AU BOUT DU SEJOUR DU FMI AU SENEGAL : Une mission se conclut. Pas un accord

Lundi 22 Juin 2026

Ce 22 juin 2026, le FMI a publié un communiqué dont le titre, résume à lui seul, un séjour de 5 jours : « juste une mission ». Autrement dit : pas d’accord pour un programme. Dans la nomenclature du Fonds, ce choix de verbe et de complément n’est jamais anodin.


"Bis repetita". Depuis novembre 2025, chaque mission technique du FMI est habillée en "perspective rassurante" par la communication officielle, alors qu'elle ne débouche sur rien de formel. Un schéma qui se répète une nouvelle fois en juin 2026. « Les services du FMI concluent une mission au Sénégal ». C’est le titre qui barre la Une du communiqué officiel du FMI qui achève ainsi une énième mission au Sénégal.

Les mots ont leur sens et le titre de communiqué FMI n’est pas une formule de style laissée à l’improvisation. C’est un objet normé, qui suit une grammaire institutionnelle stable depuis des décennies et qui se décline, pays après pays, mission après mission, selon un nombre restreint de formulations

22 mois, sept missions, même non-accord. Car c’est bien de cela qu’il ne s’agit pas : un accord au niveau des services encore moins un programme. Mais il faudra repasser.

Ce que le corps du texte confirme

Le corps du communiqué ne fait que prolonger ce que son titre annonce déjà. Une équipe dirigée par Mercedes Vera Martin, cheffe de mission du FMI pour le Sénégal depuis janvier 2026, s’est rendue à Dakar du 15 au 19 juin 2026. Elle y a tenu des discussions « techniques, ouvertes et constructives » avec les autorités. Elle a salué l’engagement du gouvernement à corriger les vulnérabilités révélées par les erreurs de déclaration de dette, ainsi que la réforme institutionnelle unifiant les fonctions de gestion de la dette. Elle a noté une croissance de 6,7 % en 2025 et un déficit budgétaire ramené de 13,4 % à 6,4 % du PIB sur la même année. Le texte précise lui-même, dès sa première ligne, que « cette mission ne donnera pas lieu à une réunion du Conseil ». Cette phrase n’est pas une précaution de langage : elle dit, en clair, qu’aucun dossier n’a été transmis pour décision.

La phrase la plus révélatrice, ensuite, est presque toujours noyée dans la suite du texte : « les autorités ont réitéré leur intérêt pour un nouveau programme soutenu par le FMI ». Réitéré. Pas obtenu. Pas négocié dans ses grandes lignes.

Réitéré, comme elles l’avaient déjà fait à l’issue de la mission de novembre 2025, et de celle d’août 2025 avant elle. Le communiqué se termine sur une promesse de poursuite du dialogue, formule qui clôt invariablement ce type de document, que la mission ait été un succès, un échec, ou, comme ici, ni l’un ni l’autre.
 
Vingt-deux mois de « progrès significatifs »
 
Pour mesurer ce que ce communiqué ajoute réellement à ce qui était déjà connu, il faut remonter le fil.

Le programme de 1,8 milliard de dollars conclu en mai 2023 a été suspendu en juin 2024, dès les premières alertes sur des engagements non déclarés. Depuis, chaque mission technique a été accompagnée d’un vocabulaire de progrès, mais jamais d’un titre « accord » : en août 2025, le FMI « salue l’engagement des autorités en faveur de la transparence ». En octobre 2025, la directrice générale Kristalina Georgieva félicite Dakar pour son « engagement admirable ». En décembre 2025, le Fonds évoque des « progrès significatifs vers un nouveau programme », tandis que le ministre des Finances Cheikh Diba assure que les discussions se déroulent « très bien » et qu’un accord sera trouvé « très rapidement ».

En février 2026, ce même ministre informe les députés que des « divergences fondamentales » subsistent. Le 22 juin 2026, le vocabulaire est revenu à « discussions ouvertes et constructives », et le titre, lui, n’a jamais changé de registre. Sept missions, sept communiqués, et toujours le même verbe « conclure », appliqué au seul mot « mission », jamais à « accord ».

Cette répétition n’est pas un détail de forme. Elle illustre une asymétrie structurelle entre deux temporalités : celle de la communication politique, qui a besoin de signaux positifs à chaque étape pour maintenir la confiance des marchés et de l’opinion, et celle du processus FMI, qui ne s’accélère pas sous l’effet de l’annonce et qui a son propre vocabulaire pour marquer chaque étape franchie.

Un accord de niveau des services suppose un accord chiffré sur la trajectoire budgétaire, des mesures préalables déjà mises en œuvre, puis un vote du Conseil. Le délai incompressible entre un accord technique et un décaissement effectif est généralement de six à huit semaines. Rien dans le communiqué du 22 juin, à commencer par son titre, ne mentionne un accord de niveau des services. Le texte ne mentionne même pas de date prévisionnelle pour la prochaine étape.
 
Le titre que le Sénégal n’a pas eu
 
Quand les services du FMI et un gouvernement parviennent réellement à un accord, le titre le dit sans détour, et toujours avec le même verbe : « parviennent à un accord au niveau des services », ou « concluent un accord au niveau des services ». En 2025 et 2026 seuls, la liste est longue : « Le FMI et le Burkina Faso parviennent à un accord au niveau des services » (novembre 2025), « Le FMI et la Côte d’Ivoire parviennent à un accord au niveau des services » (avril 2026), « Les services du FMI parviennent à un accord au niveau des services avec la Tunisie », « La RDC et le FMI parviennent à un accord au niveau des services » (mai 2026), « Le FMI et le Niger parviennent à un accord au niveau des services ». Dans tous ces cas, le mot « accord » figure dans le titre lui-même, avant même la première ligne du texte. C’est le signal fort, celui qui annonce qu’un rapport va être transmis à la direction puis au Conseil d’administration, avec une date de réunion généralement déjà fixée.
 
