Le temps est à la célébration. Le 22 octobre 2026, la quatrième et dernière revue de la Feuille de route Électricité 2035 a également marqué la clôture du Projet Réforme du Senegal Power Compact. Présidée par la Secrétaire permanente à l’Énergie, Oumy Khairy Diao Diop, en présence de la chargée d’affaires américaine, Jennifer Davis Paguada, la rencontre a réuni plus de 200 participants issus des institutions publiques, du secteur privé, des partenaires financiers et de la société civile.
Le bilan officiel met en avant les avancées institutionnelles réalisées grâce au programme. Au nom du ministre de l’Énergie et du Pétrole, Oumy Khairy Diao Diop a souligné que les réformes engagées devaient rendre le secteur plus attractif pour les capitaux privés, au service de la croissance et de l’emploi. La représentante américaine a, pour sa part, rappelé que la pérennité des résultats dépendrait désormais de la poursuite des réformes et de l’engagement durable des institutions sénégalaises.
Le message est clair : la clôture du programme ne doit pas entraîner celle des ambitions qui l’ont justifié.
Sur les 565,9 millions de dollars mobilisés par les États-Unis, auxquels s’ajoutent 50 millions de dollars apportés par le Sénégal, le Projet Réforme, doté de 19,69 milliards de FCFA, affiche plusieurs réalisations : appui à l’adoption du nouveau Code de l’électricité, renforcement de la Commission de régulation du secteur de l’énergie (CRSE), modernisation des outils de gestion et de maintenance de Senelec, formation de plus de 200 agents, adoption du Plan intégré à moindre coût et mise en service du Guichet unique opérationnel.
Ces réalisations constituent des acquis importants. Mais leur portée ne peut être appréciée à partir des seuls moyens mobilisés ou du taux d’exécution des activités.
Un réseau construit n’est pas nécessairement un réseau plus fiable. Une localité électrifiée ne signifie pas que tous ses ménages disposent d’un branchement fonctionnel. Une loi adoptée ne garantit pas que les règles qu’elle institue sont effectivement appliquées.
Le véritable bilan du Compact se situe dans l’écart entre ce qui a été livré et ce que le système électrique sera capable d’en tirer durablement.
Transport : au-delà des ouvrages achevés
La modernisation du réseau de transport répond à une contrainte structurelle du système électrique sénégalais. L’augmentation des capacités de production ne suffit pas à améliorer la fourniture si les infrastructures ne permettent pas d’acheminer l’électricité dans des conditions satisfaisantes.
Le renforcement du réseau haute tension, notamment dans la région de Dakar, ainsi que les travaux sur les liaisons souterraines et sous-marines et les postes électriques doivent améliorer la capacité du système à absorber les flux et à répondre à une demande croissante.
Le taux d’exécution de 99 % annoncé par le MCA-Sénégal II constitue un indicateur d’avancement. Il ne répond cependant pas à toutes les questions économiques et techniques.
Les ouvrages ont-ils été intégralement réceptionnés et mis en exploitation ? Fonctionnent-ils à la capacité prévue ? Quel effet mesurable produisent-ils sur la continuité de la fourniture, les interruptions et les coûts d’exploitation ? Quels moyens sont programmés pour assurer leur maintenance et leur renouvellement ?
Ces interrogations sont déterminantes. Les infrastructures ne constituent pas une fin en soi : leur valeur économique dépend de leur utilisation, de leur fiabilité et de leur contribution à la performance globale du système.
Le défi concerne également l’articulation entre transport et production. Les nouvelles capacités de production, notamment renouvelables, ne produiront tous leurs bénéfices que si le réseau est capable d’accueillir l’électricité et de l’acheminer vers les consommateurs.
La question n’est donc pas seulement de savoir si les ouvrages ont été construits, mais s’ils permettront durablement de fournir une électricité plus fiable à un coût soutenable.
Accès : l’électrification n’est pas encore l’accès universel
Le volet Accès pose une question plus directement sociale et productive : que signifie exactement une localité déclarée électrifiée ?
Le MCA-Sénégal II a indiqué que les villages prévus dans le périmètre de son programme avaient été électrifiés, sous réserve de raccordements restant à effectuer dans une vingtaine de villages. Cette avancée mérite d’être prise en compte. Elle ne dispense toutefois pas de mesurer les résultats au niveau des ménages et des activités économiques.
