ASSURANCE CIMA - IMPAYÉS DE PRIMES : Le leader rattrapé par ses impayés

Mardi 3 Novembre 2026

Avec près de 67 milliards de FCFA d’arriérés de primes en non-vie en 2025, la Côte d’Ivoire offre une illustration saisissante des contradictions du marché de l’assurance dans la zone CIMA. Ce lundi 2 novembre, lors du premier panel du 12ᵉ Forum des Marchés de la FANAF, les fragilités du premier marché de la région ont été exposées. Mais les données présentées par Adama Diallo, Membre du Bureau exécutif de la Fanaf, montrent que le phénomène dépasse largement le cas ivoirien.


MAMADOU G. KONE , Président de la FANAf et marché ivoirien
MAMADOU G. KONE , Président de la FANAf et marché ivoirien
La Côte d’Ivoire a beau occuper le premier rang du marché de l’assurance dans la zone CIMA, elle n’échappe pas à l’une des dérives les plus préoccupantes du secteur : l’accumulation des primes impayées. C’est même dans ce marché de premier plan que le phénomène prend une ampleur particulièrement visible. En 2025, les arriérés de primes en assurance non-vie y avoisinent les 67 milliards de FCFA, selon les chiffres présentés par Mme Traoré, directrice générale d’une compagnie d’assurance.

Le constat est d’autant plus frappant que le marché ivoirien a déjà connu une période de redressement. À la suite de la réforme de 2011, les arriérés, qui atteignaient alors 60 milliards de FCFA, étaient retombés à 13 milliards en 2014. Une amélioration qui semblait consacrer les effets de la discipline imposée par la réglementation. Mais la tendance s’est inversée. Les impayés sont remontés à environ 40 milliards en 2021, puis à près de 70 milliards en 2025.

Le rapport entre les arriérés et le chiffre d’affaires, lui aussi, s’est dégradé : d’environ 8 % en 2014, il est passé à 17 % en 2025. Autrement dit, la croissance du marché ne se traduit pas mécaniquement par une amélioration de la trésorerie des compagnies. Le chiffre d’affaires enregistré ne signifie pas nécessairement que les primes correspondantes ont été encaissées.

C’est là que réside le paradoxe. Un marché peut afficher des volumes d’affaires importants, multiplier les contrats et consolider sa position régionale, tout en fragilisant ses équilibres financiers si les primes promises ne sont pas effectivement recouvrées. Pour les compagnies, l’enjeu dépasse donc la qualité des comptes : il touche directement à la liquidité, à la capacité d’investissement et, à terme, à la solidité financière.

Mme Traoré, représentante de l’ASACI (Association des Sociétés d'Assurances de Côte d'Ivoire) et directrice générale d’une compagnie d’assurance, a d’ailleurs souligné le poids de ces créances dans les équilibres du secteur ivoirien. « En 2025, les arriérés représentaient près du tiers des fonds propres du marché et plus de la moitié de sa marge de solvabilité. Certaines compagnies se retrouveraient même contraintes de recourir à des découverts bancaires ». Une situation qui donne une dimension beaucoup plus concrète à la question du respect des règles de paiement.

Un mal qui dépasse les frontières ivoiriennes

La présentation d’Adama Diallo, directeur général de la Société Nouvelle d’Assurance Vie du Mali (SONAVIE) et membre du Bureau exécutif de la Fanaf, permet de changer d’échelle. À partir des données de 79 compagnies réparties dans les 12 marchés de la zone CIMA, le spécialiste a dressé un état des lieux qui confirme la généralisation du phénomène.

En 2025, les créances sur assurés et intermédiaires atteignaient 251 milliards de FCFA, en progression de 67,9 % par rapport à 2021. Elles représentaient 20,2 % des primes émises, contre 15 % quatre ans auparavant. Dix marchés sur douze ont enregistré une hausse de ces créances.

Dans la branche non-vie, le ratio des arriérés de primes est passé de 6,3 % à 14,6 % entre 2021 et 2025. La dégradation n’est donc pas seulement perceptible dans les volumes de créances : elle apparaît également dans le rapport entre les sommes restant à recouvrer et l’activité commerciale des compagnies.

Les situations nationales restent toutefois contrastées. Le Burkina Faso et le Bénin affichent les ratios de créances sur primes émises les plus élevés, respectivement 34,1 % et 34 %, tandis que le Cameroun atteint 26 %. La Côte d’Ivoire présente, pour sa part, un encours de créances au bilan de 66,6 milliards de FCFA, devant le Cameroun, à 51,8 milliards.

Il importe de distinguer ces chiffres des quelque 67 milliards de FCFA d’arriérés en non-vie évoqués par Mme Traoré. Les deux présentations ne recouvrent pas nécessairement le même périmètre statistique : l’analyse d’Adama Diallo porte sur les créances au bilan sur les assurés et les intermédiaires, tandis que la responsable ivoirienne a présenté un indicateur d’arriérés de primes en non-vie.

Autre enseignement : les secteurs qui alimentent les impayés ne sont pas identiques d’un pays à l’autre. En Côte d’Ivoire, l’assurance automobile pèse particulièrement dans le phénomène. Au Cameroun, la branche accident et maladie représente une part importante des arriérés. Au Sénégal, ce sont les autres risques directs qui constituent le principal foyer identifié dans la présentation.

