Le visage occupe une grande partie de l'affiche. Éclairé, presque seul dans l'espace, il attire le regard avant même que l'on ait lu les mots qui l'accompagnent. Il y a quelque chose d'intentionnel dans cette composition : donner d'abord un visage à une histoire, avant d'en livrer les contours. Non pas une fonction, un titre ou une institution, mais une femme.
Soham El Wardini.
Le prénom possède, à lui seul, une résonance singulière. Dans la tradition spirituelle sanskrite, So'ham signifie « Je suis Cela », une formule qui évoque l'unité entre la conscience individuelle et la conscience universelle. Il serait hasardeux d'y chercher la clé d'un caractère ou la promesse d'un destin. Mais cette signification offre une belle entrée littéraire dans le parcours d'une femme dont l'histoire publique s'est aussi construite dans la relation aux autres. La personnalité associée à ce prénom évoque des porteurs souvent perçues comme généreuses, empathiques et à l'écoute ; ce sont-là, les principales qualités de Soham Wardini.
Chez Soham El Wardini, cette dimension ne se déduit pas d’un prénom. Elle se lit plutôt dans la place qu’elle accorde, dans son propre discours, à la proximité, à l’écoute et au service. « Avant d’être Maire, j’ai été une femme, une enseignante, une mère, une citoyenne attachée aux autres et à son pays », dira-t-elle. La phrase remet les choses dans leur ordre : la fonction est venue s’ajouter à une vie ; elle ne l’a pas remplacée.
Car, avant d'être la première femme maire de Dakar, Soham El Wardini a été une enfant, une élève, une étudiante, puis une enseignante. Il y a eu une existence avant le pouvoir, des années qui ne se résument ni à une ambition politique ni à une ascension vers les sommets. Vingt-sept années consacrées à l'enseignement : un métier fondé sur la transmission, la patience et la présence auprès des autres.
Ce détail compte. Les biographies politiques commencent souvent au moment où les personnages entrent dans l'arène. Elles oublient parfois que les femmes et les hommes qui occupent les fonctions publiques ont vécu une autre vie avant de devenir des figures publiques. Or, c'est dans cette première existence que se forgent des expériences, des habitudes et des sensibilités dont on ne peut mesurer la portée qu'en reconstituant le parcours dans son ensemble.
Pour Soham El Wardini, il faut commencer loin de la mairie. Très loin même, à Latmingué, dans le Saloum, là où son histoire prend racine.
Une ville
Vue d'en haut, la capitale semble contenir dans son étendue toutes les possibilités, toutes les ambitions, toutes les contradictions d'un pays concentré dans sa métropole. Puis le mouvement change d'échelle. Le regard descend vers Latmingué, village d'origine de Soham El Wardini, avant de revenir à Dakar.
Ce déplacement n'est pas anodin. Entre le village et la capitale, il y a plus qu'une distance géographique : un itinéraire, une formation, une manière de se construire avant de prendre part à la vie publique. Le récit commence par les origines, mais il ne s'y enferme pas. Il revient vers la ville où s'est joué l'essentiel de la trajectoire politique de Soham El Wardini.
Dakar est d'abord une ville d'études. Soham El Wardini y poursuit son parcours universitaire en anglais avant de devenir enseignante. Elle y entre ensuite dans la vie politique, en rejoignant en 1999 l'Alliance des forces de progrès de Moustapha Niasse. La capitale devient ainsi le lieu où se croisent sa formation, sa carrière professionnelle et son engagement public.
Dakar est aussi une ville de pouvoir. Son hôtel de ville, installé dans un bâtiment de l'époque coloniale, porte une histoire qui dépasse les murs de l'institution. Il est le siège d'une autorité municipale, mais aussi un lieu de représentation, de mémoire et de confrontation politique. La mairie ne se réduit pas à un édifice : elle incarne la possibilité d'agir sur la vie quotidienne de millions d'habitants, dans une capitale où les urgences sociales côtoient les ambitions de modernisation.
C'est vers ce bâtiment que converge, à terme, le parcours de Soham El Wardini.
En 2009, elle devient adjointe chargée de la Culture à la Ville de Dakar. En 2014, elle est nommée première adjointe au maire Khalifa Sall. Elle apprend les mécanismes de la gestion municipale, s'inscrit dans une équipe et occupe progressivement une place dans l'organisation du pouvoir local.
Puis survient la rupture.