Car quatre réalités doivent être distinguées : la présence d’un réseau dans une localité, la disponibilité de l’électricité, le raccordement effectif des ménages et la possibilité de bénéficier d’un service fiable à un coût abordable.
Le contexte national donne la mesure du chemin restant à parcourir. Selon les chiffres cités dans le dossier, le taux d’accès à l’électricité atteignait 86,2 % au niveau national en 2024, contre 69,8 % en milieu rural. La stratégie d’achèvement à l’horizon 2029 recense encore 6 471 localités à électrifier et des besoins de financement résiduels estimés à 395,8 milliards de FCFA.
Ces chiffres concernent l’ensemble de l’effort national et non le seul périmètre du Compact. Ils montrent néanmoins que la clôture du programme américain ne coïncide pas avec l’achèvement du chantier de l’accès universel.
Pour les ménages ruraux, l’enjeu ne se limite pas à la présence d’une ligne électrique à proximité. Il suppose un raccordement réalisable, un coût supportable et une alimentation suffisamment fiable pour répondre aux besoins quotidiens.
Pour les entreprises et les activités productives, l’électricité doit aussi permettre de conserver, transformer, produire et commercialiser dans de meilleures conditions.
Le bilan du volet Accès devrait donc être apprécié à partir du nombre de ménages effectivement raccordés, du coût des branchements, de la qualité de l’alimentation et des équipements productifs réellement installés et utilisés.
L’accès universel ne se mesure pas uniquement au nombre de localités desservies. Il se vérifie dans la possibilité effective, pour lesménages et les entreprises, de disposer d’une électricité fiable et abordable.
Reste une question décisive : qui financera les raccordements et les infrastructures nécessaires dans les localités encore privées d’électricité, alors que les besoins résiduels se chiffrent en centaines de milliards de FCFA ?
Senelec : le bénéfice ne règle pas la question financière
C’est probablement le point le plus sensible de l’après-Compact. Une fois les infrastructures livrées, Senelec devra les exploiter, les entretenir et financer leur renouvellement, tout en répondant à une demande croissante. Or, la capacité de l’opérateur à assumer ces responsabilités ne peut être appréciée à partir de son seul résultat net.
Son rapport annuel 2024 présente une situation contrastée. Le chiffre d’affaires s’est établi à 1 015,18 milliards de FCFA, en hausse de 5,33 % par rapport à 2023. Le bénéfice net a atteint 34,76 milliards, progressant de 3,56 %. Mais d’autres indicateurs appellent à un examen attentif.
Les passifs circulants sont passés de 771,93 milliards de FCFA en 2023 à 961,78 milliards en 2024, soit une augmentation de 189,85 milliards. Les créances nettes sur les clients ont progressé de 236,58 à 324,20 milliards, une hausse proche de 37 %. Dans le même temps, le résultat d’exploitation a reculé de 43,06 à 41,49 milliards, tandis que les capitaux propres sont passés de 1 110,15 à 1 097,60 milliards de FCFA.
Ces évolutions ne suffisent pas à établir un diagnostic d’insolvabilité. Elles invitent cependant à dépasser la lecture du bénéfice comptable pour examiner la trésorerie, le recouvrement des factures, les obligations à court terme et la capacité à financer les investissements.
Une entreprise peut afficher un résultat net positif tout en étant confrontée à des tensions de trésorerie ou à une progression de ses besoins de financement. Encore faut-il examiner la composition de ses passifs, l’échéance de ses dettes et la qualité de ses créances pour mesurer précisément la situation.
L’équation ne concerne d’ailleurs pas Senelec seulement. Elle implique également les finances publiques.
La Stratégie nationale de développement 2025-2029 mentionne 80 milliards de FCFA d’engagements antérieurs liés aux subventions de Senelec, dans son analyse des passifs à prendre en compte pour apprécier le déficit public. Ce montant ne représente pas la dette totale de l’entreprise. Il témoigne néanmoins de l’existence d’engagements publics qui doivent être considérés dans l’analyse de la soutenabilité financière du secteur.
L’interdépendance entre l’État et Senelec est déterminante. Les retards de paiement, les compensations tarifaires et les besoins de financement peuvent affecter les équilibres de l’opérateur comme ceux du budget public.
