Afrique: Domitexka - L'actif industriel que le capital africain n'a pas encore trouvé

Mardi 21 Juillet 2026

Au cœur du Sénégal, un entrepreneur a relancé une filature arrêtée depuis des années. Il a trouvé les marchés, le savoir-faire, les partenaires. Ce qui lui échappe encore — et qui échappe à toute l'industrie textile africaine — c'est le capital.


Domitexka                                                                                                                               Après la récolte et l'égrenage, le coton est filé en longues fibres continues destinées au tissage. Renforcer ces capacités industrielles en Afrique permettrait de retenir une plus grande part de la valeur générée par la filière.
Domitexka Après la récolte et l'égrenage, le coton est filé en longues fibres continues destinées au tissage. Renforcer ces capacités industrielles en Afrique permettrait de retenir une plus grande part de la valeur générée par la filière.
La bobine de fil est blanche, propre, tendue avec soin. À l'intérieur de l'atelier de Domitexka, à Kaolack, les machines tournent. Le coton sénégalais entre brut, il ressort filé. C'est précisément ce que Mass Thiam voulait prouver : que le Sénégal peut faire cela. Que l'Afrique peut faire cela.

Ce qu'il n'avait pas prévu — ou plutôt ce qu'il avait prévu mais espérait surmonter plus vite — c'est que la machine industrielle, elle, tourne au ralenti dès qu'on lui coupe le financement. Et au Sénégal comme partout sur le continent, le financement adapté à l'industrie manufacturière est encore une denrée rare.

Domitexka Saloum est une filature industrielle située dans la région de Kaolack, au cœur de l'un des bassins cotonniers de l'Afrique de l'Ouest. Elle a une histoire — une longue période d'activité, puis un arrêt brutal, faute de capitaux. C'est Serigne Mboup — PDG du Groupe CCBM, président de la Chambre de Commerce, d'Industrie et d'Agriculture de Kaolack (CCIAK) et maire de la ville — qui en est le propriétaire et le promoteur historique. C'est lui qui, en 2012, a répondu à l'appel des travailleurs pour reprendre et relancer l'usine. Mass Thiam y a été appelé en qualité d'Administrateur Général pour conduire cette ambition. Depuis qu'il a pris ses fonctions, il se bat sur deux fronts simultanés : reconstruire un outil industriel et convaincre des financiers que cet outil a un avenir.
Ce combat-là n'est pas le sien seul. Il est celui de toute une industrie.
 
Cinq pour cent. Le chiffre qui résume tout.
 
Au Sénégal, seuls cinq pour cent du coton récolté sont transformés localement. Le reste part à l'état brut, traverse l'océan, devient fil, tissu, vêtement — et revient, parfois, sur les étals du marché Sandaga à Dakar, à un prix dix, vingt, trente fois supérieur à celui de la fibre brute qui est partie.

Ce chiffre, Mass Thiam le cite souvent. Pas comme une statistique — comme un scandale. « Le Sénégal transforme moins de cinq pour cent de son coton », dit-il, avec la précision de quelqu'un qui a mesuré ce que cette phrase coûte, concrètement, à son pays.
Le contexte international, pourtant, a rarement été aussi favorable. Les chaînes d'approvisionnement asiatiques sont sous tension depuis la pandémie. Les coûts de production au Bangladesh, au Vietnam, en Chine augmentent. Les normes environnementales européennes — la fin de l'exemption douanière pour les colis de moins de 150 euros en vigueur depuis le 1er juillet 2026, le futur Passeport numérique des produits, le règlement sur l'écoconception — créent une demande structurelle pour des textiles traçables, proches, propres. L'Afrique coche ces cases.

« Nous voyons une usine avec un potentiel dans un monde en mouvement », dit Mass Thiam. « Mais le banquier classique voit surtout une entreprise industrielle qui a connu des difficultés par le passé. »
Ce décalage de perception — entre ce que l'outil industriel peut produire et ce que l'institution financière veut bien financer — est au cœur du problème.

« Nous voyons une usine avec un potentiel dans un monde en mouvement. Mais le banquier classique voit surtout une entreprise industrielle qui a connu des difficultés par le passé. »  — Mass Thiam, Administrateur Général, Domitexka Saloum
 
Le temps long contre le temps court
 
L'industrie textile est une industrie lourde. Elle requiert des équipements coûteux — cardeurs, filateurs, métiers à tisser — qui s'amortissent sur des cycles de dix à quinze ans. Elle nécessite du temps pour monter en puissance, recruter, former, calibrer la production, conquérir des marchés.

