- Madame Diouf , d’où vous est venue l’idée de ce film ?
D’une longue réflexion, dans le cadre d’un travail d’archivage et de documentation féministe qui vient d’être lancé, et dont la présidente du conseil scientifique est la professeure Penda Mbow. Après mon premier documentaire sur les femmes et la quête de l’indépendance, je me suis rendu compte que les archives des femmes sont très souvent inaccessibles.
Parfois, il n’y en a presque pas, parce que les familles ne jugent pas nécessaire de les conserver. Et quand on ne prend pas la peine de recueillir le témoignage de ces dames de leur vivant, on perd totalement une partie de notre histoire.
Ce travail a commencé il y a plus de 15 ans. Nous avions collecté beaucoup d’images et de récits, parfois des écrits, y compris des tentatives de récits autobiographiques inachevés, comme celui de feu Caroline, que nous avons pu récupérer. Nous avons décidé de ne pas perdre cette collecte et de créer un centre qui la centralise, pour la traduire en films documentaires, en podcasts, en livres. L’objectif est que cette mémoire soit accessible à la jeune génération, qu’elle comprenne le parcours de ces femmes, s’en inspire si possible, et le perpétue.
- Derrière le symbole, parlons de la réalité : cette première femme maire de Dakar a-t-elle fait évoluer la place des femmes dans les centres de décision politique ?
Les féministes dakaroises dénoncent depuis longtemps la sous-représentation politique des femmes, que nous trouvons absolument anormale. Qu’est-ce qui peut la justifier ? Les femmes sont la moitié de la population, elles sont engagées dans toute la lutte politique démocratique, et quand on partage les postes, on leur accorde un taux de représentation très faible, à la limite du ridicule.
Que représentent quatre femmes au Sénégal en 2026 ? Absolument rien. J’ai même dit que c’est une forme de misogynie politique, et je l’assume pleinement, parce que je n’arrive pas à comprendre cet état de fait. Ces femmes doivent être respectées. Elles ont droit de parole et droit de cité dans les instances de décision, parce qu’elles représentent la moitié de la population.
- Qu’est-ce qui vous a le plus surprise chez elle, dans sa personnalité, ses convictions, sa manière d’aborder le pouvoir ?
Sa sérénité. Dans le film, je parle d’une « force tranquille ». Il faut revenir au contexte : elle a accédé à la mairie par la confiance de Khalifa Sall, alors en prison, qui a porté son choix sur elle. Or, quand on arrive dans ce contexte, c’est encore plus difficile. Il y avait les cadres historiques du parti, dont certains s’attendaient peut-être à occuper cette place. Que ce soit une femme rendait les choses encore plus compliquées.
En tant que documentariste, j’ai donc estimé qu’il était important de documenter ce parcours. Il y a aujourd’hui très peu de femmes maires, et beaucoup de jeunes femmes veulent s’engager pour les prochaines élections locales. Il faut qu’elles puissent s’appuyer sur cette expérience, qu’elles sachent à quoi s’attendre : la politique n’est pas un monde enchanté. Contrairement à ce que l’on croit, c’est une fois dans les instances de décision que les difficultés commencent vraiment. C’est ma conviction profonde, après avoir interrogé plusieurs générations de femmes politiques.
- Comment avez-vous évité le portrait hagiographique ? Où avez-vous placé l’équilibre entre la reconnaissance d’une première historique et l’examen critique de son exercice du pouvoir ?
C’est mon documentaire, et je l’assume clairement : je cherche d’abord à raconter une histoire. C’est un récit qui retrace un parcours sans l’enjoliver, qui met en avant les difficultés et les points de vigilance. Mais je ne suis pas là pour faire son procès. C’est un choix filmique que j’assume pleinement. Je ne veux pas fouiller dans les poubelles. Je veux montrer aux jeunes femmes que c’est possible. Voilà mon angle, et je pense que tout le monde le comprend.
- Pourquoi la mémoire des femmes est-elle si fragile ?
Parce que ce sont les hommes qui écrivent les mémoires et qui décident de mettre les femmes de côté. Dans une société phallocratique, ils rédigent l’histoire officielle, puis ils décident d’oublier les femmes.
- À qui s’adresse ce film ?
- Que restera-t-il après le film ?
D’autres films, des expositions, par la grâce de Dieu.
Propos recueillis par Malick NDAW

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