Dès lors, la question de l’après-Compact dépasse la maintenance des équipements. Elle renvoie au modèle de financement du secteur électrique : les recettes permettent-elles de couvrir durablement les coûts ? Les engagements publics sont-ils financés et réglés dans des conditions compatibles avec les besoins de trésorerie de Senelec ? Les investissements futurs et les renouvellements d’équipements sont-ils suffisamment anticipés ?
Le Compact a contribué à financer des infrastructures et à renforcer les outils de gestion. Mais les charges d’exploitation, la maintenance et les renouvellements ne disparaîtront pas avec sa clôture.
La question centrale est désormais celle de la capacité du secteur à financer lui-même, ou à mobiliser durablement les ressources nécessaires à la préservation des acquis.
Code de l’électricité : l’adoption ne vaut pas application
Le nouveau Code de l’électricité constitue l’un des principaux acquis institutionnels du volet Réforme. Il prévoit notamment des dispositions relatives à l’accès des tiers aux réseaux, à l’évolution des règles d’achat en gros et à l’organisation du secteur. Son ambition est de faire évoluer les règles du jeu et de créer des conditions plus lisibles pour les opérateurs et les investisseurs. Mais la portée de cette réforme dépendra de son application effective.
Un producteur indépendant, un investisseur dans les énergies renouvelables ou une entreprise souhaitant accéder au réseau doit pouvoir connaître les conditions de raccordement, les tarifs applicables, les règles d’utilisation des infrastructures et les modalités de règlement des différends.
Sans procédures claires, sans règles transparentes et sans mécanismes permettant de prévenir les discriminations, l’ouverture du marché risque de demeurer largement théorique.
Les informations publiées à l’issue de la revue du Compact font état de chantiers restant à finaliser concernant certains textes d’application, les règles du marché de l’électricité et le dispositif d’accès des tiers au réseau. Leur état exact doit être établi à la date de publication : il importe de distinguer les textes encore en préparation de ceux qui ont été adoptés mais dont les mécanismes d’application ne seraient pas pleinement opérationnels.
L’enjeu est économique autant que juridique. L’incertitude réglementaire peut retarder les investissements, compliquer les décisions des opérateurs et réduire l’attractivité d’un marché pourtant appelé à mobiliser davantage de capitaux privés.
Le Code ne sera donc pas jugé uniquement à la modernité de ses dispositions. Il le sera à sa capacité à modifier concrètement les conditions d’accès au réseau, les pratiques des opérateurs et les décisions d’investissement.
La réforme ne sera véritablement achevée que lorsque ses règles produiront des effets observables sur le fonctionnement du secteur.
CRSE : l’épreuve de l’indépendance effective
Le renforcement de la Commission de régulation du secteur de l’énergie constitue un autre acquis mis en avant par le Compact. Les réalisations mentionnées comprennent la consolidation de ses capacités, la mise en place d’une nouvelle organisation et des actions de communication sur la régulation.
Ces avancées peuvent contribuer à améliorer le fonctionnement de l’institution. Elles ne suffisent toutefois pas, à elles seules, à démontrer l’effectivité de son pouvoir. La CRSE devra pouvoir contrôler les obligations des opérateurs, appliquer les règles de manière cohérente, protéger les consommateurs et trancher les différends dans le respect du cadre juridique.
Cela suppose des ressources humaines et financières suffisantes, des procédures transparentes et la capacité de prendre des décisions motivées, y compris lorsque celles-ci concernent des acteurs puissants du secteur.
L’exigence sera d’autant plus forte que l’ouverture du marché s'accélérera. Le régulateur devra garantir des conditions d’accès équitables aux infrastructures, veiller au respect des règles et concilier l’attractivité des investissements avec les obligations du service public.
L’équilibre est délicat. La recherche de la viabilité financière des opérateurs ne saurait reléguer au second plan les intérêts des consommateurs. Inversement, l’attractivité du secteur suppose des règles prévisibles et une régulation crédible.
L’indépendance de la CRSE ne se mesure donc ni à son organigramme ni au nombre de formations organisées. Elle s’apprécie dans ses moyens, ses décisions, leur application et la confiance qu’elles inspirent aux opérateurs comme aux consommateurs.