Les banques commerciales, elles, pensent en cycles courts. Trois ans, cinq ans. Au mieux. À Kaolack comme à Lagos, à Bamako comme à Abidjan, la réponse est souvent la même : le projet est trop long, le secteur trop risqué, les garanties insuffisantes.
« Les maturités dont nous avons besoin sont de sept à douze ans », explique Mass Thiam. C'est la durée minimale pour qu'une filature africaine puisse amortir ses investissements, stabiliser son bilan, atteindre sa pleine capacité de production et commencer à dégager des marges nettes.

Mais ce n'est pas tout. Dans une industrie où les marges brutes oscillent entre vingt-cinq et trente-cinq pour cent, des taux d'intérêt pouvant atteindre douze pour cent sur le marché bancaire local réduisent la rentabilité à peau de chagrin. Ajoutez à cela les exigences en matière de garanties — souvent supérieures au montant emprunté — et vous comprenez pourquoi tant de projets industriels africains meurent avant d'avoir eu le temps de prouver leur valeur.

« Le problème du financement a toujours été là, il est encore là et il le sera probablement encore pendant plusieurs mois », dit-il avec une franchise désarmante. Ce n'est pas du pessimisme. C'est le constat d'un entrepreneur qui fait des chiffres avant de parler.
 
LES CHIFFRES DU PARADOXE AFRICAIN DU COTON
 
  • L'Afrique produit environ 10 % du coton mondial, dont une grande partie des fibres les plus longues et les plus fines
  • Moins de 5 % de ce coton est transformé localement avant exportation
  • Le vêtement fini se vend 30 à 50 fois le prix de la fibre brute
  • Les marges brutes du textile manufacturier africain : 25 % à 35 %
  • Les taux d'intérêt bancaires locaux auxquels font face les industriels : jusqu'à 12 %
  • Les maturités de prêt nécessaires selon Domitexka : 7 à 12 ans
  • Objectif de levée de fonds de Domitexka : 50 millions d'euros sur 10 ans
 
Ce que Domitexka a déjà prouvé
 
Ce qui rend l'histoire de Domitexka particulièrement significative, c'est qu'elle ne parle pas d'un projet sur papier. L'usine tourne. Le coton entre, le fil sort.

Lorsque Mass Thiam a rejoint Domitexka, un premier socle financier était déjà en place : une subvention de 5,7 millions d'euros accordée par KfW, la banque de développement allemande, dans le cadre de l'initiative Invest for Employment — un financement obtenu avant son arrivée, sur la foi du projet porté par Serigne Mboup, avant même l'arrivée de Mass Thiam. C'est sur ce socle qu'il a pu relancer les lignes de production et démontrer la viabilité opérationnelle de l'entreprise.

Domitexka bénéficie également d'un partenariat stratégique avec Aïssa Dione Tissus, l'une des maisons textiles les plus reconnues d'Afrique de l'Ouest. Ce partenariat — commercial, capitalistique, industriel et artistique — crée les conditions d'une filière intégrée : coton sénégalais, fil sénégalais, tissu sénégalais. De la graine au vêtement, sans quitter le continent.

Des discussions sont également en cours avec la Société Financière Internationale (SFI), le bras privé de la Banque mondiale, pour accompagner la montée en puissance du projet.

« Aujourd'hui, nous sommes dans une première phase de relance », explique Mass Thiam. « Mais demain, nous voulons reconstruire de nouvelles lignes de production. Notre objectif est de lever près de cinquante millions d'euros afin d'améliorer notre productivité et de repositionner l'industrie textile ouest-africaine sur la scène internationale. »

La feuille de route est précise : moderniser les équipements, renforcer la gouvernance en ouvrant le capital à de nouveaux investisseurs, développer des partenariats techniques pour améliorer la productivité, et répondre aux exigences croissantes de traçabilité des marchés européens et américains.