L’ambiguïté qui profite à tout le monde… sauf aux faits
 
Il y a un intérêt convergent à laisser planer l’ambiguïté que le titre, pourtant, ne laisse pas planer. Pour les autorités sénégalaises, présenter une mission technique comme une étape vers un accord imminent permet de désamorcer la pression politique intérieure, dans un contexte où le limogeage du Premier ministre Ousmane Sonko en mai 2026 et la dissolution du gouvernement ont déjà fragilisé la lisibilité de la stratégie économique. Pour le FMI, maintenir un ton constructif sans s’engager sur un calendrier évite de devoir justifier un nouvel échec de négociation, alors que l’institution fait elle-même l’objet d’une enquête interne sur sa propre incapacité à détecter la dette non déclarée avant 2024. Pour les médias, le récit « le FMI revient au Sénégal » est plus vendable que « le FMI a conclu une mission, et rien de plus ».

Le marché, lui, n’est pas dupe. Les agences de notation ont continué de dégrader la signature sénégalaise pendant toute cette période de dialogue prétendument constructif : Moody’s est passé de B1 à B3 puis à Caa1 entre fin 2024 et fin 2025, S&P a abaissé sa note jusqu’à CCC+ avec une dégradation supplémentaire de la notation en monnaie locale à CCC en mars 2026. Le rendement exigé sur les eurobonds sénégalais reste à des niveaux proches de 10 à 12 %, des niveaux qui excluent de fait tout retour sur le marché international à un coût raisonnable. Le pays s’est donc reporté presque intégralement sur le marché régional UEMOA, où il a levé plus de 5 milliards de dollars en 2025 par les seuls investisseurs institutionnels régionaux, banques, fonds de pension et compagnies d’assurances de la zone CIMA.
 
Ce que le pétrole masque
 
Le communiqué attribue la résilience de la croissance 2025 (6,7 % du PIB) à « une forte expansion du secteur des hydrocarbures », et la réduction du déficit du compte courant aux « exportations de pétrole ». Cette mention, en apparence anodine, mérite d’être prise au sérieux pour ce qu’elle révèle en creux : l’essentiel de l’amélioration macroéconomique sénégalaise en 2025 ne provient pas d’un assainissement structurel des finances publiques, mais d’un effet exogène, la montée en puissance de la production de pétrole et de gaz entamée en 2024. Le déficit budgétaire recule de 13,4 % à 6,4 % du PIB, une amélioration spectaculaire sur le papier, mais le communiqué précise que cette baisse est due « principalement » à la rationalisation des dépenses, sans détailler la part qui revient aux nouvelles recettes pétrolières et gazières par rapport aux économies budgétaires réelles.

Le FMI lui-même signale la fragilité de cet acquis : la hausse des cours mondiaux du pétrole depuis le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient « devrait exercer une pression supplémentaire sur les finances publiques du Sénégal cette année, compte tenu du coût budgétaire des subventions non ciblées ». Autrement dit, le même secteur pétrolier qui a porté la croissance et réduit le déficit en 2025 devient, par le mécanisme des subventions énergétiques non réformées, un facteur de risque budgétaire en 2026. Les prévisions de croissance ont d’ailleurs déjà été révisées à la baisse de manière spectaculaire, de 6,7 % en 2025 à 2,2 % anticipés pour 2026 selon les services du Fonds, soit l’un des ralentissements les plus marqués jamais enregistrés d’une année sur l’autre pour ce pays.
 
La vraie question
 
Le texte du FMI, et son titre sont, dans sa rigueur de vocabulaire, d’une précision presque clinique sur ce qu’il ne dit pas. Mais cette précision technique se heurte à une réalité de lecture : un communiqué de fin de mission, écrit pour des spécialistes habitués à sa grammaire institutionnelle, circule ensuite dans un espace public qui n’a pas toujours les codes pour distinguer un titre « mission » d’un titre « accord ». « Discussions ouvertes et constructives », « progrès importants », « intérêt réitéré » : ce vocabulaire, répété depuis deux ans, a fini par perdre toute valeur informative spécifique pour qui ne le compare pas, comme ici, aux dizaines d’autres titres que le FMI publie chaque année pour d’autres pays. Il décrit l’état permanent de la relation entre Dakar et Washington depuis juin 2024, pas une avancée datée.

La question que ce titre pose vraiment n’est donc pas « quand le programme sera-t-il signé », mais plus inconfortable : combien de cycles de ce type le Sénégal peut-il encore absorber avant que l’absence d’accord devienne elle-même le facteur déterminant de sa trajectoire de dette ? Vingt-deux mois sans accord, c’est vingt-deux mois de financement plus cher, de notations dégradées, et de dépendance accrue à un marché régional dont la capacité d’absorption n’est pas infinie. Le jour où un communiqué annoncera un véritable accord de niveau des services pour le Sénégal, son titre le dira sans ambiguïté, exactement comme il l’a fait sept fois depuis janvier 2025 pour le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Niger ou la RDC. En attendant, le titre qui compte, le seul publié le 22 juin 2026, reste celui-ci : les services du FMI ont conclu une mission. Pas un accord.
 Malick NDAW
 
Actu-Economie

La rédaction

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