L'incarcération de Khalifa Sall, en mars 2017, bouleverse l'équilibre de la municipalité. Soham El Wardini assure l'intérim. Elle se retrouve à la tête de la ville dans un contexte exceptionnel, sans que cette situation ne signifie encore qu'elle en deviendra la maire élue.
Une visite à son prédécesseur en prison marque un tournant dans son parcours. C'est là, rapporte-t-elle, que Khalifa Sall lui annonce qu'elle sera maire de Dakar. La perspective prend corps dans un lieu où l'on pourrait croire que le pouvoir s'est absenté, mais où se joue pourtant une succession décisive.
Le 29 septembre 2018, le conseil municipal l'élit maire avec 64 voix. Dakar a désormais une femme à sa tête. Pour la première fois depuis l'indépendance du Sénégal, une femme occupe cette fonction.
L'événement est historique. Mais il ne suffit pas à raconter l'histoire.
Car une accession au pouvoir n'est jamais uniquement l'aboutissement d'une volonté individuelle. Elle résulte aussi de circonstances, d'alliances, de fidélités et de rapports de force. Le parcours de Soham El Wardini se situe précisément à ce croisement : celui d'un engagement politique construit au fil des années et celui d'événements qui ouvrent une possibilité inattendue.
Devenir la première femme maire de Dakar constitue une rupture symbolique. Cela ne signifie pas que les résistances disparaissent avec l'élection, ni que les portes ouvertes pour une femme le sont désormais pour toutes les autres. Une première peut rester une exception si elle n'est pas suivie d'une transformation plus profonde des pratiques et des représentations politiques.
Des actions
Le pouvoir se raconte volontiers à travers les élections, les nominations et les fonctions. Il se mesure pourtant aussi dans ce qu'il produit au quotidien.
C'est là qu'apparaît une autre dimension du parcours de Soham El Wardini : les actions de solidarité en faveur des populations dakaroises, particulièrement dans les périodes de crise. La pandémie de Covid-19 a mis à nu les fragilités sociales, rappelant que les responsabilités municipales ne s'exercent pas seulement dans la conduite des projets urbains ou la gestion administrative. Elles confrontent les élus à des situations dans lesquelles l'urgence humaine devient une priorité.
Les initiatives de soutien aux populations et les actions en faveur de l'autonomie économique des femmes donnent une traduction concrète à cette dimension sociale de son engagement.
Il faut s'arrêter sur ce point sans céder à l'éloge automatique. La solidarité n'est pas une qualité que l'on peut attribuer à une responsable politique sur la seule foi de son statut. Elle doit être appréciée à travers les initiatives menées, les bénéficiaires concernés et les résultats obtenus. Mais elle constitue un angle essentiel pour comprendre le sens que Soham El Wardini a donné à une partie de son action municipale.
La question n'est donc pas seulement de savoir ce qu'elle a dirigé, mais ce qu'elle a cherché à faire pour ceux qui vivaient dans la ville placée sous sa responsabilité.
Cette distinction importe particulièrement lorsqu'il s'agit de raconter une femme politique. Réduire son parcours à la portée symbolique de son élection serait une manière de l'enfermer dans son genre, comme si sa présence à la mairie suffisait à résumer son action. À l'inverse, examiner les initiatives conduites sous son mandat permet de la considérer comme une responsable publique dont les choix peuvent être interrogés, documentés et discutés.
Le symbole ne remplace pas l'action. Il lui donne un contexte ; l'action, elle, lui donne une substance.
Des valeurs
Il existe une différence entre les valeurs que l'on proclame et celles que l'on reconnaît dans une manière d'agir. Chez Soham El Wardini, la solidarité, l'attention aux populations et le soutien aux femmes constituent des fils possibles pour lire le parcours. Ils ne dispensent pas d'examiner les faits ; ils invitent à les mettre en perspective.
Son histoire pose également une question plus large : que signifie exercer le pouvoir au féminin ? Certainement pas gouverner selon une essence féminine qui serait identique chez toutes les femmes. Il n'existe pas une seule manière d'être femme, pas plus qu'il n'existe une seule manière de gouverner. En revanche, les femmes qui accèdent aux responsabilités évoluent dans des environnements où leur légitimité peut être davantage questionnée, où leurs erreurs sont parfois interprétées à travers leur genre et où leur présence devient elle-même un enjeu politique.