C’est sur ce terrain que le renforcement institutionnel devra démontrer sa valeur.
Après Washington, le véritable test sera financier
Le Senegal Power Compact aura permis de mobiliser des ressources importantes, de financer des infrastructures structurantes et de soutenir des réformes institutionnelles. Sa clôture, le 9 mars 2027, ouvrira cependant une nouvelle phase : celle de la responsabilité durable du Sénégal dans le fonctionnement du système électrique.
Cette transition exige davantage qu’un calendrier de sortie. Elle suppose une programmation réaliste des dépenses de maintenance, l’anticipation des renouvellements d’équipements, l’identification des financements complémentaires et une clarification des responsabilités entre l’État, Senelec et les institutions de régulation.
Elle exige également des indicateurs publics permettant de suivre les résultats : continuité de la fourniture, fréquence des interruptions, raccordements effectivement réalisés, coûts d’exploitation, recouvrement des factures, délais de paiement des fournisseurs et application des règles du marché.
De tels indicateurs permettraient de distinguer les infrastructures livrées des progrès réellement ressentis par les ménages et les entreprises.
Mais une interrogation demeure :quel sera le coût annuel de la pérennisation des investissements du Compact, quelle part pourra être financée par les ressources propres du secteur et quels concours publics ou financements complémentaires seront nécessaires ?
En l’absence d’un chiffrage consolidé et d’un plan de financement clairement documenté, il est impossible de mesurer précisément l’effort que représentera l’après-Compact. Cette question mérite d’être au cœur de l’évaluation du programme.
La fin du financement américain ne signifie pas nécessairement que le Sénégal devra supporter seul toutes les dépenses futures. Elle signifie, en revanche, que la pérennité des acquis ne pourra plus être appréciée uniquement à l’aune des ressources mobilisées par le partenaire américain. Elle dépendra aussi des capacités financières nationales, de la qualité de la gouvernance et de l’effectivité des réformes.
Le véritable bilan du Senegal Power Compact ne sera donc pas seulement celui d’un programme exécuté dans les délais. Il sera celui d’un système électrique capable de faire fonctionner ses équipements, de financer leur entretien, de faire respecter ses règles et de fournir une électricité fiable à un coût soutenable.
Washington aura financé une partie de la transformation. Au Sénégal de démontrer qu’il peut en assurer la continuité.
Malick NDAW
Le bilan officiel met en avant les avancées institutionnelles réalisées grâce au programme. Au nom du ministre de l’Énergie et du Pétrole, Oumy Khairy Diao Diop a souligné que les réformes engagées devaient rendre le secteur plus attractif pour les capitaux privés, au service de la croissance et de l’emploi. La représentante américaine a, pour sa part, rappelé que la pérennité des résultats dépendrait désormais de la poursuite des réformes et de l’engagement durable des institutions sénégalaises.
Le message est clair : la clôture du programme ne doit pas entraîner celle des ambitions qui l’ont justifié.
Sur les 565,9 millions de dollars mobilisés par les États-Unis, auxquels s’ajoutent 50 millions de dollars apportés par le Sénégal, le Projet Réforme, doté de 19,69 milliards de FCFA, affiche plusieurs réalisations : appui à l’adoption du nouveau Code de l’électricité, renforcement de la Commission de régulation du secteur de l’énergie (CRSE), modernisation des outils de gestion et de maintenance de Senelec, formation de plus de 200 agents, adoption du Plan intégré à moindre coût et mise en service du Guichet unique opérationnel.
Ces réalisations constituent des acquis importants. Mais leur portée ne peut être appréciée à partir des seuls moyens mobilisés ou du taux d’exécution des activités.
Un réseau construit n’est pas nécessairement un réseau plus fiable. Une localité électrifiée ne signifie pas que tous ses ménages disposent d’un branchement fonctionnel. Une loi adoptée ne garantit pas que les règles qu’elle institue sont effectivement appliquées.
Le véritable bilan du Compact se situe dans l’écart entre ce qui a été livré et ce que le système électrique sera capable d’en tirer durablement.
Transport : au-delà des ouvrages achevés
La modernisation du réseau de transport répond à une contrainte structurelle du système électrique sénégalais. L’augmentation des capacités de production ne suffit pas à améliorer la fourniture si les infrastructures ne permettent pas d’acheminer l’électricité dans des conditions satisfaisantes.
