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Le défi le plus déterminant de l’Afrique

Mardi 8 Août 2017

L’Afrique abrite la plus jeune démographie de la planète, et sa population augmente rapidement. D’ici 2050, le nombre de jeunes sur le continent (les 15-24 ans) devrait être multiplié par plus de deux par rapport aux 226 millions de l’année 2015. Le continent africain demeure cependant résolument inhospitalier à l’égard des jeunes, que ce soit sur le plan politique, économique ou social. L’aboutissement des efforts fournis par les gouvernements africains pour remédier à cette problématique constituera le facteur le plus déterminant quant à la question de savoir si l’Afrique sera vouée à prospérer ou à souffrir au cours des prochaines décennies.


Le maintien du statu quo risquerait d’exposer l’Afrique non seulement à une sous-performance économique, à la fuite des cerveaux, mais également à la criminalité, à l’agitation politique et sociale, voire à des conflits armés. Le continent peut néanmoins espérer prospérer si ses gouvernements agissent dès aujourd’hui pour tirer parti de l’énergie et du dynamisme de leur jeune population florissante. Un programme global de mesures est nécessaire, composé de politiques fondées sur la réalité démographique et consistant à remédier de manière simultanée à cette exclusion politique, culturelle et économique.
Cela ne sera pas chose facile, d’autant plus qu’il existe un véritable fossé générationnel entre la population africaine, majoritairement jeune, et ses dirigeants : l’âge moyen des présidents africains s’élève à 42 ans, tandis que l’âge médian de la population du continent s’élève à 19 ans et demi. Il s’agit du plus important écart d’âge mondial entre dirigeants et gouvernés, ce qui soulève certaines interrogations quant la bonne compréhension des besoins et aspirations des jeunes chez les responsables politiques.
Le changement est d’autant plus difficile qu’une tradition gérontocratique prévaut dans de nombreux pays, limitant sur les base de fondements culturels l’influence et la participation politique des jeunes. Pour surmonter cet obstacle, il est nécessaire que les gouvernements traitent la question de l’inégalité générationnelle avec le même sentiment d’urgence que pour d’autres formes d’inégalités, et qu’ils accélèrent leurs efforts d’introduction de quotas permettant l’intégration de jeunes au sein des partis politiques, des parlements, et autres institutions décisionnaires.
Beaucoup reste également à accomplir sur le front économique. D’après la Banque africaine de développement, quelque 12 millions de jeunes sont entrés sur le marché du travail africain  en 2015, pour seulement 3,1 millions d’emplois créés. Cela signifie que les jeunes se retrouvent par millions sans perspective au sein de l’économie.
À court et moyen terme, il sera quasiment impossible de créer suffisamment d’emplois pour répondre aux besoins des chômeurs et des travailleurs précaires. L’Afrique ne dispose pas d’un important secteur manufacturier à forte intensité de main-d’œuvre, qui lui permettrait d’absorber sa jeune population en pleine expansion. Certains programmes peuvent néanmoins faire avancer les choses. L’initiative YouthConnekt Africa , par exemple, lancée par le Programme des Nations Unies pour le développement et le gouvernement du Rwanda, encourage les politiques favorables à la jeunesse, telles que l’accès à des financements et au développement des compétences, qui répondent aux besoins du marché dans certains pays.
Pour autant, face au manque d’opportunités dans leur pays, nombre de jeunes africains considèrent l’expatriation comme une chance de mobilité sociale. Mais comme me l’a récemment confié avec déception le PDG d’une grande société basée en Afrique sub-saharienne, l’obtention de visas de travail est extrêmement difficile pour les Africains.
En effet, à compétences égales, il est par exemple plus facile pour un citoyen britannique d’obtenir un visa de travail que pour un Ghanéen. La vision africaine de l’intégration économique, énoncée dans l’Agenda 2063  de l’Union africaine, ne pourra se concrétiser sans une migration du travail offrant des trajectoires de carrière au jeunes Africains.
Il est pour le moins révélateur d’observer que de si nombreux Africains préfèrent risquer la noyade en Méditerranée, séjourner dans d’effroyables centres de rétentions en Afrique du Nord, ou dormir dans les parcs publics des villes européennes, que de demeurer sur le sol africain. Contrairement à la croyance populaire, les jeunes Africains ne quittent pas leur continent exclusivement pour des raisons économiques. Ils sont davantage motivés par la promesse de véritables opportunités de progression personnelle, ainsi que d’une liberté de choisir leur voie et leur manière de vivre. C’est sans aucun doute ce qui m’a personnellement conduit à quitter l’Afrique pour gagner l’Europe pendant ma jeunesse.
Le désir d’amélioration personnelle via l’expatriation constitue en effet un élément clé de l’existence humaine – qu’aucun désert, océan ou obstacle artificiel n’a jamais refreiné. L’exclusion politique et culturelle intensifie par ailleurs ce désir. Par conséquent, toute stratégie non soucieuse de l’environnement plus large de la marginalisation est un pont qui ne mène nulle part.
À ce jour, l’Afrique semble marcher tel un somnambule vers un avenir d’opportunités perdues, et de grave instabilité potentielle. De plus, les partenaires internationaux de l’Afrique s’attachent actuellement à contenir les migrations qui visent leur continent, plutôt que d’en résoudre les causes sous-jacentes.
Certains motifs d’espérance existent néanmoins. Le cinquième Sommet UE-Afrique, qui aura lieu cette année, sera directement axé sur la jeunesse du continent. De même, la feuille de route de l’Union africaine pour 2017 s’intitule « Tirer pleinement profit du dividende démographique en investissant dans la jeunesse ».
Espérons que la prise en considération croissante du besoin d’opportunités pour les jeunes Africains conduira à des initiatives efficaces de solidarité, qui remédieront aux obstacles que rencontre le continent dans l’autonomisation de sa jeunesse, plutôt que d’ériger des barrières destinées à empêcher les jeunes de quitter l’Afrique.
Pour emprunter une formule à Martin Luther King, l’Afrique est aujourd’hui confrontée à « l’urgence absolue du moment ». Et le moment approche auquel il sera trop tard pour agir.
Traduit de l’anglais par Martin Morel
Mohamed Yahya coordonne le programme régional pour l’Afrique dans le cadre du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD).
 
La rédaction
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