Cette diversité des situations invite à éviter les réponses uniformes. Le problème est régional, mais ses ressorts sont aussi liés aux structures de marché, aux branches d’activité et aux pratiques commerciales propres à chaque pays.

Les assureurs aussi dans le viseur

Le débat a également mis en lumière une dimension moins souvent évoquée : les retards ne concernent pas uniquement les relations entre compagnies, assurés et intermédiaires. Les opérations de coassurance font elles aussi apparaître des soldes débiteurs importants.

Les données présentées par Adama Diallo font état d'un solde débiteur net de coassurance de 19,2 milliards de FCFA en 2025, après un niveau particulièrement élevé en 2024. Ce poste rappelle que les difficultés de règlement peuvent également se propager entre acteurs professionnels. La discipline de paiement ne saurait donc être exigée uniquement des clients : elle concerne l’ensemble de la chaîne assurantielle.

Cette question est d’autant plus importante que la coassurance repose sur la capacité des différents participants à honorer leurs engagements respectifs. Les retards de règlement entre compagnies peuvent compliquer la gestion des sinistres et fragiliser la confiance dans les mécanismes de partage des risques.

Sur l’assurance-vie, le tableau présenté est moins alarmant. Les créances sont passées de 37,7 milliards de FCFA en 2021 à 43,9 milliards en 2025, une progression qui reste inférieure à celle de l’activité. Elles représentent environ 5,5 % des primes émises en 2025. Mais cette situation relativement plus favorable ne doit pas conduire à écarter la question de la solidité financière : Adama Diallo a également relevé une baisse du taux de couverture de la marge de solvabilité, de 3,32 % à 2,84 %. Il a toutefois pris soin de ne pas établir de lien de causalité direct entre cette évolution et les créances.

« Nous sommes tous indisciplinés »

C’est sans doute l’une des interventions les plus révélatrices du panel. En reconnaissant que « nous sommes tous indisciplinés », Mme Traoré a déplacé le débat au-delà de la seule responsabilité des assurés ou des intermédiaires. Les compagnies elles-mêmes sont concernées.

Dans la course aux parts de marché, certaines acceptent des arrangements qui contredisent les exigences de discipline qu’elles défendent par ailleurs. Des contrats sont renouvelés malgré des impayés persistants. Des réductions tarifaires sont consenties pour conserver des clients, y compris lorsque leur sinistralité dépasse 100 %. La recherche du volume commercial finit ainsi par prendre le pas sur la rigueur de gestion.

La contradiction est particulièrement forte lorsque les assureurs réclament un règlement rapide des sinistres tout en tolérant des retards de paiement des primes. « Nous devons être sanctionnés et je le dis haut et fort », a insisté Mme Traoré, plaidant pour que les sanctions puissent également viser les responsables individuels.

Elle a aussi dénoncé les mécanismes de contournement des règles, notamment à travers certaines dérogations ou pratiques concernant les risques publics, les flottes automobiles et les contrats santé. La constitution de groupes présentés comme liés à l’État serait parfois utilisée pour différer le paiement des primes.

Le problème ne relève donc pas seulement d’un défaut de contrôle réglementaire. Il traduit aussi une difficulté à faire respecter collectivement une règle que les acteurs connaissent, mais qu’ils peuvent être tentés d’assouplir lorsqu’elle contrarie leurs objectifs commerciaux.

La technologie ne remplacera pas la discipline

Face à cette situation, le marché ivoirien mise notamment sur la digitalisation des procédures. Les certificats électroniques, introduits depuis 2023, doivent contribuer à mieux contrôler la délivrance des garanties. L’objectif annoncé est de tendre vers un principe simple : pas de prime réglée, pas de certificat délivré.

Des dispositifs numériques sont également envisagés pour vérifier les engagements de paiement avant l’activation de certains contrats, tandis qu’une base centralisée des incidents pourrait permettre de mieux identifier les antécédents des souscripteurs et de limiter les comportements de contournement lors des changements d’assureur.

Mme Traoré a également évoqué la mise en place d’une convention de marché destinée à encadrer les délais de recouvrement et à renforcer la transparence des pratiques. Des indicateurs communs pourraient permettre de suivre plus précisément le taux d’arriérés, le niveau de recouvrement, l’ancienneté des créances et les provisions constituées.

Ces outils peuvent améliorer la traçabilité et réduire les marges de contournement. Mais ils ne régleront pas, à eux seuls, la question centrale : celle de la volonté des compagnies de renoncer aux facilités commerciales qui alimentent les impayés.

Adama Diallo a, de son côté, insisté sur les limites des données disponibles et sur la nécessité d’harmoniser les méthodes de calcul. Les statistiques actuelles ne permettent pas toujours de distinguer les créances récentes des créances anciennes, les montants réellement recouvrables de ceux qui risquent de devenir irrécouvrables, ni de mesurer précisément leur incidence sur la solvabilité des entreprises. Une meilleure remontée des données, notamment à travers les états réglementaires, est donc nécessaire pour disposer d’un diagnostic plus fin.

Le panel a ainsi mis en évidence une double urgence : améliorer la mesure du phénomène et rétablir la discipline dans les pratiques. Car derrière les 251 milliards de FCFA de créances recensées dans les douze marchés, il y a une question qui engage la crédibilité même de l’assurance dans la zone CIMA : à quoi sert de vendre des garanties si les primes qui doivent les financer ne sont pas encaissées ?
Malick NDAW
 
 
Actu-Economie

La rédaction

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