Le renforcement du réseau haute tension, notamment dans la région de Dakar, ainsi que les travaux sur les liaisons souterraines et sous-marines et les postes électriques doivent améliorer la capacité du système à absorber les flux et à répondre à une demande croissante.
Le taux d’exécution de 99 % annoncé par le MCA-Sénégal II constitue un indicateur d’avancement. Il ne répond cependant pas à toutes les questions économiques et techniques.
Les ouvrages ont-ils été intégralement réceptionnés et mis en exploitation ? Fonctionnent-ils à la capacité prévue ? Quel effet mesurable produisent-ils sur la continuité de la fourniture, les interruptions et les coûts d’exploitation ? Quels moyens sont programmés pour assurer leur maintenance et leur renouvellement ?
Ces interrogations sont déterminantes. Les infrastructures ne constituent pas une fin en soi : leur valeur économique dépend de leur utilisation, de leur fiabilité et de leur contribution à la performance globale du système.
Le défi concerne également l’articulation entre transport et production. Les nouvelles capacités de production, notamment renouvelables, ne produiront tous leurs bénéfices que si le réseau est capable d’accueillir l’électricité et de l’acheminer vers les consommateurs.
La question n’est donc pas seulement de savoir si les ouvrages ont été construits, mais s’ils permettront durablement de fournir une électricité plus fiable à un coût soutenable.
Accès : l’électrification n’est pas encore l’accès universel
Le volet Accès pose une question plus directement sociale et productive : que signifie exactement une localité déclarée électrifiée ?
Le MCA-Sénégal II a indiqué que les villages prévus dans le périmètre de son programme avaient été électrifiés, sous réserve de raccordements restant à effectuer dans une vingtaine de villages. Cette avancée mérite d’être prise en compte. Elle ne dispense toutefois pas de mesurer les résultats au niveau des ménages et des activités économiques.
Car quatre réalités doivent être distinguées : la présence d’un réseau dans une localité, la disponibilité de l’électricité, le raccordement effectif des ménages et la possibilité de bénéficier d’un service fiable à un coût abordable.
Le contexte national donne la mesure du chemin restant à parcourir. Selon les chiffres cités dans le dossier, le taux d’accès à l’électricité atteignait 86,2 % au niveau national en 2024, contre 69,8 % en milieu rural. La stratégie d’achèvement à l’horizon 2029 recense encore 6 471 localités à électrifier et des besoins de financement résiduels estimés à 395,8 milliards de FCFA.
Ces chiffres concernent l’ensemble de l’effort national et non le seul périmètre du Compact. Ils montrent néanmoins que la clôture du programme américain ne coïncide pas avec l’achèvement du chantier de l’accès universel.
Pour les ménages ruraux, l’enjeu ne se limite pas à la présence d’une ligne électrique à proximité. Il suppose un raccordement réalisable, un coût supportable et une alimentation suffisamment fiable pour répondre aux besoins quotidiens.
Pour les entreprises et les activités productives, l’électricité doit aussi permettre de conserver, transformer, produire et commercialiser dans de meilleures conditions.
Le bilan du volet Accès devrait donc être apprécié à partir du nombre de ménages effectivement raccordés, du coût des branchements, de la qualité de l’alimentation et des équipements productifs réellement installés et utilisés.
L’accès universel ne se mesure pas uniquement au nombre de localités desservies. Il se vérifie dans la possibilité effective, pour lesménages et les entreprises, de disposer d’une électricité fiable et abordable.
Reste une question décisive : qui financera les raccordements et les infrastructures nécessaires dans les localités encore privées d’électricité, alors que les besoins résiduels se chiffrent en centaines de milliards de FCFA ?
Senelec : le bénéfice ne règle pas la question financière
C’est probablement le point le plus sensible de l’après-Compact. Une fois les infrastructures livrées, Senelec devra les exploiter, les entretenir et financer leur renouvellement, tout en répondant à une demande croissante. Or, la capacité de l’opérateur à assumer ces responsabilités ne peut être appréciée à partir de son seul résultat net.