Le parcours de Soham El Wardini permet d'aborder cette réalité sans idéalisation. Son accession à la mairie n'efface ni les rapports de force ni les contraintes de la fonction. Elle ne transforme pas mécaniquement la représentation politique. Mais elle rend visible une possibilité jusque-là absente de l'histoire de la capitale.
C'est là que le féminisme auquel ce récit peut renvoyer prend une dimension concrète. Non pas une célébration sans examen critique de toute femme qui accède au pouvoir, mais la conviction que les femmes doivent pouvoir participer pleinement aux décisions politiques, y accéder, les exercer et répondre de leurs actes dans les mêmes conditions que les hommes.
La différence est importante. Il ne s'agit pas de demander aux femmes de gouverner mieux par nature, mais de faire en sorte que leur présence aux lieux de décision ne relève plus de l'exception.
Un héritage
Lorsqu’en janvier 2022 Soham El Wardini quitte la mairie de Dakar, Barthélémy Dias lui succède. Le temps politique poursuit son mouvement, indifférent aux symboles qu'il laisse derrière lui. Une fonction change de titulaire ; l'actualité passe à d'autres sujets. Mais que reste-t-il d'une première historique lorsque celle qui l'a incarnée n'occupe plus le fauteuil ?
C'est ici que l'héritage prend tout son sens. Il ne se limite pas à la liste des décisions prises, aux projets engagés ou aux années passées à la tête d'une institution. Il comprend aussi ce qu'un parcours rend possible dans l'imaginaire collectif.
Reste ce qu’elle lègue, et c’est elle-même qui le dit, à l’issue de la projection. Son parcours, assure-t-elle, ne mérite pas d’être raconté pour faire d’elle « une exception inaccessible ». Elle veut que les jeunes filles comprennent que leur origine sociale, leur situation familiale et les préjugés rencontrés ne fixent pas les limites de leurs ambitions.
« N’attendez pas que l’on vous donne la permission de rêver. Formez-vous, engagez-vous et prenez votre place », dit-elle à celles qui hésitent encore à franchir un seuil. Et si le film peut aider une jeune fille à croire en son avenir, une femme à oser prendre la parole, une élue à persévérer, cette histoire aura dépassé les limites d’une vie individuelle pour devenir « une force utile à la collectivité ». Deux mots, en filigrane, en portent la promesse : c’est possible.
Le regard de Diabou
Un récit ne se raconte jamais seul. Qu’on recule d’un pas, et la caméra entre dans le champ. Derrière ce portrait, du village au fauteuil, il y a une femme : Diabou Bessane Diouf, Journaliste, Réalisatrice et Productrice sénégalaise. Le sujet n’a rien d’une découverte pour elle. Elle a déjà signé « Les mamans de l’indépendance » (2012), qui met en exergue la contribution des femmes dans la marche vers l’indépendance et rend hommage à dix-sept pionnières ainsi qu’à l’Union des Femmes du Sénégal. Elle a aussi réalisé, en 2014, « Au nom de la liberté de la presse », un film axé sur la pratique du journalisme. Fondatrice de Féline Productions à Dakar, elle enseigne par ailleurs les études de genre à l’Université de Dakar.
Tout le fil de son travail tient dans une obsession : que l’on n’oublie pas « la mémoire des femmes », dit-elle, son combat de tous les jours. Elle sait de quoi elle parle, car les archives de ces parcours se retrouvent mal : des documents disparaissent faute d’avoir été conservés. Cette réalité ne garantit ni une réussite identique à toutes celles qui voudront suivre ce chemin ni la disparition des obstacles. Mais elle élargit l'horizon de ce qui peut être envisagé.
Il faut donc raconter les femmes qui ont exercé le pouvoir, préserver leurs archives, recueillir leurs témoignages et documenter leurs actions. Faute de quoi, elles risquent de demeurer prisonnières de leur singularité : célébrées pour avoir été les premières, mais oubliées dans le détail de ce qu'elles ont accompli. C'est cette mémoire que Diabou Bessane Diouf a choisi de préserver en consacrant à Soham El Wardini, un film de 45 minutes, premier volet de la collection Gouverner au féminin.
Le destin de Soham El Wardini rejoint ici une question qui dépasse largement sa personne. Comment une société conserve-t-elle la mémoire de celles qui ont contribué à son histoire politique ? Que choisit-elle de transmettre ? Et combien de trajectoires demeurent invisibles faute d'avoir été suffisamment documentées ?