« Notre objectif est de lever près de cinquante millions d'euros afin d'améliorer notre productivité et de repositionner l'industrie textile ouest-africaine sur la scène internationale. »  — Mass Thiam
 
Le précédent asiatique
 
Mass Thiam revient souvent à une comparaison qui lui tient à cœur : le Bangladesh des années 1980. Le Vietnam des années 1990. La Turquie, qui a construit en deux décennies une industrie textile exportant aujourd'hui pour plus de vingt milliards de dollars par an.
Ces pays ne disposaient pas, à l'époque, d'avantages structurels supérieurs à ceux de l'Afrique aujourd'hui. Ce qu'ils avaient, c'est ce que Mass Thiam appelle du « capital patient » : des financements à long terme, des taux supportables, des institutions prêtes à accompagner le temps long de l'industrie manufacturière.

« L'Afrique ne manque pas de potentiel, elle manque de capital », résume-t-il.
Il n'exagère pas. L'Afrique de l'Ouest produit certains des cotons les plus fins au monde — des fibres longues, propres, récoltées à la main, qui atteignent des primes sur les marchés internationaux. Le coton malien vendu sous le label Better Cotton est passé de 34 000 tonnes en 2014 à plus de 180 000 tonnes en 2025. Le Burkina Faso vient d'enregistrer sa meilleure campagne cotonnière depuis des années. La matière première est là. La main-d'œuvre est là. Le marché est là — et il se déplace, lentement mais sûrement, vers l'Afrique.
Ce qui manque, c'est le maillon financier entre la fibre et le vêtement.
 
Ce que les institutions doivent comprendre
 
Mass Thiam n'est pas de ceux qui s'arrêtent à la plainte. Il a des propositions concrètes, des chiffres, un argumentaire rodé.
Il demande une chose simple, et pourtant encore rare en Afrique : des instruments financiers calibrés sur les réalités de l'industrie manufacturière. Des prêts de sept à douze ans. Des taux qui laissent de la marge. Des mécanismes de garantie mutualisés qui ne bloquent pas le bilan. Des prises de participation qui renforcent les fonds propres sans diluer le contrôle managérial. Des obligations industrielles. Des fonds dédiés.

« Nous avons besoin de leviers de financement plus optimisés : obligations, prises de participation ou tout autre instrument permettant d'apporter des ressources sans fragiliser le bilan des entreprises », dit-il.

Ce n'est pas un appel à la charité. C'est un appel à la cohérence. Si les institutions financières africaines et internationales estiment que l'industrialisation du continent est une priorité — et elles le disent toutes, dans leurs rapports annuels, leurs discours d'inauguration, leurs déclarations de sommet — alors elles doivent proposer des produits qui rendent cette industrialisation possible.

L'Europe vient de supprimer l'exemption douanière pour les colis de moins de 150 euros. La réglementation ESPR va imposer des exigences de durabilité et de traçabilité à toute l'industrie textile d'ici 2027. Le Passeport numérique des produits, à l'horizon 2030, va rendre la composition, l'origine et l'empreinte environnementale de chaque vêtement traçable. Ce que ces régulations créent, en réalité, c'est un avantage comparatif pour le coton africain : non-OGM, récolté à la main, certifié, traçable.
La fenêtre n'est pas ouverte indéfiniment. D'autres pays — l'Éthiopie, le Maroc, la Tanzanie — investissent eux aussi dans leur infrastructure textile. La compétition pour attirer les marques européennes qui cherchent à diversifier leurs chaînes d'approvisionnement est réelle.

« L'Afrique ne manque pas de potentiel, elle manque de capital. »  — Mass Thiam, Administrateur Général, Domitexka Saloum
 
L'enjeu de la décennie
 
Il y a, dans l'histoire de Domitexka, quelque chose qui dépasse Domitexka.
C'est l'histoire de ce que l'Afrique fait avec ses matières premières. Depuis des décennies, le continent exporte ce qu'il produit et importe ce qu'il consomme. Le coton part brut, le vêtement revient fini. Le cacao part en fève, le chocolat revient en tablette. Le pétrole part brut, le carburant revient raffiné. Ce modèle a un coût — économique, social, politique. Il maintient le continent dans une position de fournisseur de matières premières plutôt que de créateur de valeur.

La transformation de cette réalité ne se fera pas par déclaration d'intention. Elle se fera usine par usine, filature par filature, bobine par bobine. Elle se fera quand un entrepreneur comme Mass Thiam trouvera, au guichet d'une banque de développement ou dans le bureau d'un fonds d'investissement, les instruments financiers dont il a besoin pour tenir dix ans.
À Kaolack, les machines de Domitexka tournent. Le fil est blanc. Il attend.
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Actu-Economie

La rédaction

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