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Mame Pierre Kamara, Economiste : « C’est le rythme d’endettement qui inquiète les gens »

Mercredi 7 Juin 2017

Pour l’économiste sénégalais et consultant en gestion de la dette pour la Banque mondiale, M. Mame Pierre Kamara : « à un certain rythme, le recours à l’endettement peut légitimement inquiéter ».
Entretien.


Mame Pierre Kamara, Economiste et consultant en gestion de la dette pour la Banque mondiale
Mame Pierre Kamara, Economiste et consultant en gestion de la dette pour la Banque mondiale
 
  • Un débat revient souvent au Sénégal, et a trait au recours fréquent au marché financier pour lever des fonds.  Bien que le seuil d’endettement de 70 % fixé dans la zone UEMOA ne soit pas encore atteint, cette tendance ne constitue-t-elle pas un risque, dans le long terme, pour  les politiques de développement ?
Je pense qu’il y a des mécanismes d’alerte qui sont mis en place et  utilisés pour prévenir les risques d’endettement. Et le Sénégal est quand même outillé pour analyser, apprécier sa capacité de résistance - pour ne pas dire de résilience, de son économie à un certain nombre de chocs et leur impact sur l’endettement. Autrement dit, le Sénégal ne s’endette pas les yeux fermés, et je pense que chaque dette est affectée à un projet et des objectifs bien précis.
Maintenant, c’est le rythme d’endettement qui inquiète les gens, et c’est plutôt légitime ! L’endettement doit être en corrélation avec des besoins d’investissement et respecter un seuil. Et je pense que le Sénégal veille à ne pas s’en approcher dangereusement.
  • Quelle doit être une politique viable de gestion de la dette  pour un pays comme le Sénégal ?
Il n’y a pas de modèle standard ou universel à transposer à tous les pays. Le plus important, à mon sens, c’est l’effort d’autofinancement budgétaire que le gouvernement doit faire pour équilibrer le recours au marché sous-régional ou international. Donc il faut prendre en compte les deux ensembles, aussi l’endettement comme levier important de financement, mais surtout l’exploitation de plusieurs niches de recettes pour l’Etat. Donc l’amélioration de la capacité d’autofinancement budgétaire de l’Etat devrait se poursuivre pour lui permettre d’être dans un système qui allie ce renforcement des capacités d’autofinancement budgétaire, le financement des projets de développement par l’endettement intérieur et extérieur, en prenant en compte différents types de coûts et de risques : des risques de refinancement, des risques de coûts liés à des risque de change, etc. Tout cela est déjà en place au Sénégal et formulé dans une stratégie que l’administration sénégalaise élabore et met à jour chaque année.
Je comprends l’inquiétude générale sur cette question, mais le Sénégal dispose d’indicateurs et d’un cadre de viabilité où sont évalués les effets nocifs d’un recours excessif à l’endettement sur le moyen et long terme. Mais veuillez noter quand même que le risque zéro n’existe pas.
  • Vous évaluez la gestion de la dette selon la méthodologie DeMPA de la Banque mondiale auprès de qui vous officiez comme consultant. Quelles sont les faiblesses des pays de l’UEMOA, en manière de gestion de la dette publique ?
On parle de faiblesses et de forces dans la gestion de la dette des pays de l’UEMOA par rapport au DeMPA qui est un outil méthodologique développé par la Banque mondiale et permettant d’évaluer la gestion de la dette de tous les pays à partir du référentiel que constituent les meilleures pratiques en la matière. Donc les évaluations cherchent à savoir si la manière dont la gestion de la dette s’opère dans les différents pays de l’UEMOA tend vers ces pratiques telles que fixées par DeMPA.
De ce point de vue, on constate sur certains indicateurs, des avancées fortes, comme la coordination de la gestion de la dette avec les politiques macroéconomiques. Sur d’autres indicateurs,  il existe des faiblesses liées au fait que certaines dimensions de la gestion de la dette ne sont pas suffisamment prises en compte. Dans l’armature institutionnelle et juridique de la gestion de la dette, il y a quelque fois une inadéquation entre ce que disent les textes dans leur exhaustivité et ce qui se pratique sur le terrain. Au niveau des activités dites de front office, des conflits institutionnels sont très souvent notés, du fait d’une insuffisance de coordination entre plusieurs intervenants.
  • Ces faiblesses ne rendent-ils pas nos Etats vulnérables aux mesures édictées par les bailleurs de fonds et les institutions internationales telles que le FMI et la Banque mondiale ?
A la suite de chaque évaluation DeMPA, il est souvent proposé ou organisé un plan de réformes élaboré avec le pays lui-même pour corriger les insuffisances constatées à la suite du diagnostic qui a été fait. Maintenant la question que vous posez en filigrane et celle de savoir si ces plans de réformes seront mis en œuvre et exécutés dans leur exhaustivité. C’est ce défi qui met en évidence le degré d’engagement et d’adhésion des autorités publiques aux réformes qui sont proposées. Il ne faut pas oublier qu’une réforme n’est pas comme un décret, par exemple. Elle suit un processus plus ou moins long d’internalisation. Et ce processus traduit une mesure de la capacité de la machine institutionnelle d’un pays à absorber ces réformes ; d’abord, les comprendre pour y adhérer, puis les appliquer ou les exécuter, enfin. L’adhésion des autorités publiques est incontournable, l’adhésion institutionnelle est indispensable, puis viennent la capacité de mise en œuvre et les moyens. Si un pays entend exécuter des réformes, il lui faut à l’évidence des moyens humains, techniques, financiers, etc. adéquats.
Il y a également le fait que dans leur appui aux pays concernés, les bailleurs viennent avec leurs propres procédures, qui peuvent retarder  l’exécution des réformes. Car entre le moment où la demande est formulée et le temps pour mobiliser les ressources, des mutations peuvent éventuellement survenir…
Propos recueillis par Amadou BA
La rédaction
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