Raconter Soham Wardini, c’est donc refuser que ce chapitre s’efface. Et sous la formule sanskrite qui ouvrait ce récit, on peut lire à rebours ce que tout cela murmure : je suis ce que les autres m’ont permis d’être, et je rends ce que j’ai reçu.
Malick NDAW
Soham El Wardini.
Le prénom possède, à lui seul, une résonance singulière. Dans la tradition spirituelle sanskrite, So'ham signifie « Je suis Cela », une formule qui évoque l'unité entre la conscience individuelle et la conscience universelle. Il serait hasardeux d'y chercher la clé d'un caractère ou la promesse d'un destin. Mais cette signification offre une belle entrée littéraire dans le parcours d'une femme dont l'histoire publique s'est aussi construite dans la relation aux autres. La personnalité associée à ce prénom évoque des porteurs souvent perçues comme généreuses, empathiques et à l'écoute ; ce sont-là, les principales qualités de Soham Wardini.
Chez Soham El Wardini, cette dimension ne se déduit pas d’un prénom. Elle se lit plutôt dans la place qu’elle accorde, dans son propre discours, à la proximité, à l’écoute et au service. « Avant d’être Maire, j’ai été une femme, une enseignante, une mère, une citoyenne attachée aux autres et à son pays », dira-t-elle. La phrase remet les choses dans leur ordre : la fonction est venue s’ajouter à une vie ; elle ne l’a pas remplacée.
Car, avant d'être la première femme maire de Dakar, Soham El Wardini a été une enfant, une élève, une étudiante, puis une enseignante. Il y a eu une existence avant le pouvoir, des années qui ne se résument ni à une ambition politique ni à une ascension vers les sommets. Vingt-sept années consacrées à l'enseignement : un métier fondé sur la transmission, la patience et la présence auprès des autres.
Ce détail compte. Les biographies politiques commencent souvent au moment où les personnages entrent dans l'arène. Elles oublient parfois que les femmes et les hommes qui occupent les fonctions publiques ont vécu une autre vie avant de devenir des figures publiques. Or, c'est dans cette première existence que se forgent des expériences, des habitudes et des sensibilités dont on ne peut mesurer la portée qu'en reconstituant le parcours dans son ensemble.
Pour Soham El Wardini, il faut commencer loin de la mairie. Très loin même, à Latmingué, dans le Saloum, là où son histoire prend racine.
Une ville
Vue d'en haut, la capitale semble contenir dans son étendue toutes les possibilités, toutes les ambitions, toutes les contradictions d'un pays concentré dans sa métropole. Puis le mouvement change d'échelle. Le regard descend vers Latmingué, village d'origine de Soham El Wardini, avant de revenir à Dakar.
Ce déplacement n'est pas anodin. Entre le village et la capitale, il y a plus qu'une distance géographique : un itinéraire, une formation, une manière de se construire avant de prendre part à la vie publique. Le récit commence par les origines, mais il ne s'y enferme pas. Il revient vers la ville où s'est joué l'essentiel de la trajectoire politique de Soham El Wardini.
Dakar est d'abord une ville d'études. Soham El Wardini y poursuit son parcours universitaire en anglais avant de devenir enseignante. Elle y entre ensuite dans la vie politique, en rejoignant en 1999 l'Alliance des forces de progrès de Moustapha Niasse. La capitale devient ainsi le lieu où se croisent sa formation, sa carrière professionnelle et son engagement public.
Dakar est aussi une ville de pouvoir. Son hôtel de ville, installé dans un bâtiment de l'époque coloniale, porte une histoire qui dépasse les murs de l'institution. Il est le siège d'une autorité municipale, mais aussi un lieu de représentation, de mémoire et de confrontation politique. La mairie ne se réduit pas à un édifice : elle incarne la possibilité d'agir sur la vie quotidienne de millions d'habitants, dans une capitale où les urgences sociales côtoient les ambitions de modernisation.
C'est vers ce bâtiment que converge, à terme, le parcours de Soham El Wardini.
En 2009, elle devient adjointe chargée de la Culture à la Ville de Dakar. En 2014, elle est nommée première adjointe au maire Khalifa Sall. Elle apprend les mécanismes de la gestion municipale, s'inscrit dans une équipe et occupe progressivement une place dans l'organisation du pouvoir local.
Puis survient la rupture.
L'incarcération de Khalifa Sall, en mars 2017, bouleverse l'équilibre de la municipalité. Soham El Wardini assure l'intérim. Elle se retrouve à la tête de la ville dans un contexte exceptionnel, sans que cette situation ne signifie encore qu'elle en deviendra la maire élue.
