à mal les capacités opérationnelles humanitaires dans toute la région. Les agences humanitaires, dont les Nations Unies, nous avertissent : le niveau actuel des financements ne permet pas de faire face à la vitesse de propagation du virus. Compte tenu de l’expérience acquise durant les autres épidémies récentes, les autorités politiques du reste du monde courent à la catastrophe en continuant de considérer la sécurité sanitaire mondiale comme un poste budgétaire facultatif.

Au sein d’un monde hyperconnecté, une épidémie virale non maîtrisée, où qu’elle survienne, constitue une menace partout. La pandémie de COVID-19 aurait dû mettre un terme à l’idée fausse selon laquelle les contrôles aux frontières ou la géographie suffiraient à nous protéger. Les pays donateurs doivent comprendre que le financement de la lutte contre Ebola est une question urgente de sécurité nationale. Le moyen le plus efficace de préserver la santé mondiale consiste à contrôler les épidémies à leur source.

La communauté internationale doit cesser de considérer cette crise comme un terrain de compétition géopolitique. Les virus se moquent bien de l’équilibre des puissances. Les différents pays donateurs qui soutiennent la riposte sanitaire doivent mettre de côté leurs rivalités, et mutualiser leurs ressources sous un commandement unifié.

Il est essentiel que ce commandement soit africain. Une véritable solidarité mondiale implique de prendre du recul pour confier les rênes aux dirigeants nationaux et continentaux. À travers son programme Africa Health Security and Sovereignty, l’Africa CDC a tracé les grandes lignes d’une évolution décisive vers une souveraineté africaine en matière de santé publique. Véritable système nerveux central de la sécurité sanitaire du continent, l’agence bénéficie de la confiance locale, d’un mandat institutionnel, ainsi que des réseaux régionaux nécessaires pour coordonner une défense transfrontalière.

L’Africa CDC n’a pas attendu que les lents rouages de l’appareil mondial se mettent en mouvement. L’institution a rapidement élaboré un plan de riposte continental conjoint, promouvant une surveillance régionale transfrontalière, synchronisant les protocoles sanitaires entre la RDC et ses voisins, et mobilisant épidémiologistes et logisticiens là où ils sont le plus nécessaires.

Aspect essentiel, l’efficacité de cette riposte repose sur un plan d’action national en phase avec la feuille de route stratégique de l’Africa CDC, qui établit un lien étroit entre la sécurité sanitaire et la stabilité socio-économique régionale. Plutôt que d’imposer des interventions de santé publique émanant du sommet et déconnectées de la réalité locale, la stratégie de l’Africa CDC s’appuie sur un endiguement épidémiologique centré sur les communautés, grâce à une approche axée sur les villages. Le fait d’intégrer directement à cette stratégie les chefs religieux locaux, les défenseurs des droits des jeunes ainsi que des agents de santé communautaires de confiance permet de prévenir activement cette désinformation néfaste qui compromet souvent l’efficacité des interventions de santé publique.

L’Africa CDC a élaboré un plan d’action clair pour garantir l’accès humanitaire et enrayer le virus. Malheureusement, la stratégie même la plus intelligemment conçue demeure vaine sans soutien financier immédiat. Les promesses et les engagements doivent être suivis de ressources concrètes. Pour que la riposte soit durable, il est nécessaire que les pays donateurs et les partenaires régionaux contournent immédiatement les réseaux d’aide parallèles, pour acheminer directement leur soutien financier vers les systèmes dirigés par les Africains.

Par ailleurs, tandis que l’épidémie d’Ebola fait rage, d’autres besoins sanitaires – tels que la prévention et le traitement de maladies courantes comme le paludisme, le VIH/sida et la tuberculose – demeurent une priorité urgente dans la région. Une approche efficacement coordonnée et intégrée, répondant aux besoins sanitaires de l’ensemble de la population, reste impérative.

La propagation exponentielle de l’épidémie d’Ebola en RDC nous rappelle de manière urgente que les maladies infectieuses n’attendent pas que les alignements géopolitiques soient idéaux, ou que les budgets soient équilibrés. Un choix crucial et déterminant se présente aux dirigeants mondiaux : financer aujourd’hui la riposte régionale menée par l’Afrique, ou payer demain un prix incommensurablement plus élevé, en vies humaines et en ravages économiques. La solidarité constitue la seule défense mondiale. La sécurité sanitaire de tous constitue un bien trop précieux pour que la communauté internationale fasse le choix de l’insouciance.

Walter O. Ochieng, chercheur en santé mondiale à l’Africa Institute for Health Policy, a contribué à cet article.
Tom Achoki, ancien boursier du programme Sloan du MIT, est médecin et cofondateur de l’Africa Institute for Health Policy. Nebiyu Dereje est responsable de division et rédacteur en chef aux Centres africains pour le contrôle et la prévention des maladies. Jean Kaseya est directeur général des Centres africains pour le contrôle et la prévention des maladies.
 
Actu-Economie

La rédaction

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