Son rapport annuel 2024 présente une situation contrastée. Le chiffre d’affaires s’est établi à 1 015,18 milliards de FCFA, en hausse de 5,33 % par rapport à 2023. Le bénéfice net a atteint 34,76 milliards, progressant de 3,56 %. Mais d’autres indicateurs appellent à un examen attentif.
Les passifs circulants sont passés de 771,93 milliards de FCFA en 2023 à 961,78 milliards en 2024, soit une augmentation de 189,85 milliards. Les créances nettes sur les clients ont progressé de 236,58 à 324,20 milliards, une hausse proche de 37 %. Dans le même temps, le résultat d’exploitation a reculé de 43,06 à 41,49 milliards, tandis que les capitaux propres sont passés de 1 110,15 à 1 097,60 milliards de FCFA.
Ces évolutions ne suffisent pas à établir un diagnostic d’insolvabilité. Elles invitent cependant à dépasser la lecture du bénéfice comptable pour examiner la trésorerie, le recouvrement des factures, les obligations à court terme et la capacité à financer les investissements.
Une entreprise peut afficher un résultat net positif tout en étant confrontée à des tensions de trésorerie ou à une progression de ses besoins de financement. Encore faut-il examiner la composition de ses passifs, l’échéance de ses dettes et la qualité de ses créances pour mesurer précisément la situation.
L’équation ne concerne d’ailleurs pas Senelec seulement. Elle implique également les finances publiques.
La Stratégie nationale de développement 2025-2029 mentionne 80 milliards de FCFA d’engagements antérieurs liés aux subventions de Senelec, dans son analyse des passifs à prendre en compte pour apprécier le déficit public. Ce montant ne représente pas la dette totale de l’entreprise. Il témoigne néanmoins de l’existence d’engagements publics qui doivent être considérés dans l’analyse de la soutenabilité financière du secteur.
L’interdépendance entre l’État et Senelec est déterminante. Les retards de paiement, les compensations tarifaires et les besoins de financement peuvent affecter les équilibres de l’opérateur comme ceux du budget public.
Dès lors, la question de l’après-Compact dépasse la maintenance des équipements. Elle renvoie au modèle de financement du secteur électrique : les recettes permettent-elles de couvrir durablement les coûts ? Les engagements publics sont-ils financés et réglés dans des conditions compatibles avec les besoins de trésorerie de Senelec ? Les investissements futurs et les renouvellements d’équipements sont-ils suffisamment anticipés ?
Le Compact a contribué à financer des infrastructures et à renforcer les outils de gestion. Mais les charges d’exploitation, la maintenance et les renouvellements ne disparaîtront pas avec sa clôture.
La question centrale est désormais celle de la capacité du secteur à financer lui-même, ou à mobiliser durablement les ressources nécessaires à la préservation des acquis.
Code de l’électricité : l’adoption ne vaut pas application
Le nouveau Code de l’électricité constitue l’un des principaux acquis institutionnels du volet Réforme. Il prévoit notamment des dispositions relatives à l’accès des tiers aux réseaux, à l’évolution des règles d’achat en gros et à l’organisation du secteur. Son ambition est de faire évoluer les règles du jeu et de créer des conditions plus lisibles pour les opérateurs et les investisseurs. Mais la portée de cette réforme dépendra de son application effective.
Un producteur indépendant, un investisseur dans les énergies renouvelables ou une entreprise souhaitant accéder au réseau doit pouvoir connaître les conditions de raccordement, les tarifs applicables, les règles d’utilisation des infrastructures et les modalités de règlement des différends.
Sans procédures claires, sans règles transparentes et sans mécanismes permettant de prévenir les discriminations, l’ouverture du marché risque de demeurer largement théorique.
Les informations publiées à l’issue de la revue du Compact font état de chantiers restant à finaliser concernant certains textes d’application, les règles du marché de l’électricité et le dispositif d’accès des tiers au réseau. Leur état exact doit être établi à la date de publication : il importe de distinguer les textes encore en préparation de ceux qui ont été adoptés mais dont les mécanismes d’application ne seraient pas pleinement opérationnels.
L’enjeu est économique autant que juridique. L’incertitude réglementaire peut retarder les investissements, compliquer les décisions des opérateurs et réduire l’attractivité d’un marché pourtant appelé à mobiliser davantage de capitaux privés.