Une visite à son prédécesseur en prison marque un tournant dans son parcours. C'est là, rapporte-t-elle, que Khalifa Sall lui annonce qu'elle sera maire de Dakar. La perspective prend corps dans un lieu où l'on pourrait croire que le pouvoir s'est absenté, mais où se joue pourtant une succession décisive.
Le 29 septembre 2018, le conseil municipal l'élit maire avec 64 voix. Dakar a désormais une femme à sa tête. Pour la première fois depuis l'indépendance du Sénégal, une femme occupe cette fonction.
L'événement est historique. Mais il ne suffit pas à raconter l'histoire.
Car une accession au pouvoir n'est jamais uniquement l'aboutissement d'une volonté individuelle. Elle résulte aussi de circonstances, d'alliances, de fidélités et de rapports de force. Le parcours de Soham El Wardini se situe précisément à ce croisement : celui d'un engagement politique construit au fil des années et celui d'événements qui ouvrent une possibilité inattendue.
Devenir la première femme maire de Dakar constitue une rupture symbolique. Cela ne signifie pas que les résistances disparaissent avec l'élection, ni que les portes ouvertes pour une femme le sont désormais pour toutes les autres. Une première peut rester une exception si elle n'est pas suivie d'une transformation plus profonde des pratiques et des représentations politiques.
Des actions
Le pouvoir se raconte volontiers à travers les élections, les nominations et les fonctions. Il se mesure pourtant aussi dans ce qu'il produit au quotidien.
C'est là qu'apparaît une autre dimension du parcours de Soham El Wardini : les actions de solidarité en faveur des populations dakaroises, particulièrement dans les périodes de crise. La pandémie de Covid-19 a mis à nu les fragilités sociales, rappelant que les responsabilités municipales ne s'exercent pas seulement dans la conduite des projets urbains ou la gestion administrative. Elles confrontent les élus à des situations dans lesquelles l'urgence humaine devient une priorité.
Les initiatives de soutien aux populations et les actions en faveur de l'autonomie économique des femmes donnent une traduction concrète à cette dimension sociale de son engagement.
Il faut s'arrêter sur ce point sans céder à l'éloge automatique. La solidarité n'est pas une qualité que l'on peut attribuer à une responsable politique sur la seule foi de son statut. Elle doit être appréciée à travers les initiatives menées, les bénéficiaires concernés et les résultats obtenus. Mais elle constitue un angle essentiel pour comprendre le sens que Soham El Wardini a donné à une partie de son action municipale.
La question n'est donc pas seulement de savoir ce qu'elle a dirigé, mais ce qu'elle a cherché à faire pour ceux qui vivaient dans la ville placée sous sa responsabilité.
Cette distinction importe particulièrement lorsqu'il s'agit de raconter une femme politique. Réduire son parcours à la portée symbolique de son élection serait une manière de l'enfermer dans son genre, comme si sa présence à la mairie suffisait à résumer son action. À l'inverse, examiner les initiatives conduites sous son mandat permet de la considérer comme une responsable publique dont les choix peuvent être interrogés, documentés et discutés.
Le symbole ne remplace pas l'action. Il lui donne un contexte ; l'action, elle, lui donne une substance.
Des valeurs
Il existe une différence entre les valeurs que l'on proclame et celles que l'on reconnaît dans une manière d'agir. Chez Soham El Wardini, la solidarité, l'attention aux populations et le soutien aux femmes constituent des fils possibles pour lire le parcours. Ils ne dispensent pas d'examiner les faits ; ils invitent à les mettre en perspective.
Son histoire pose également une question plus large : que signifie exercer le pouvoir au féminin ? Certainement pas gouverner selon une essence féminine qui serait identique chez toutes les femmes. Il n'existe pas une seule manière d'être femme, pas plus qu'il n'existe une seule manière de gouverner. En revanche, les femmes qui accèdent aux responsabilités évoluent dans des environnements où leur légitimité peut être davantage questionnée, où leurs erreurs sont parfois interprétées à travers leur genre et où leur présence devient elle-même un enjeu politique.
Le parcours de Soham El Wardini permet d'aborder cette réalité sans idéalisation. Son accession à la mairie n'efface ni les rapports de force ni les contraintes de la fonction. Elle ne transforme pas mécaniquement la représentation politique. Mais elle rend visible une possibilité jusque-là absente de l'histoire de la capitale.
C'est là que le féminisme auquel ce récit peut renvoyer prend une dimension concrète. Non pas une célébration sans examen critique de toute femme qui accède au pouvoir, mais la conviction que les femmes doivent pouvoir participer pleinement aux décisions politiques, y accéder, les exercer et répondre de leurs actes dans les mêmes conditions que les hommes.
La différence est importante. Il ne s'agit pas de demander aux femmes de gouverner mieux par nature, mais de faire en sorte que leur présence aux lieux de décision ne relève plus de l'exception.
Un héritage
Lorsqu’en janvier 2022 Soham El Wardini quitte la mairie de Dakar, Barthélémy Dias lui succède. Le temps politique poursuit son mouvement, indifférent aux symboles qu'il laisse derrière lui. Une fonction change de titulaire ; l'actualité passe à d'autres sujets. Mais que reste-t-il d'une première historique lorsque celle qui l'a incarnée n'occupe plus le fauteuil ?
C'est ici que l'héritage prend tout son sens. Il ne se limite pas à la liste des décisions prises, aux projets engagés ou aux années passées à la tête d'une institution. Il comprend aussi ce qu'un parcours rend possible dans l'imaginaire collectif.
Reste ce qu’elle lègue, et c’est elle-même qui le dit, à l’issue de la projection. Son parcours, assure-t-elle, ne mérite pas d’être raconté pour faire d’elle « une exception inaccessible ». Elle veut que les jeunes filles comprennent que leur origine sociale, leur situation familiale et les préjugés rencontrés ne fixent pas les limites de leurs ambitions.
« N’attendez pas que l’on vous donne la permission de rêver. Formez-vous, engagez-vous et prenez votre place », dit-elle à celles qui hésitent encore à franchir un seuil. Et si le film peut aider une jeune fille à croire en son avenir, une femme à oser prendre la parole, une élue à persévérer, cette histoire aura dépassé les limites d’une vie individuelle pour devenir « une force utile à la collectivité ». Deux mots, en filigrane, en portent la promesse : c’est possible.
Le regard de Diabou
Un récit ne se raconte jamais seul. Qu’on recule d’un pas, et la caméra entre dans le champ. Derrière ce portrait, du village au fauteuil, il y a une femme : Diabou Bessane Diouf, Journaliste, Réalisatrice et Productrice sénégalaise. Le sujet n’a rien d’une découverte pour elle. Elle a déjà signé « Les mamans de l’indépendance » (2012), qui met en exergue la contribution des femmes dans la marche vers l’indépendance et rend hommage à dix-sept pionnières ainsi qu’à l’Union des Femmes du Sénégal. Elle a aussi réalisé, en 2014, « Au nom de la liberté de la presse », un film axé sur la pratique du journalisme. Fondatrice de Féline Productions à Dakar, elle enseigne par ailleurs les études de genre à l’Université de Dakar.
Tout le fil de son travail tient dans une obsession : que l’on n’oublie pas « la mémoire des femmes », dit-elle, son combat de tous les jours. Elle sait de quoi elle parle, car les archives de ces parcours se retrouvent mal : des documents disparaissent faute d’avoir été conservés. Cette réalité ne garantit ni une réussite identique à toutes celles qui voudront suivre ce chemin ni la disparition des obstacles. Mais elle élargit l'horizon de ce qui peut être envisagé.
Il faut donc raconter les femmes qui ont exercé le pouvoir, préserver leurs archives, recueillir leurs témoignages et documenter leurs actions. Faute de quoi, elles risquent de demeurer prisonnières de leur singularité : célébrées pour avoir été les premières, mais oubliées dans le détail de ce qu'elles ont accompli. C'est cette mémoire que Diabou Bessane Diouf a choisi de préserver en consacrant à Soham El Wardini, un film de 45 minutes, premier volet de la collection Gouverner au féminin.
Le destin de Soham El Wardini rejoint ici une question qui dépasse largement sa personne. Comment une société conserve-t-elle la mémoire de celles qui ont contribué à son histoire politique ? Que choisit-elle de transmettre ? Et combien de trajectoires demeurent invisibles faute d'avoir été suffisamment documentées ?
Raconter Soham Wardini, c’est donc refuser que ce chapitre s’efface. Et sous la formule sanskrite qui ouvrait ce récit, on peut lire à rebours ce que tout cela murmure : je suis ce que les autres m’ont permis d’être, et je rends ce que j’ai reçu.
Malick NDAW

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