Le Code ne sera donc pas jugé uniquement à la modernité de ses dispositions. Il le sera à sa capacité à modifier concrètement les conditions d’accès au réseau, les pratiques des opérateurs et les décisions d’investissement.
La réforme ne sera véritablement achevée que lorsque ses règles produiront des effets observables sur le fonctionnement du secteur.
CRSE : l’épreuve de l’indépendance effective
Le renforcement de la Commission de régulation du secteur de l’énergie constitue un autre acquis mis en avant par le Compact. Les réalisations mentionnées comprennent la consolidation de ses capacités, la mise en place d’une nouvelle organisation et des actions de communication sur la régulation.
Ces avancées peuvent contribuer à améliorer le fonctionnement de l’institution. Elles ne suffisent toutefois pas, à elles seules, à démontrer l’effectivité de son pouvoir. La CRSE devra pouvoir contrôler les obligations des opérateurs, appliquer les règles de manière cohérente, protéger les consommateurs et trancher les différends dans le respect du cadre juridique.
Cela suppose des ressources humaines et financières suffisantes, des procédures transparentes et la capacité de prendre des décisions motivées, y compris lorsque celles-ci concernent des acteurs puissants du secteur.
L’exigence sera d’autant plus forte que l’ouverture du marché s'accélérera. Le régulateur devra garantir des conditions d’accès équitables aux infrastructures, veiller au respect des règles et concilier l’attractivité des investissements avec les obligations du service public.
L’équilibre est délicat. La recherche de la viabilité financière des opérateurs ne saurait reléguer au second plan les intérêts des consommateurs. Inversement, l’attractivité du secteur suppose des règles prévisibles et une régulation crédible.
L’indépendance de la CRSE ne se mesure donc ni à son organigramme ni au nombre de formations organisées. Elle s’apprécie dans ses moyens, ses décisions, leur application et la confiance qu’elles inspirent aux opérateurs comme aux consommateurs.
C’est sur ce terrain que le renforcement institutionnel devra démontrer sa valeur.
Après Washington, le véritable test sera financier
Le Senegal Power Compact aura permis de mobiliser des ressources importantes, de financer des infrastructures structurantes et de soutenir des réformes institutionnelles. Sa clôture, le 9 mars 2027, ouvrira cependant une nouvelle phase : celle de la responsabilité durable du Sénégal dans le fonctionnement du système électrique.
Cette transition exige davantage qu’un calendrier de sortie. Elle suppose une programmation réaliste des dépenses de maintenance, l’anticipation des renouvellements d’équipements, l’identification des financements complémentaires et une clarification des responsabilités entre l’État, Senelec et les institutions de régulation.
Elle exige également des indicateurs publics permettant de suivre les résultats : continuité de la fourniture, fréquence des interruptions, raccordements effectivement réalisés, coûts d’exploitation, recouvrement des factures, délais de paiement des fournisseurs et application des règles du marché.
De tels indicateurs permettraient de distinguer les infrastructures livrées des progrès réellement ressentis par les ménages et les entreprises.
Mais une interrogation demeure :quel sera le coût annuel de la pérennisation des investissements du Compact, quelle part pourra être financée par les ressources propres du secteur et quels concours publics ou financements complémentaires seront nécessaires ?
En l’absence d’un chiffrage consolidé et d’un plan de financement clairement documenté, il est impossible de mesurer précisément l’effort que représentera l’après-Compact. Cette question mérite d’être au cœur de l’évaluation du programme.
La fin du financement américain ne signifie pas nécessairement que le Sénégal devra supporter seul toutes les dépenses futures. Elle signifie, en revanche, que la pérennité des acquis ne pourra plus être appréciée uniquement à l’aune des ressources mobilisées par le partenaire américain. Elle dépendra aussi des capacités financières nationales, de la qualité de la gouvernance et de l’effectivité des réformes.
Le véritable bilan du Senegal Power Compact ne sera donc pas seulement celui d’un programme exécuté dans les délais. Il sera celui d’un système électrique capable de faire fonctionner ses équipements, de financer leur entretien, de faire respecter ses règles et de fournir une électricité fiable à un coût soutenable.
Washington aura financé une partie de la transformation. Au Sénégal de démontrer qu’il peut en assurer la continuité.
Malick NDAW

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